C'est officiel depuis la fin de la semaine dernière : Guillaume Soro, jusqu'ici chef visible de la rébellion, est devenu le septième Premier ministre de Côte d'Ivoire. La signature, par le président Laurent Gbagbo, de son décret de nomination, est venue mettre fin à toutes les conjectures, intrigues et manoeuvres alimentées par les forces qui croyaient pouvoir rendre réversible le mouvement engagé par le "dialogue direct" et les accords de Ouagadougou.

La nomination de Guillaume Soro, finalement saluée par les différents acteurs de la "communauté internationale" (y compris une France officielle qui se la jouait un peu grincheuse), vient consacrer, sans conteste, la victoire politique et diplomatique du président Laurent Gbagbo, qui est le "père" de cette nouvelle formule de gouvernance, et a réussi à reprendre l'initiative - laquelle lui avait été arrachée à Linas-Marcoussis par des dirigeants français "omniscients et naïfs".

Ceci dit, peut-on affirmer mordicus que cette arrivée de Soro à "la Cage" marque la fin des problèmes pour une Côte d'Ivoire désormais engagée sur la voie royale de la paix sans accrocs ? Non, pas vraiment. On est toujours dans un poker menteur. Elle est certes moins imprévisible puisque le président ivoirien est reconnu comme le maître du jeu, mais c'est bien d'une partie de poker menteur qu'il s'agit.

Pour mieux entrevoir ce qui nous attend dans les prochains mois, la meilleure méthode reste de sonder la personnalité et les intentions de Guillaume Soro. Qui est ce jeune homme né en 1972, aujourd'hui orphelin de père et de mère, papa de quatre enfants, syndicaliste étudiant transformé en maquisard, puis en ministre d'Etat absentéiste, et finalement en chef de gouvernement sans expérience professionnelle ? Qu'est-ce qui le fait courir ?

Au regard de son parcours, on peut dire qu'un des traits dominants du nouveau Premier ministre est qu'il est ambitieux. Son itinéraire montre qu'il a très vite voulu capitaliser au maximum ses heures de gloire à la FESCI. Son ralliement à Alassane Ouattara, qui a marqué dès 1999 son passage de la gauche à la droite, est à cet égard assez significatif. Choisir Ouattara contre Gbagbo en ces temps-là, c'était prendre une option plus confortable, plus sûre, mieux financée. La détermination de celui qui n'était au début que le "porte-parole" du MPCI à prendre la tête de la rébellion - contre IB et certains chefs de guerre -, puis la tête du G7 - devant les "doyens" Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara, dont il était la marionnette servile -, nous informent sur la nature profonde d'un jeune loup aux dents si longues qu'elles rayent littéralement le plancher.

Guillaume Soro est amoral, sans scrupules, sans fidélité, outrageusement manipulateur. S'il avait des scrupuls, il n'aurait pas renié toute l'histoire politique dont il est issu pour devenir le bras armé de la Françafrique la plus criminelle. Il n'aurait pas joué de duplicité pour conduire son ex-boss, IB, derrière les barreaux en France. Il n'aurait pas organisé une épuration digne de la Saint-Barthélémy pour assassiner, souvent sauvagement, les "IBistes" vivant dans la zone sous son contrôle. ll n'aurait pas supervisé le pillage systématique des agences de la BCEAO, durant lequel des importuns voulant se saisir du "magot" ont été tout simplement supprimés. Il n'aurait pas - quoiqu'on pense des nigauds qui le composent - "dribblé" le RHDP et Banny, lors des pourparlers de Ouaga. L'on se souvient de la manière dont les rebelles ont endormi Ouattara et Djédjé Mady, venus dans la capitale burkinabé pour s'assurer que ni eux ni la 1721 ne seraient mis de côté. L'on retiendra longtemps la ritournelle chantée par Sidiki Konaté à Charles Konan Banny, le 8 mars dernier à Korhogo...

Soro avance, uniquement mû par une ambition dont lui-même ne découvre l'ampleur que sur le chemin. Il ne raisonne qu'en termes d'opportunités et de "coups" à jouer. Il ne croit qu'aux rapports de force, qu'il est capable d'analyser froidement. Vu sous cet angle, il a plus de sens politique qu'un Charles Konan Banny complètement fantasque,embrumé dans des considérations affectives comme son "sang bleu" ou les paroles murmurées des petits marquis de l'Elysée. Il peut comprendre, au cas où la tectonique interne et géopolitique qui fait trembler la terre ivoirienne confirme la "fissuration" du bloc anti-Gbagbo, qu'une ère doit se fermer et qu'une autre doit s'ouvrir. Il peut avoir la lucidité de savoir que le "complexe de la rébellion" qu'il reproche à ses alliés du RHDP n'est que l'intériorisation des tabous structurant une société ivoirienne fondamentalement pacifique. Il peut comprendre que pour avoir quelques chances de se faire pardonner, il doit arrêter le massacre et "arranger" ce qu'il a contribué à "gâter".

Mais Guillaume Soro est un rebelle, avec tout ce que cela comporte de réflexes, y compris irrationnels et suicidaires. Dans une interview d'avant sa nomination, il évoquait, pour préparer l'opinion pro-rebelle à accepter la nouvelle option, l'exemple du Congo-Brazzaville de Pascal Lissouba. Dans "la gueule du loup", Sassou et ses milices avaient mis le feu à la capitale et renversé le président élu. Cette étrange référence - à laquelle Jean-Pierre Bemba avait sans doute pensé il y a quelques jours, en engageant un bras de fer avec Joseph Kabila - est le signe que pour "le petit président de Bouaké", prendre la Primature peut représenter une "extension du domaine de la lutte". La paix n'a jamais été aussi proche, mais l'angélisme consistant à voir dans la démarche de Soro celle du fils prodigue revenant dans sa famille, repentant et confus, ne doit pas être de saison. Les rebelles ne sont pas des gens raisonnables.

soro