23 avril 2007
Nigeria : l’espérance déçue
Le géant de l'Afrique de l'Ouest a raté son test d'exemplarité démocratique. L'élection présidentielle qui s'y est tenue hier (en même temps que le scrutin français) a mal tourné et a donné du Nigeria l'image d'un pays en régression politique. Le candidat adoubé par Olusegun Obasanjo, Umaru Yar'adua, a été officiellement vainqueur sous fond de très fortes contestations.
Contestations des candidats de l'opposition, notamment l'ancien vice-président Atiku Aboubacar - en rupture de ban avec Obasanjo - qui a dénoncé une "tragédie nationale". Mais également contestations de la "communauté internationale". La CEDEAO affirme que le scrutin n'a été "ni libre ni équitable". Le Commonwealth parle d'"imperfections significatives". Le NDI, ONG américaine, parle de "pas en arrière" et de "menace" pour la démocratie. La Maison Blanche dit "prendre au sérieux" les informations sur les irrégularités électorales.
Beau gâchis ! On ne peut s'empêcher, d'emblée, de s'interroger sur la toute nouvelle raideur démocratique d'une CEDEAO qui a pourtant installé, après un scrutin sanglant et frauduleux, Faure Gnassingbé au Togo, sous la houlette du duo Obasanjo-Tandja. Qu'est-ce qui arrive à la vénérable institution ? Ne fait-elle que suivre la voie tracée par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, comme elle a suivi la voie tracée par Paris en novembre 2004 à Abidjan et un peu plus tard à Lomé ? Sans doute. La CEDEAO devrait se recrédibiliser ou se taire.
Cette présidentielle nigériane désordonnée marque, sans aucun doute, l'échec d'Olusegun Obasanjo, qui rentrera dans l'Histoire par la petite porte. Porté au pouvoir après un véritable miracle (la mort du dictateur Abacha, le refus du président de transition Abdulsalami Abubakar de s'accrocher au pouvoir, puis au final des élections libres et transparentes), cet homme abrupt et sans rêves sains a tout gâché. Il a voulu modifier la Constitution pour s'éterniser au pouvoir. Puis il a fabriqué de toutes pièces un homme-lige pour gouverner à travers lui, et garantir les intérêts de la camarilla d'intouchables qu'il a laissé prospérer. Au final, il a organisé le bordel, et refusé au peuple un scrutin transparent. Il avait la marge de manoeuvre d'un Mandela. Il pouvait devenir un accoucheur d'espérances. Mais il n'était qu'un piètre politicien sans vision ni envergure. Ayant eu un rôle historique par hasard, il n'a cessé de le dévoyer. C'est dommage...
Le nouveau président nigérian commence avec un déficit de légitimité. Dans un pays quasiment "ingérable", pris à la gorge par les mafias, menacé par le prurit islamiste et sécessionniste, irrité par des compagnies pétrolières exploitant l'or noir en complicité avec l'oligarchie, contre les intérêts de masses tenues en respect par l'armée. Comment Umaru Yar'Adua s'en prendra-t-il pour conjurer la menace de déclin qui pèse sur son pays ? En a-t-il l'intention ou se posera-t-il paresseusement en défenseur des intérêts des multinationales et des cartels de généraux ?
L'intégration en Afrique de l'Ouest souffrirait beaucoup d'un Nigeria encore plus tourmenté, encore plus instable. Le géant malade ne doit pas tomber dans le coma. Mais son voisinage n'a aucune emprise sur lui. Le Nigeria est un pays énorme, à la richesse gigantesque et mal partagée, autiste et replié sur lui-même, et dont les forces sociales n'arrivent pas à se coaliser en alternative crédible pour empêcher l'enrichissement d'une minorité au détriment de tous. Que faire ? On ne peut que prier. God save Nigeria !
Tout sauf Sarkozy !
C’est toujours très émouvant de voir une démocratie rodée accomplir le rituel électoral. Le consensus républicain fait que personne ne conteste les règles du jeu, parce que ces règles ont été établies démocratiquement, et que contester les usages approuvés par la majorité du peuple par des moyens non pacifiques ne se fait pas. L’organisation est éprouvée, même s’il faut remarquer que l’innovation constituée par le «vote électronique» a mis un peu d’huile dans le moteur. Surtout, personne ne crie à la fraude – qui existe tout de même, la nature humaine étant la même partout, mais qui a été ramenée aux marges par des longues décennies de combats citoyens. Hier, en tant que citoyen français, j’ai voté. J’ai voté à Abidjan, dans l’enceinte de ce consulat que les jeunes patriotes ont souvent assiégé durant toutes les années que la France officielle a mené à la Côte d’Ivoire. Contradiction ? Non ! Les combats des urnes et de la rue sont des combats démocratiques, et ne peuvent pas être opposés. Les jeunes Ivoiriens refusant la recolonisation de leur pays vont à l’assaut de la citadelle françafricaine par des actions d’éclat. Les citoyens français d’origine africaine qui refusent que leur pays fasse mal à leur continent doivent aller à l’assaut de la citadelle françafricaine grâce à l’arme du bulletin de vote. Au consulat de France à Abidjan, hier, il y avait affluence. Il y avait là des gens que leurs intérêts et leur vision de la France peuvent opposer : des «petits Blancs» d’Afrique nostalgiques de l’époque où ils étaient rois ; des métis et des Noirs conservateurs pensant profiter du système ; des Blancs, des métis et des Noirs révulsés par les dérives françafricaines, et désireux d’ouvrir un nouveau livre où l’Afrique et l’Europe seront des partenaires non exclusifs et se regardant avec dans les yeux un respect réciproque. Les réactionnaires sont bien organisés. Les progressistes et les voix dissidentes le sont moins bien. Ceux des Afro-Français de Côte d’Ivoire, qui se sont battus pendant des années contre l’imposture chiraquienne, n’ont pas animé de débats, ne se sont pas faits entendre pendant cette campagne. Leur voix méritait pourtant d’être entendue. Ceux d’entre nous qui ont la nationalité française devraient s’organiser, de manière large, en groupe de pression pro «Afrique digne». Sans doute n’est-ce que partie remise… Autant le dire : mon candidat (ou ma candidate) n’a pas passé le premier tour. Au second tour de cette présidentielle française, se retrouveront les candidats de grosses machines politiques : le Parti socialiste et l’UMP. Ce sont ces deux machines qui, ces dernières décennies, ont trahi les espérances des Africains (ou confirmé tout le mal qu’ils pensaient des politiciens français). Le PS, c’est le parti de François Mitterrand. Faussement réformateur, il a fait rêver le continent avant de récupérer le système du gaullisme françafricain, et de jouer aux apprentis-sorciers, comme au Rwanda, où il a été complice d’un génocide censé servir la grandeur de la France. L’UMP, c’est la créature de Jacques Chirac, héritier zélé des réseaux Foccart, qui a déstabilisé la Côte d’Ivoire durant cinq ans et a tenté de la mettre sous tutelle parce que son président ne lui convenait pas. Sommes-nous pris au piège ? De toute façon, c’est en Afrique que la Françafrique sera vaincue, humiliée par des forces sociales déterminées. Ceci dit, il ne faut pas être masochiste : un «fou» à la tête de la France rendrait le combat encore plus difficile. Ce «fou», c’est Nicolas Sarkozy. Ségolène Royal n’est pas une sainte : elle et son parti se sont abstenus de condamner trop fort la furie de Licorne en novembre 2004. Elle a eu honte d’assumer complètement le texte de rupture sur la relation France-Afrique qu’elle avait publié, avant le premier tour, dans l’hebdomadaire Témoignage chrétien. Son compagnon François Hollande est un anti-Gbagbo primaire et a empêché le PS de profiter des scandales et des outrances de la guerre coloniale menée par Jacques Chirac en Côte d’Ivoire. Mais tout cela, c’est de la politique… Nicolas Sarkozy est dangereux ! Il est dangereux pour le peuple français. Ses thèses farfelues sur le Mal qui serait inscrit dans les gènes de certains êtres humains sont celles de l’extrême droite païenne la plus criminelle. Son caractère hystérique et inutilement violent est lourd de menaces. Son obsession anti-immigrés, voire anti-immigrés noirs, pose problème. Son besoin de «capturer» tous les médias de son pays, aujourd’hui tenus par ses amis (comme Martin Bouygues, patron de TF1), est maladif et annonce les pires dérives propagandistes. Nicolas Sarkozy est dangereux pour les Africains – même s’il est évident qu’ils ne se laisseraient pas faire par lui. Il a récupéré les vieux réseaux chiraquiens, s’en sert et les écoute tout en brandissant ses «amis» Yayi Boni et Amadou Toumani Touré, pour faire joli. Il développe des thèses inquiétantes de «néo-suprémaciste blanc», inspirées par des philosophes comme Alain Finkielkraut, anciennement d’extrême-gauche, aujourd’hui d’extrême-droite. Pour lui, l’Afrique ne sert à rien à la France et tous ceux qui crient ou ont crié au pillage alimentent des «fantasmes». Fils d’immigré honteux, Nicolas Sarkozy joue avec les peurs, instrumentalise les haines, et alimente l’ultranationalisme le plus borné, en contradiction totale avec les positions libérales qu’il prétend soutenir. Cet homme est un danger pour les Africains de France. Il n’est pas le bon interlocuteur pour les Africains qui veulent briser le pacte colonial. Les Afro-Français doivent lui barrer la route en votant Ségolène Royal, y compris en se bouchant le nez. Au deuxième tour, je voterai Ségolène Royal.
Hier, la France était aux urnes, dans le cadre du premier tour de l’élection présidentielle. Les Français de France étaient aux urnes. Les Afro-Français de France étaient aux urnes. Les Afro-Français d’Afrique, notamment ceux de Côte d’Ivoire, étaient aux urnes. L’auteur de ces lignes était aux urnes.
