Cela fera bientôt deux semaines qu’un événement inédit s’est déroulé à l’Hôtel du Golf d’Abidjan, et a défrayé la chronique. Deux ministres se sont battus !

Deux ministres issus de la rébellion, Moussa Dosso et Youssouf Soumahoro, respectivement titulaires des portefeuilles de l’Enseignement technique et du Commerce, se sont affrontés physiquement et publiquement, se donnant coups de poing sonores et coups de têtes rageurs. Au centre de leur bataille : un conflit d’intérêts. Dans le gouvernement Banny, Moussa Dosso était ministre du Commerce et Youssouf Soumahoro ministre de l’Enseignement technique. A l’ère Soro, ils ont été invités à intervertir leurs fonctions. Mécontent d’avoir été écarté d’un poste «juteux», Youssouf Soumahoro a réagi en vidant les locaux du ministère qu’il quittait à contrecoeur. Affirmant avoir équipé entièrement le ministère après qu’il ait été saccagé par les étudiants de la FESCI, en pleine période de belligérance, il a tout ramassé : meubles, documents, climatiseurs, etc…

Son camarade-ennemi a contre-attaqué en sollicitant un cabinet d’huissiers chargé de constater le pillage de son lieu de travail. Finalement, Moussa est allé, dans un esprit belliqueux, à la rencontre de Youssouf. Injures, cris… et coups !

On pourrait analyser ce développement de l’actualité en se disant qu’après tout, il ne s’agit que d’une «extension du domaine de la barbarie». A Bouaké, les rebelles ont littéralement démonté de nombreux édifices publics, dont l’Université. Alors, un cabinet ministériel…

Mais les choses sont plus graves et moins manichéennes que cela. La partie de boxe non conventionnelle entre Youssouf Soumahoro (qui s’était déjà négativement signalé en 2004 en agressant notre consoeur Danielle Tagro et notre ex-photographe Thierry Gouégnon, dont il avait confisqué le matériel de travail) est une illustration d’une maladie du pacte national, qui s’est aggravée avec la crise militaro-politique déclenchée le 19 septembre 2002. Il s’agit de la privatisation de l’Etat.

L’Etat-nation démocratique contemporain, tel qu’on l’enseigne dans les facultés de droit, est une sorte de «mutuelle de citoyens». Rendus égaux par le droit de vote, les membres de la collectivité se choisissent des représentants qui, dès qu’ils arrivent au pouvoir, s’engagent à se soumettre à la notion d’intérêt général. Ils s’engagent à garantir l’impartialité de l’Etat. Ce modèle de gouvernance n’est pas universel. Il existe (et il a existé dans le passé) des monarchies de droit divin, entièrement dévouées à la satisfaction du Prince. Le très vaste Congo a été, il n’y a finalement pas si longtemps, la propriété personnelle d’un homme, le roi de Belgique, qui y avait droit de vie et de mort sur ses sujets.

L’idéal républicain est un combat de tous les jours. Le parti unique a été combattu par les peuples africains parce qu’il avait dégénéré en monarchie déguisée. Nos pays étaient transformés en propriétés personnelles de «pères de la Nation» concentrant entre leurs mains tous les pouvoirs, pouvant faire d’un clochard un milliardaire et d’un milliardaire un clochard.

Malheureusement, le multipartisme a accentué le phénomène de privatisation de l’Etat. Acculés, les anciens partis uniques ont mis toute leur énergie à écarter tous ceux qui ne pensaient pas comme eux du processus de décision mais aussi de distribution de la richesse nationale. L’intérêt général, qui pouvait être accepté dans le cadre du parti unique (le Prince n’ayant pas de concurrent déclaré à frustrer) est devenu un scandale pour une oligarchie effrayée. Ainsi, pour faire disparaître «l’autre», un Etat africain transformé en camarilla (le Rwanda d’Habyarimana et de l’akazu) a planifié un génocide…

Dans de nombreux pays d’Afrique, la crise de l’Etat républicain et les calculs de grandes puissances à la recherche de matières premières à piller ont accouché

de nombreuses guerres de partition, d’occupation et de prédation. Liberia, Sierra Leone, République démocratique du Congo, puis finalement Côte d’Ivoire…

Dans ces pays, des groupes privés se sont installés sur de larges pans de territoire, les ont exploités sans aucune obligation vis-à-vis des populations et en lien direct avec des multinationales étrangères.

En Côte d’Ivoire, pendant près de cinq ans, des associations armées non reconnues légalement (MPCI, MPIGO, MJP…) ont mis en coupe réglée le Nord et une partie du Centre et de l’Ouest. D’autres associations armées non reconnues ont soutenu un Etat républicain qui ne pouvait pas faire face efficacement à des adversaires «sans contraintes». Profitant de l’affaiblissement de l’Etat, et exerçant sur lui un chantage subtil, des réseaux mafieux ont prospéré en son sein, négociant les contreparties de leur soutien. Les accords de Linas-Marcoussis sont venus accentuer la tendance : chaque parti politique ayant au moins un élu et chaque mouvement ayant pris les armes contre la République avait gagné, en France, un bout du pays et/ou du gouvernement.

«La chèvre broute là où elle est attachée», dit le proverbe. Il a été appliqué méthodiquement par les profiteurs de guerre, qui ont fini par se détacher de leur groupement pour s’approprier personnellement certains espaces publics.

Ainsi, le ministère de l’Enseignement technique «appartenait» à Youssouf Soumahoro, du moins dans son esprit. Les Youssouf Soumahoro sont légion dans la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui, et pas seulement au sein du MPCI…

Il est plus que jamais urgent qu’une coalition de citoyens et de leaders déterminés mette hors d’Etat de nuire tous ceux qui ont arraché des «brins d’Etat» pour les transformer en biens personnels. Il est plus que jamais urgent de consolider la République.