30 avril 2007
La privatisation de l'Etat
Cela fera bientôt deux semaines qu’un événement inédit s’est déroulé à l’Hôtel du Golf d’Abidjan, et a défrayé la chronique. Deux ministres se sont battus ! Deux ministres issus de la rébellion, Moussa Dosso et Youssouf Soumahoro, respectivement titulaires des portefeuilles de l’Enseignement technique et du Commerce, se sont affrontés physiquement et publiquement, se donnant coups de poing sonores et coups de têtes rageurs. Au centre de leur bataille : un conflit d’intérêts. Dans le gouvernement Banny, Moussa Dosso était ministre du Commerce et Youssouf Soumahoro ministre de l’Enseignement technique. A l’ère Soro, ils ont été invités à intervertir leurs fonctions. Mécontent d’avoir été écarté d’un poste «juteux», Youssouf Soumahoro a réagi en vidant les locaux du ministère qu’il quittait à contrecoeur. Affirmant avoir équipé entièrement le ministère après qu’il ait été saccagé par les étudiants de la FESCI, en pleine période de belligérance, il a tout ramassé : meubles, documents, climatiseurs, etc… Son camarade-ennemi a contre-attaqué en sollicitant un cabinet d’huissiers chargé de constater le pillage de son lieu de travail. Finalement, Moussa est allé, dans un esprit belliqueux, à la rencontre de Youssouf. Injures, cris… et coups ! On pourrait analyser ce développement de l’actualité en se disant qu’après tout, il ne s’agit que d’une «extension du domaine de la barbarie». A Bouaké, les rebelles ont littéralement démonté de nombreux édifices publics, dont l’Université. Alors, un cabinet ministériel… Mais les choses sont plus graves et moins manichéennes que cela. La partie de boxe non conventionnelle entre Youssouf Soumahoro (qui s’était déjà négativement signalé en 2004 en agressant notre consoeur Danielle Tagro et notre ex-photographe Thierry Gouégnon, dont il avait confisqué le matériel de travail) est une illustration d’une maladie du pacte national, qui s’est aggravée avec la crise militaro-politique déclenchée le 19 septembre 2002. Il s’agit de la privatisation de l’Etat. L’Etat-nation démocratique contemporain, tel qu’on l’enseigne dans les facultés de droit, est une sorte de «mutuelle de citoyens». Rendus égaux par le droit de vote, les membres de la collectivité se choisissent des représentants qui, dès qu’ils arrivent au pouvoir, s’engagent à se soumettre à la notion d’intérêt général. Ils s’engagent à garantir l’impartialité de l’Etat. Ce modèle de gouvernance n’est pas universel. Il existe (et il a existé dans le passé) des monarchies de droit divin, entièrement dévouées à la satisfaction du Prince. Le très vaste Congo a été, il n’y a finalement pas si longtemps, la propriété personnelle d’un homme, le roi de Belgique, qui y avait droit de vie et de mort sur ses sujets. L’idéal républicain est un combat de tous les jours. Le parti unique a été combattu par les peuples africains parce qu’il avait dégénéré en monarchie déguisée. Nos pays étaient transformés en propriétés personnelles de «pères de la Nation» concentrant entre leurs mains tous les pouvoirs, pouvant faire d’un clochard un milliardaire et d’un milliardaire un clochard. Malheureusement, le multipartisme a accentué le phénomène de privatisation de l’Etat. Acculés, les anciens partis uniques ont mis toute leur énergie à écarter tous ceux qui ne pensaient pas comme eux du processus de décision mais aussi de distribution de la richesse nationale. L’intérêt général, qui pouvait être accepté dans le cadre du parti unique (le Prince n’ayant pas de concurrent déclaré à frustrer) est devenu un scandale pour une oligarchie effrayée. Ainsi, pour faire disparaître «l’autre», un Etat africain transformé en camarilla (le Rwanda d’Habyarimana et de l’akazu) a planifié un génocide… Dans de nombreux pays d’Afrique, la crise de l’Etat républicain et les calculs de grandes puissances à la recherche de matières premières à piller ont accouché de nombreuses guerres de partition, d’occupation et de prédation. Liberia, Sierra Leone, République démocratique du Congo, puis finalement Côte d’Ivoire… Dans ces pays, des groupes privés se sont installés sur de larges pans de territoire, les ont exploités sans aucune obligation vis-à-vis des populations et en lien direct avec des multinationales étrangères. En Côte d’Ivoire, pendant près de cinq ans, des associations armées non reconnues légalement (MPCI, MPIGO, MJP…) ont mis en coupe réglée le Nord et une partie du Centre et de l’Ouest. D’autres associations armées non reconnues ont soutenu un Etat républicain qui ne pouvait pas faire face efficacement à des adversaires «sans contraintes». Profitant de l’affaiblissement de l’Etat, et exerçant sur lui un chantage subtil, des réseaux mafieux ont prospéré en son sein, négociant les contreparties de leur soutien. Les accords de Linas-Marcoussis sont venus accentuer la tendance : chaque parti politique ayant au moins un élu et chaque mouvement ayant pris les armes contre la République avait gagné, en France, un bout du pays et/ou du gouvernement. «La chèvre broute là où elle est attachée», dit le proverbe. Il a été appliqué méthodiquement par les profiteurs de guerre, qui ont fini par se détacher de leur groupement pour s’approprier personnellement certains espaces publics. Ainsi, le ministère de l’Enseignement technique «appartenait» à Youssouf Soumahoro, du moins dans son esprit. Les Youssouf Soumahoro sont légion dans la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui, et pas seulement au sein du MPCI… Il est plus que jamais urgent qu’une coalition de citoyens et de leaders déterminés mette hors d’Etat de nuire tous ceux qui ont arraché des «brins d’Etat» pour les transformer en biens personnels. Il est plus que jamais urgent de consolider la République.
28 avril 2007
Zapping du village !
Un petit post rapide pour partager avec vous ce lien vers une émission de France 3 où Paul Moreira évoque la Côte d'Ivoire de façon "édifiante", selon Manolli, qui a trouvé la pépite en se promenant dans la blogosphère :
http://ce-soir-ou-jamais.france3.fr
Allez également sur le blog de Saint-Ralph qui évoque la présidentielle française, critique Ségo et Sarko "à la Bayrou", c'est-à-dire sans donner de consigne claire :
PS : Parmi les notables de ce petit village, personne ne "brainstorme" sérieusement pour lui donner un nom, donc une âme. Je ne félicite ni Ogo, ni Lanzi, ni Lévy, ni Tesogui, ni arthurh, ni Ivoire, ni Francka, ni moi-même. Rires...
Glasnost pétrolière !
"La guerre est finie", dit régulièrement le président ivoirien Laurent Gbagbo. Cette sentence signifie que les réflexes belliqueux qui ont été la règle pendant plusieurs années doivent s'effacer au profit d'une ambiance plus décontractée. Mais elle nous rappelle aussi qu'il faut mener sans plus tarder un autre combat : celui de la normalité républicaine. Il faut à tout prix que certains d'entre nous, porteurs avant la crise des idées de modernité et de refondation, redeviennent des "évangélistes" de la transparence et de la participation citoyenne.
Si la guerre est finie, la question des revenus pétroliers de la Côte d'Ivoire cesse d'être un sujet "secret défense". Dès lors, on doit se poser une question : l'Etat ivoirien doit-il tenir ses citoyens loin de toute information concernant le sous-sol de leur pays, comme tous ces pays africains pour lesquels les hydrocarbures sont devenus une malédiction ; ou doit-il imiter la Norvège, où le pétrole est une vraie bénédiction profitant au plus grand nombre ?
Le ministre des Mines et de l'Energie et les patrons des grosses firmes pétrolières publiques doivent parler. Expliquer comment le secteur s'organise depuis le "boom" pétrolier. Dévoiler combien le pétrole et le gaz rapporte, ce qui entre dans le budget de l'Etat, ce qui va au financement des investissements, etc...
Il faut éviter, dès maintenant, le syndrome du Nigeria. Dans le plus grand pays d'Afrique de l'Ouest, les masses sont tellement persuadées que le pétrole est exploité par une minorité oublieuse des droits du peuple qu'elles ont entrepris des opérations de sabotage violentes, qu'on ne saurait considérer comme illégitimes. Au Nigeria, l'argent du pétrole a renforcé l'arrogance d'une oligarchie accaparant le pouvoir par tous les moyens, et a encouragé tous les désordres.
Il faut éviter le syndrome du Congo-Brazzaville, où la lutte entre deux oligarchies pour le contrôle du pétrole, arbitrée par une Françafrique rapace, a engendré une guerre fratricide qui s'est soldée par des milliers de morts.
"Publiez ce que vous payez", une coalition d'associations locales militant pour la bonne gouvernance, a lancé une campagne pour "demander des comptes sur l'utilisation des revenus pétroliers". Le gouvernement a l'obligation morale de répondre à ces interrogations légitimes. Mais il doit aller plus loin, y compris en s'adressant aux députés, devant les caméras de la télévision nationale.
La guerre est finie. Il faut très vite bannir les réflexes de l'économie de guerre dont la Côte d'Ivoire républicaine a usé pour survivre alors qu'une coalition déterminée voulait arracher à la nation sa souveraineté.
25 avril 2007
Relations France-Afrique : pour une commission Vérité et Réconciliation !
Les amis,
J'ai publié un article dans agoravox sur ce thème, ce qui me vaut volée de bois verts et injures racistes de la part des zélateurs de la supériorité blanche. Volez à mon secours ! Votez pour moi et commentez ! Le combat continue !
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=23100
PS : Il faudrait qu'on trouve un nom pour notre "village". Avez-vous des idées ?
23%
C’est Le Monde qui le dit dans l’édition datée d’aujourd’hui. «La Côte d’Ivoire ne se porte pas trop mal malgré cinq années de guerre civile plus ou moins larvée et la privation de toute aide extérieure, à l’exception de l’Union européenne», constate le quotidien. Les milieux politiques et les cercles d’affaires qui avaient parié sur la belligérance et la sécession de fait pour faire tomber le régime en asphyxiant le pays, capitulent (momentanément ?) et choisissent de parier sur le retour de la croissance en faisant à nouveau des affaires et en débloquant les «robinets» de la coopération financière.
En expliquant la «surprenante résistance» de la Côte d’Ivoire face à la crise, Le Monde met en lumière certains chiffres. Certains sont connus, tels la croissance du PIB qui a été de 1,8% en 2005 et de 1,2% en 2006. D’autres étaient prévisibles, comme le taux de pauvreté qui est passé de 38% en 2002 à 43,2% en 2006. Mais il y en a un qui donne à réfléchir. Le volume des ventes de véhicules neufs a connu une croissance de… 23%. Ce petit chiffre nous permet de comprendre que la guerre, si elle a accru la pauvreté du plus grand nombre, a profité à la minorité de ceux qui peuvent se permettre d’acheter une voiture neuve. Qui constitue cette minorité ? Les patrons des multinationales bien implantées, dont les chiffres d’affaires n’ont pas baissé ; les hauts cadres des organisations internationales surfant sur le charity and peace business ; les hommes en treillis des deux côtés de la ligne de front ; les membres d’un gouvernement irresponsable devant le peuple, qui savent qu’ils pourront attribuer le malheur du pays à l’autre camp ; les rois du trafic et de l’économie dérégulée. La guerre, calamité pour le peuple, est malheureusement un bon filon économique pour une oligarchie encagoulée. Comme la nuit, elle cache les scandales qui auraient été trop visibles en temps de paix. Elle dissout les droits et les devoirs, et laisse prospérer toutes les impostures. Il faut en finir. Même si elle ne ressemble pas à nos espérances, une paix bancale vaut mieux que des épisodes supplémentaires d’un théâtre d’ombres qui finit par assécher les idéaux et les valeurs pour lesquelles on croyait qu’il était impérieux de se battre. Grande lessiveuse, la guerre ne laisse personne moralement indemne. «Ça ressemble à la sagesse/A ces paix qu’on signe un jour/Juste un prix de nos jeunesses/Sans trompettes ni tambours», chantait l’artiste.
23 avril 2007
Nigeria : l’espérance déçue
Le géant de l'Afrique de l'Ouest a raté son test d'exemplarité démocratique. L'élection présidentielle qui s'y est tenue hier (en même temps que le scrutin français) a mal tourné et a donné du Nigeria l'image d'un pays en régression politique. Le candidat adoubé par Olusegun Obasanjo, Umaru Yar'adua, a été officiellement vainqueur sous fond de très fortes contestations.
Contestations des candidats de l'opposition, notamment l'ancien vice-président Atiku Aboubacar - en rupture de ban avec Obasanjo - qui a dénoncé une "tragédie nationale". Mais également contestations de la "communauté internationale". La CEDEAO affirme que le scrutin n'a été "ni libre ni équitable". Le Commonwealth parle d'"imperfections significatives". Le NDI, ONG américaine, parle de "pas en arrière" et de "menace" pour la démocratie. La Maison Blanche dit "prendre au sérieux" les informations sur les irrégularités électorales.
Beau gâchis ! On ne peut s'empêcher, d'emblée, de s'interroger sur la toute nouvelle raideur démocratique d'une CEDEAO qui a pourtant installé, après un scrutin sanglant et frauduleux, Faure Gnassingbé au Togo, sous la houlette du duo Obasanjo-Tandja. Qu'est-ce qui arrive à la vénérable institution ? Ne fait-elle que suivre la voie tracée par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, comme elle a suivi la voie tracée par Paris en novembre 2004 à Abidjan et un peu plus tard à Lomé ? Sans doute. La CEDEAO devrait se recrédibiliser ou se taire.
Cette présidentielle nigériane désordonnée marque, sans aucun doute, l'échec d'Olusegun Obasanjo, qui rentrera dans l'Histoire par la petite porte. Porté au pouvoir après un véritable miracle (la mort du dictateur Abacha, le refus du président de transition Abdulsalami Abubakar de s'accrocher au pouvoir, puis au final des élections libres et transparentes), cet homme abrupt et sans rêves sains a tout gâché. Il a voulu modifier la Constitution pour s'éterniser au pouvoir. Puis il a fabriqué de toutes pièces un homme-lige pour gouverner à travers lui, et garantir les intérêts de la camarilla d'intouchables qu'il a laissé prospérer. Au final, il a organisé le bordel, et refusé au peuple un scrutin transparent. Il avait la marge de manoeuvre d'un Mandela. Il pouvait devenir un accoucheur d'espérances. Mais il n'était qu'un piètre politicien sans vision ni envergure. Ayant eu un rôle historique par hasard, il n'a cessé de le dévoyer. C'est dommage...
Le nouveau président nigérian commence avec un déficit de légitimité. Dans un pays quasiment "ingérable", pris à la gorge par les mafias, menacé par le prurit islamiste et sécessionniste, irrité par des compagnies pétrolières exploitant l'or noir en complicité avec l'oligarchie, contre les intérêts de masses tenues en respect par l'armée. Comment Umaru Yar'Adua s'en prendra-t-il pour conjurer la menace de déclin qui pèse sur son pays ? En a-t-il l'intention ou se posera-t-il paresseusement en défenseur des intérêts des multinationales et des cartels de généraux ?
L'intégration en Afrique de l'Ouest souffrirait beaucoup d'un Nigeria encore plus tourmenté, encore plus instable. Le géant malade ne doit pas tomber dans le coma. Mais son voisinage n'a aucune emprise sur lui. Le Nigeria est un pays énorme, à la richesse gigantesque et mal partagée, autiste et replié sur lui-même, et dont les forces sociales n'arrivent pas à se coaliser en alternative crédible pour empêcher l'enrichissement d'une minorité au détriment de tous. Que faire ? On ne peut que prier. God save Nigeria !
Tout sauf Sarkozy !
C’est toujours très émouvant de voir une démocratie rodée accomplir le rituel électoral. Le consensus républicain fait que personne ne conteste les règles du jeu, parce que ces règles ont été établies démocratiquement, et que contester les usages approuvés par la majorité du peuple par des moyens non pacifiques ne se fait pas. L’organisation est éprouvée, même s’il faut remarquer que l’innovation constituée par le «vote électronique» a mis un peu d’huile dans le moteur. Surtout, personne ne crie à la fraude – qui existe tout de même, la nature humaine étant la même partout, mais qui a été ramenée aux marges par des longues décennies de combats citoyens. Hier, en tant que citoyen français, j’ai voté. J’ai voté à Abidjan, dans l’enceinte de ce consulat que les jeunes patriotes ont souvent assiégé durant toutes les années que la France officielle a mené à la Côte d’Ivoire. Contradiction ? Non ! Les combats des urnes et de la rue sont des combats démocratiques, et ne peuvent pas être opposés. Les jeunes Ivoiriens refusant la recolonisation de leur pays vont à l’assaut de la citadelle françafricaine par des actions d’éclat. Les citoyens français d’origine africaine qui refusent que leur pays fasse mal à leur continent doivent aller à l’assaut de la citadelle françafricaine grâce à l’arme du bulletin de vote. Au consulat de France à Abidjan, hier, il y avait affluence. Il y avait là des gens que leurs intérêts et leur vision de la France peuvent opposer : des «petits Blancs» d’Afrique nostalgiques de l’époque où ils étaient rois ; des métis et des Noirs conservateurs pensant profiter du système ; des Blancs, des métis et des Noirs révulsés par les dérives françafricaines, et désireux d’ouvrir un nouveau livre où l’Afrique et l’Europe seront des partenaires non exclusifs et se regardant avec dans les yeux un respect réciproque. Les réactionnaires sont bien organisés. Les progressistes et les voix dissidentes le sont moins bien. Ceux des Afro-Français de Côte d’Ivoire, qui se sont battus pendant des années contre l’imposture chiraquienne, n’ont pas animé de débats, ne se sont pas faits entendre pendant cette campagne. Leur voix méritait pourtant d’être entendue. Ceux d’entre nous qui ont la nationalité française devraient s’organiser, de manière large, en groupe de pression pro «Afrique digne». Sans doute n’est-ce que partie remise… Autant le dire : mon candidat (ou ma candidate) n’a pas passé le premier tour. Au second tour de cette présidentielle française, se retrouveront les candidats de grosses machines politiques : le Parti socialiste et l’UMP. Ce sont ces deux machines qui, ces dernières décennies, ont trahi les espérances des Africains (ou confirmé tout le mal qu’ils pensaient des politiciens français). Le PS, c’est le parti de François Mitterrand. Faussement réformateur, il a fait rêver le continent avant de récupérer le système du gaullisme françafricain, et de jouer aux apprentis-sorciers, comme au Rwanda, où il a été complice d’un génocide censé servir la grandeur de la France. L’UMP, c’est la créature de Jacques Chirac, héritier zélé des réseaux Foccart, qui a déstabilisé la Côte d’Ivoire durant cinq ans et a tenté de la mettre sous tutelle parce que son président ne lui convenait pas. Sommes-nous pris au piège ? De toute façon, c’est en Afrique que la Françafrique sera vaincue, humiliée par des forces sociales déterminées. Ceci dit, il ne faut pas être masochiste : un «fou» à la tête de la France rendrait le combat encore plus difficile. Ce «fou», c’est Nicolas Sarkozy. Ségolène Royal n’est pas une sainte : elle et son parti se sont abstenus de condamner trop fort la furie de Licorne en novembre 2004. Elle a eu honte d’assumer complètement le texte de rupture sur la relation France-Afrique qu’elle avait publié, avant le premier tour, dans l’hebdomadaire Témoignage chrétien. Son compagnon François Hollande est un anti-Gbagbo primaire et a empêché le PS de profiter des scandales et des outrances de la guerre coloniale menée par Jacques Chirac en Côte d’Ivoire. Mais tout cela, c’est de la politique… Nicolas Sarkozy est dangereux ! Il est dangereux pour le peuple français. Ses thèses farfelues sur le Mal qui serait inscrit dans les gènes de certains êtres humains sont celles de l’extrême droite païenne la plus criminelle. Son caractère hystérique et inutilement violent est lourd de menaces. Son obsession anti-immigrés, voire anti-immigrés noirs, pose problème. Son besoin de «capturer» tous les médias de son pays, aujourd’hui tenus par ses amis (comme Martin Bouygues, patron de TF1), est maladif et annonce les pires dérives propagandistes. Nicolas Sarkozy est dangereux pour les Africains – même s’il est évident qu’ils ne se laisseraient pas faire par lui. Il a récupéré les vieux réseaux chiraquiens, s’en sert et les écoute tout en brandissant ses «amis» Yayi Boni et Amadou Toumani Touré, pour faire joli. Il développe des thèses inquiétantes de «néo-suprémaciste blanc», inspirées par des philosophes comme Alain Finkielkraut, anciennement d’extrême-gauche, aujourd’hui d’extrême-droite. Pour lui, l’Afrique ne sert à rien à la France et tous ceux qui crient ou ont crié au pillage alimentent des «fantasmes». Fils d’immigré honteux, Nicolas Sarkozy joue avec les peurs, instrumentalise les haines, et alimente l’ultranationalisme le plus borné, en contradiction totale avec les positions libérales qu’il prétend soutenir. Cet homme est un danger pour les Africains de France. Il n’est pas le bon interlocuteur pour les Africains qui veulent briser le pacte colonial. Les Afro-Français doivent lui barrer la route en votant Ségolène Royal, y compris en se bouchant le nez. Au deuxième tour, je voterai Ségolène Royal.
Hier, la France était aux urnes, dans le cadre du premier tour de l’élection présidentielle. Les Français de France étaient aux urnes. Les Afro-Français de France étaient aux urnes. Les Afro-Français d’Afrique, notamment ceux de Côte d’Ivoire, étaient aux urnes. L’auteur de ces lignes était aux urnes.
21 avril 2007
La petite pique de Gbagbo à Sarkozy
Hier, nous vous parlions d’une interview du président Laurent Gbagbo, publiée dans le mensuel panafricain basé à Londres New African (édition d’avril 2007), dans laquelle il évoquait la crise ivoirienne, mais également le destin de l’Afrique et ses chances de renaissance. Laurent Gbagbo a aussi, dans cette interview, parlé des relations économiques entre la France et l’Afrique. Interrogé par la journaliste Ruth Tete sur la déclaration de Nicolas Sarkozy selon laquelle «la France n’a pas besoin de l’Afrique pour son développement», et sur l’incongruité du compte d’opérations des pays de la zone franc à Paris (où se trouvaient jusqu’à une date récente 65% de leurs avoirs en devises, et où se trouvent aujourd’hui 50% de ces avoirs), Gbagbo lui a répondu assez clairement. Evoquant le compte d’opérations, il dit : «C’est un problème récurrent que nos amis qui ne sont pas dans la zone CFA – Ghana, Guinée-Conakry, Nigeria, etc… – ont soulevé. C’est vrai que le compte d’opérations du franc CFA est logé au Trésor français. Mais comme je vous ai dit plus tôt, on ne peut pas résoudre tous les problèmes en même temps.» A propos des déclarations de Nicolas Sarkozy, Gbagbo a affirmé : «Ce que je peux dire, c’est qu’il faut être prudent en ce moment à propos des commentaires faits par les politiciens français qui sont actuellement en campagne électorale. Nicolas Sarkozy est candidat à la présidentielle. Ce n’est donc pas le bon moment pour commenter ce qu’il dit, parce que souvent quand quelqu’un est en campagne, il peut dire des choses qu’il pourra regretter plus tard. Si les choses étaient si simples, s’il suffisait pour la France de se débarrasser des pays africains pour que la France prospère, de nombreux autres avant lui l’auraient déjà fait.» On dit que Nicolas Sarkozy a l’injure facile et la rancune tenace. Attend-il d’être élu pour apprendre au président ivoirien qui fait volontiers de l’esprit de quel bois il se chauffe ?
20 avril 2007
Gbagbo prévoit le réveil de l’Afrique dans dix ou quinze ans
C’est une interview du président Laurent Gbagbo qui est presque passée inaperçue dans la sphère francophone. Et pour cause : elle a été publiée début avril dans un (très pertinent) mensuel panafricain basé à Londres, New African. Pourtant, le numéro un ivoirien a dit des choses intéressantes face au dictaphone de la journaliste Ruth Tete. S’il a martelé ses positions à propos des origines de la crise – un coup d’Etat qui a échoué et non un problème identitaire de fond –, à propos des concepteurs de Marcoussis, dont l’objectif était de «dépouiller Gbagbo de tous les pouvoirs nécessaires pour gouverner effectivement», à propos de son plan de sortie de crise (qui n’était pas encore bouclé au moment de l’entretien), il a aussi évoqué des questions de fond liées au destin de l’Afrique et à ses relations avec le monde extérieur. En résumé, il explique que la crise ivoirienne lui a révélé un continent qui doute de lui-même et a peur d’avancer sur la route de la liberté ; mais qui est en pleine mutation et pourrait même devenir un recours pour un monde déchiré par diverses confrontations.
Abandonner les accords de défense avec la France pour créer des formules de sécurité collective africaine
Interrogé par Ruth Tete à propos de la France, dont certains disent qu’elle est le problème en Côte d’Ivoire et non la solution, Gbagbo répond diplomatiquement mais clairement : «Nous sommes une ancienne colonie française. A l’aube des indépendances, la France a signé des accords de défense avec ses anciennes colonies, mais aussi des accords de coopération militaire. J’étais dans la droite ligne de ces accords quand j’ai demandé à Paris, en tant que chef d’Etat ivoirien, de nous aider à repousser les rebelles en 2002. Mais la France n’a jamais accepté notre requête. Mais l’année dernière, comme nous l’avons vu au Tchad et en République centrafricaine, la France a accepté d’intervenir en faveur de certains gouvernements dans la ligne de ces mêmes accords de défense et de coopération militaire. A vous de juger. Cela ne nécessite aucun commentaire.»
Mais Gbagbo ne s’arrête pas à la dénonciation de ce «deux poids deux mesures». Le chemin initiatique qu’a été la crise ivoirienne lui a visiblement permis de faire des constats et d’imaginer des solutions. «Je pense que les Africains ont trop peur d’être libres. Ils ont la capacité d’être libres mais ils ignorent leur potentiel. Chaque pays africain francophone, par exemple, a des accords de défense avec la métropole (France), alors que nous pouvons signer les mêmes accords entre nous-mêmes, nous pouvons mettre en place des mécanismes de résolution de conflit nous-mêmes. (…) La crise ivoirienne m’a révélé que les Africains se sous-estiment et n’ont pas confiance en eux. Le temps est venu pour les Africains d’avoir confiance en eux, de prendre leur destinée en main. Le temps est venu pour l’Afrique d’avoir des partenaires et non des maîtres. Et cela est possible !»
Comment l’Afrique peut-elle sortir du piège qui fait d’elle uniquement une pourvoyeuse de matières premières pour les autres ? Gbagbo évoque des pistes de solution fondées sur la solidarité continentale. «La Côte d’Ivoire est, par exemple, le premier producteur de cacao, mais nous contrôlons pas le marché du cacao. Ce n’est pas normal. Si l’Afrique introduisait une taxe sur la production de pétrole et de gaz pour créer un fonds de solidarité, nous pouvons réaliser beaucoup de grands projets. Mais les Africains préfèrent aller chercher de l’argent à la Banque mondiale et au FMI. Sur chaque baril de pétrole, nous pouvons mettre de côté 5 ou 10 dollars. Sur chaque tonne de cacao, café, sur le diamant, l’or, nous pouvons déduire des taxes pour créer une banque dédiée au développement de l’Afrique. Nous ne l’avons pas encore fait parce que nous n’avons pas confiance en nous, alors que dans les grandes institutions de financement dans le monde, ce sont les jeunes Africains qui sont à des postes de responsabilités. Ils sont bons pour gérer les fonds des autres mais quand vous leur demandez de mettre sur pied et de gérer un tel fond pour les Africains, pour nous-mêmes, ils ne seront pas assez en confiance pour le faire. C’est la raison pour laquelle j’appelle les Africains à se réveiller.»
Malgré ces constats, Gbagbo est visiblement assez optimiste pour le continent. Un continent qu’il voit en transition. «Nous, Africains, souffrons aujourd’hui parce que nous sommes à la croisée des chemins. La première génération de leaders africains est sur la route de sortie. Ce sont les pères fondateurs des indépendances et leurs successeurs immédiats. Mais la nouvelle génération de leaders n’est pas encore totalement arrivée au pouvoir, et donc nous sommes à un carrefour. Cela explique pourquoi nous avons souvent des frictions entre nous. Mais donnez à l’Afrique dix ou quinze ans, et vous verrez qu’avec le temps, l’Afrique parle d’une seule voix harmonieuse.»
Gbagbo imagine même l’Afrique, dans un futur plus ou moins proche, dans un rôle de stabilisatrice d’un monde fragmenté par des conflits de tout genre. «Quand je regarde devant, je vois des dangereuses confrontations entre les Etats-Unis et la Chine. Pour le moment, il s’agit de problèmes commerciaux et j’espère que ces antagonismes resteront commerciaux. Mais j’ai peur que demain ils se transforment en quelque chose d’autre. Je crois que les Africains pourraient jouer un rôle stabilisateur dans le monde au lieu d’être relégués dans un rôle de colonies. Les Africains ne sont pas suffisamment conscients de l’importance de leur rôle dans le monde.»
Certains observateurs affirment que, s’il est réélu, le président Gbagbo se donnera les moyens d’avoir une voix diplomatique forte, dans la droite ligne de la renaissance africaine. Est-il déjà en train de préparer cette inflexion, après être passé par le feu d’une guerre qui a duré près de cinq ans ? Le débat est ouvert.
Le réveil de l’Afrique ? Dans dix ou quinze ans…
Economie : comment l’Afrique peut se développer par elle-même
18 avril 2007
Internet, allié de la renaissance africaine ?
Les amis, une fois n'est pas coutume, je vous envoie sur un autre site, www.agoravox.fr, où je publie souvent. Vous pourrez y lire un papier que j'ai rédigé hier sur "ces nouvelles technologies qui libèrent l'Afrique", après avoir lu "La Révolte du pronétariat", livre de Joël de Rosnay, écrit en collaboration avec Carlo Revelli. Un livre que, soit dit en passant, je vous conseille. Il est téléchargeable gratuitement sur le net (www.pronetariat.com/livre). Allez, le lien sur mon papier :
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=22632
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