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Le blog de Théophile Kouamouo

Vous rêvez comme moi d'une Afrique digne, d'une Afrique des Africains plus solide face à la violence des impérialismes ? Vous militez pour un continent démocratique et indépendant ? Moi aussi. Marchons d'un même pas.

17 avril 2007

Nicolas l'Africain ?

Le jeune Africain musclé et déshérité, salivant aux portes d'une Europe prospère et bien décidée à lui fermer la porte, hante-t-il les cauchemars de Nicolas Sarkozy, candidat UMP à la prochaine présidentielle française ? Il a en tout cas annoncé, dans une interview sur TF1 hier soir, que son premier voyage extra-européen sera pour l'Afrique, continent à la démographie explosive : "Si je suis élu président de la République, j'irai d'abord à Berlin et à Bruxelles pour relancer l'Europe et affirmer l'axe franco-allemand. Et mon premier voyage sera pour l'Afrique. Il y a 450 millions de jeunes Africains qui ont moins de 17 ans. Il faut créer les conditions de développement de l'Afrique parce que ces 450 millions de jeunes Africains ne peuvent pas espérer du travail, un emploi chez nous."

NicolasSarkozyQue veut donc dire Nicolas Sarkozy ? Que l'Afrique sera un des axes prioritaires de sa diplomatie ? Cela est évident, et va à l'encontre de toutes les analyses qui annoncaient une nouvelle politique d'indifférence au continent noir dès le départ du pouvoir de Jacques Chirac et de sa génération. Sarkozy explique aux Français qu'il ne doivent pas se désintéresser à l'Afrique parce que sinon, elle vomirait des millions de jeunes désespérés allant à l'assaut de la citadelle Europe. L'analyse n'est pas tout à fait fausse. La démographie africaine est telle que le continent doit avoir une très forte croissance, durant plusieurs décennies, s'il veut pouvoir continuer de nourrir et de fournir à ses enfants des espérances saines.

Mais comment Nicolas Sarkozy créera-t-il "les conditions de développement de l'Afrique" ? On aimerait lui dire que, justement, une des manières de le faire est de rester loin du continent "berceau de l'humanité", qui a bien trop souffert de ceux qui disaient vouloir l'aider et veut désormais réinventer son avenir, en s'interrogeant sur lui-même et en choisissant librement ses partenaires. C'est peut-être un peu trop abrupt. Ce n'est pas assez pédagogique.

Nicolas Sarkozy ne fait pas de mystère de son amitié pour Omar Bongo et Denis Sassou N'Guesso, deux kleptocrates de l'Afrique pétrolière. Nous lui conseillons de lire et de faire lire "Afrique : pillage à huis clos" de Xavier Harel, journaliste au quotidien économique La Tribune, qui raconte comment les amis du probable futur président africain, en compagnie d'hommes d'affaires souvent français et parfois proches de la droite, siphonnent le pétrole africain. Créer les conditions de développement au Gabon et au Congo, c'est geler les avoirs en France de leurs présidents, malgré les "petits cadeaux" qu'a pu faire un Bongo venu jouer au "Père Noël" fin mars à Paris.harel

Créer les conditions de développement en Afrique, c'est retirer les troupes françaises qui protègent des dictateurs-putschistes comme Idriss Déby Itno (Tchad). C'est laisser se faire la réforme d'un franc CFA dont le seul objectif est de lier les économies africaines. C'est cesser de soutenir les rébellions qui enrôlent et vampirisent  une partie non négligeable des 450 millions d'Africains de moins de 17 ans dont parle Nicolas Sarkozy. C'est cesser de soutenir les multinationales françaises qui, fortes du soutien de l'exécutif élyséen, se taillent des marges incroyables en Afrique dans certains secteurs-clés des économies africaines, concourant au renchérissement de la vie, qui lui-même aboutit aux envies d'émigration.

On ne peut pas à la fois consolider le "sage" Omar Bongo et donner au "jeune Africain de moins de 17 ans" des raisons d'espérer à un avenir meilleur chez lui. Toute initiative française qui ne brise pas d'emblée cette contradiction n'est que perpétuation idéologiquement enjolivée de la Françafrique. Et doit être combattue comme telle.

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16 avril 2007

Un avenir pour l'Afrique de l'Ouest

Nous ne parlerons pas aujourd'hui de deux sujets qui pourtant semblent d'une importance majeure pour la Côte d'Ivoire et l'Afrique. Le premier, c'est l'accélération, visible par tous, du processus de paix avec l'installation effective du gouvernement dirigé par Guillaume Soro et le début du démantèlement de la zone de confiance, par le président Laurent Gbagbo himself. Le deuxième, c'est la dernière ligne droite de la campagne en vue de la présidentielle française, dont le premier tour se déroulera le week-end prochain. Nous avons choisi d'évoquer le monde qui vient au lieu de nous contenter d'analyser la grande transition dans laquelle nous sommes immergés et qui nous a souvent obligés à avoir le nez dans le guidon au lieu de regarder l'horizon.

Expliquons-nous. Lorsque nous parlons de ''transition'', nous ne parlons pas des différentes formules de gouvernance enregistrées depuis le coup d'Etat du 24 décembre 1999 en Côte d'Ivoire. Nous évoquons une transition bien plus large, qui a commencé il ya bien plus longtemps, et qui concerne, sinon tout le continent africain, du moins tout l'Afrique de l'Ouest francophone. Cette transition a commencé pour certains pays à la fin des années 1970, et pour d'autres au début des années 1980. C'est donc une transition qui dure, qui dure trop. Peut-être arriverons-nous à la ranger dans le placard des souvenirs désagréables si, au lieu de commenter avec fascination les différentes mutations du véritable virus qu'elle constitue, nous entreprenons d'abord de la définir.

De quel monde venons-nous ? Vers quel monde allons-nous ? Nous venons d'un univers caractérisé par la guerre froide et son corollaire, le pacte colonial, à un accouché d'un ''nouveau désordre mondial'' durement ressenti en Afrique. Pendant la période de la guerre froide, la France ''administrait'' une partie de l'Afrique pour le monde qui se disait libre. Profitant d'une large manoeuvre incroyable, elle liait les Etats de son pré carré par toutes sortes d'accords et y installait un étatisme délirant destiné à concentrer toute capacité d'initiative entre les mains de ses multinationales publiques et privées, et de dictateurs se comportant en sous-préfets protégés par le parti unique et les troupes françaises. L'objectif était d'écarter de la création de richesses à la fois les populations locales et les possibles concurrents internationaux, y compris le grand allié américain.

Aujourd'hui, la guerre froide est finie. Par nostalgie, l'ancien colonisateur refuse de tirer les conséquences de cette donne. Il n'a plus les moyens de la puissance et se débat dans des gestes désordonnés et souvent irrationnels pour se convaincre qu'il est toujours "très très très fort". Par paresse et par peur, notre élite locale postcoloniale le suit dans sa folie suicidaire.

Un jour, on reconnaîtra aux intellectuels issus du FPI et de la gauche ivoirienne d'avoir, très tôt et brillamment, expliqué les ressorts de la transition qui nous fait souffrir et plaidé en faveur d'une "refondation". Ce n'est pas parce que le mot a été connoté négativement en raison des comportements, réels et scandaleux, des nouveaux riches de l'ère Gbagbo que le concept n'est pas pertinent. Lors de la campagne électorale en vue de la présidentielle d'octobre 2000, Laurent Gbagbo et ses lieutenants ont évoqué trois grands sujets "iconoclastes" qui ont irrité les partisans du statu quo : la question du départ des troupes françaises stationnées au 43è BIMA, donc de la dénonciation de l'accord de défense ; celle de l'Assurance maladie universelle ; celle de la réforme du franc CFA.

Ces idées ont fait leur chemin et sont reprises aujourd'hui par les intellectuels et les hommes politiques français. Jacques Chirac a plaidé, dans un de ses derniers discours destinés à l'international, en faveur de la nécessaire création de systèmes nationaux de couverture-maladie dans les pays pauvres. Hubert Védrine, ancien chef de la diplomatie hexagonale (socialiste), a quant à lui proposé la mise en place, en France, d'une commission de haut niveau chargée de discuter avec les leaders africains, au pouvoir comme dans l'opposition, de la réforme de la coopération franco-africaine. Les deux premiers thèmes qu'il met à l'ordre du jour, c'est le rapport franc CFA-euro et la question des bases militaires.

Ceci dit, l'intellectuel français qui a le plus pointé les vraies racines de la crise dans laquelle nous pataugeons s'appelle Serge Michailof. Ancien de la Banque mondiale et professeur à Sciences-Po, il a refusé le prêt-à-penser de la crise née de l'ivoirité, de la xénophobie et de la rupture avec l'houphouétisme pour aller plus en profondeur et accuser la parité fixe entre le franc CFA et l'euro d'avoir contribué à la crise ivoirienne. Interrogé par Jeune Afrique (numéro 2411 du 25 au 31 mars 2007), il s'explique : "Lorsqu'un pays entre dans une crise économique grace comme ce fut le cas de la Côte d'Ivoire dès 1978 et ne parvient pas à s'en sortir pendant quinze ans, il est logique que cela explose. L'ampleur des facteurs ayant déterminé la crise actuelle est colossale et nous n'en prenons pas toujours conscience. Le premier est démographique. La population ivoirienne a été multipliée par cinq depuis l'indépendance. Si on transpose à la France, cela donne une population de près de 300 millions d'habitants, dont 100 millions d'immigrés au statut indéfini. Vous imaginez le problème ? Si l'on ajoute la baisse constante du revenu par habitant de 1978 à 1994 qui a laminé les classes moyennes et fait tripler le taux de pauvreté, vous avez tous les ingrédients du désastre. Or cette situation aurait pu être évitée en touchant au franc CFA dès 1984 de manière à relancer l'économie. Le fait d'avoir attendu dix ans a été catastrophique". Comme Mamadou Koulibaly et les économistes du FPI, Serge Michailof est favorable au franc CFA flottant. "Le franc CFA est in fine géré à Francfort en fonction de critères n'ayant aucun rapport avec les préoccupations des économies africaines. Plusieurs mesures sont possibles. L'une d'entre elles serait de raccrocher le franc CFA à un panier de monnaies comprenant non seulement l'euro, mais aussi le dollar, le yuan, permettant ainsi des ajustements périodique indolores. (...) Le décrochage du dollar par rapport à l'euro plombe une entreprise comme Airbus et ne plomberait pas le coton africain ? Ce n'est pas sérieux."

La crise de transition que subit la Côte d'Ivoire est globale. Pays le moins défavorisé de l'UEMOA, la Côte d'Ivoire gère une immigration économique due à cette crise de transition. Le noeud du problème de toute l'UEMOA se trouve en Côte d'Ivoire, les clés de la solution aussi. Pour que la zone se réforme efficacement, notamment au point de vue monétaire, il faut que le pays-leader assume son leadership, notamment au niveau institutionnel. La Côte d'Ivoire doit prendre en main la BCEAO, à travers le gouvernorat, et engager le nécessaire toilettage. Et ce ne serait que justice que le futur premier banquier central soit issu de l'école de pensée qui a, la première, plaidé pour que les choses changent.

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13 avril 2007

Françafrique : Sarkozy récupère l'héritage de Chirac

"Paroles, paroles, paroles...", chantait la mythique Dalida. Son refrain est toujours d'actualité, du moins en ce qui concerne les relations entre les dirigeants français et l'Afrique. A l'occasion de la campagne électorale en vue de la présidentielle dont le premier tout se tiendra le 22 avril, on les a entendus rivaliser de propos hargneux sur la Françafrique. Parmi eux, Nicolas Sarkozy qui s'est posé en avocat de la "rupture" dans les relations entre l'Hexagone et ses anciennes colonies. Lors d'un voyage à Cotonou, le 19 mai 2006, il s'était érigé en adversaire des pratiques chiraquiennes, raillant ceux qui pensent que la démocratie "n'est pas faite pour les Africains", glorifiant "les trois alternances réussies" du Bénin, "quartier latin" du continent. "Il nous faut nous débarrasser des réseaux d'un autre temps", tonnait-il. Certains Africains se sont laissés séduire. Elu,Sarkozy mettrait à mort les "circuits officieux qui ont fait tant de mal dans le passé".

Menteries que tout cela ! Et il fallait regarder le journal de la Radio télévision gabonaise pour en avoir la confirmation éclatante.

Qui sait qu'Omar Bongo Ondimba, doyen de la Françafrique, était en "visite privée" en France à la fin du mois de mars ? Qu'il a reçu, dans sa résidence parisienne, trois célébrités de la politique française (Nicolas Sarkozy, Dominique de Villepin et François Bayrou) ? Les deux premiers ont réussi à merveille leur exercice d'"aplaventrisme" dans leurs déclarations d'après-audience. Nicolas Sarkozy, qui était flanqué de Claude Guéant, son directeur de campagne, a susurré : "J'ai écouté les conseils du président Bongo qui a une grande expérience diplomatique. Je lui ai expliqué comment se passait la campagne. J'ai recueilli ses sentiments d'amitié qui sont pour moi très importants. Je l'ai assuré également de mon amitié pour l'Afrique, de mon intérêt pour l'Afrique et de ma fidélité pour l'Afrique".

Dominique de Villepin, qui ne sera pas candidat (cette année, du moins, précise le commentateur de la télé gabonaise), évoque son "plaisir de revoir le président Bongo", les "liens très profonds d'amitié entre le président Chirac et le président Bongo, les liens avec la France qui sont très anciens". Avec le président gabonais, il a fait, nous dit-il, "le point sur les grands dossiers africains", notamment le Darfour et la "situation plutôt favorable de la Côte d'Ivoire". "La sagesse du président Bongo est toujours importante pour la diplomatie française", a-t-il proclamé, laudateur. Puis il a signifié sa "profonde fidélité à l'Afrique", qu'il défendra "quoiqu'il arrive et en toutes circonstances", lui qui y est d'ailleurs né.

Quant à François Bayrou, visiblement mal à l'aise, il a dit, très bref : "J'ai été très heureux de cette rencontre. C'est une rencontre personnelle et de respect". Même s'il a été le moins emphatique, il a perdu beaucoup de crédit et sa virginité chez ceux qui le voyaient en possible "exécuteur" d'une pieuvre françafricaine jusque là gérée par les gaullistes et les socialistes.

Le petit ballet chez le père Bongo montre que la Françafrique n'a pas capitulé, malgré les déclarations hypocrites. Aller assurer de sa "fidélité" en cachette (les médias français n'étaient pas conviés) un président ultracorrompu, patron reconnu de la Mafiafrique, qu'on flatte avec des propos louangeurs sur sa "sagesse", tout cela loin de son pays riche en pétrole et pauvre de tout, n'est-ce donc pas une pratique classique des "réseaux d'un autre temps" contre lesquels le Sarkozy de Cotonou comptait aller en guerre ?

Les campagnes électorales coûtent cher en France. Omar Bongo le sait et est sans doute venu à Paris comme le "roi nègre" Kankan Moussa allait jadis à la Mecque : couvert d'or. En tout cas, le président gabonais est effectivement un homme d'expérience. Au moment où tous les candidats à la présidentielle française admonestaient la Françafrique, il disait, sûr de son fait : "Sans doute que Sarkozy, qui est un ami, rectifiera le tir à moment opportun". Bingo Bongo !

Regardons Sarkozy, Bayrou et Villepin chez Bongo à leur sortie d'audience :

http://www.agoravox.tv/article.php3?id_article=17253

http://www.dailymotion.com/video/x1infz_bayrou-et-de-villepin-chez-bongo

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11 avril 2007

La fuite des cerveaux est-elle un faux problème ?

modiboL'ex-Malien de la NASA, actuel président de Microsoft-Afrique, Cheick Modibo Diarra, a toujours eu des idées iconoclastes. Il s'insurge, dans une interview publiée par le magazine du bureau régional de la Banque mondiale à Dakar, contre tous ceux qui s'inquiètent et élaborent des théories autour du thème de la "fuite des cerveaux" du continent noir. Au moment où une bonne partie de l'Afrique accuse Nicolas Sarkozy, le "père" de "l'immigration choisie", de vouloir piller la matière grise africaine, Modibo prend tout le monde à rebrousse-poil.

"Pour ma part, je récuse le terme de "fuite" des cerveaux. Un cerveau fuit pour aller où ? C'est une notion issue des salons ou des grandes institutions onusiennes. La réalité est que personne ne peut  que personne ne désire quitter son chez soi car rien ne peut remplacer l'odeur du quartier dans lequel on est né ! Il faut créer en Afrique les conditions permettant aux gens - une fois de retour, après avoir investi les ressources de leur famille pour aller acquérir des connaissances -, de mettre ce savoir acquis au service de l'amélioration de leurs conditions de vie et de celles de leurs concitoyens. Qui est fou au point de rester dans un endroit où l'odeur de la terre mouillée par la pluie ne lui inspire rien ? Pour rien au monde je ne serais parti ailleurs si j'avais trouvé dans ma ville de Ségou les moyens de travailler !Aujourd'hui, nous vivons dans un monde où l'accumulation du savoir est extraordinaire et progresse très vite. Si vous êtes débranché de ce circuit de la connaissance pendant un laps de temps, tout l'investissement placé sur vous devient obsolète. C'est pourquoi il est primordial de se tenir informé et de sauvegarder le savoir acquis en restant connecté à d'autres collègues et d'autres laboratoires grâce aux TIC, dans l'attente que nos décideurs créent cette banque de données dont je parlais ainsi que les projets concrets valorisant le savoir et le savoir-faire acquis par ces ressortissants. Il faut comprendre que les gens doivent gagner leur vie, cela n'a rien de sentimental (...) Certains cherchent simplement à laisser croire que l'intellectuel africain ne veut pas rester chez lui. C'est faux ! Aller ailleurs n'est pas nécessairement la préférence de l'intellectuel africain. En fait, il y a eu faillite sur toute la ligne, tant au sein des institutions de développement, que des pays qui prennent les décisions. Ils ne créent aucune condition pour que les gens restent chez eux. Regardez les institutions internationales : combien de cerveaux africains sont volés par la Banque mondiale ou par l'Unesco dont je suis l'Ambassadeur ? Regardez ce qui passe dans toutes les institutions de l'ONU. Il faut cesser de prôner une chose et son contraire."

Individualiste forcené ou pragmatique décomplexé ? Que penser des mots de Modibo ? A vos claviers !

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La France, laboratoire du «choc des civilisations»

C'était le week-end dernier sur I-Télévision, la chaîne d'information continue du groupe Canal +.Bernard Henri Lévy, intellectuel médiatique français en général pompeux et agaçant, pleurnichait avec talent dans une émission de débat. Il se navrait de la "lepénisation des esprits" (expression chère à l'avocat des grandes causes, Robert Badinter) dont témoignait la surenchère nationaliste dégoulinant de partout, à gauche comme à droite, à l'occassion de la campagne électorale en cours.

De Ségolène Royal engageant tous les Français à exhiber leur drapeau tricolore et commençant ses meetings par  "la Marseillaise" à Nicolas Sarkozy annonçant la création d'un ministère de "l'immigration et de l'identité nationale", pour bien montrer que l'une menace l'autre, la classe politique "modérée" court après un électorat d'extrême  droite agité par des préoccupations d'ordre identitaire, inquiet de la modification des équilibres démographiques, qui indique plus jamais l'expansion de communautés qu'on regrouperait aux Etats-Unis sous l'appellation de "coloured people".

Le_choc_des_civilisationsAssurément, la France se "droitise". Mais est-elle la seule ? La thèse de l'Américain Samuel Huntington, auteur du très célèbre livre "Le choc des civilisations", se vérifie. Il prédisait, à la fin de la guerre froide, le passage d'un monde caractérisé par des clivages idéologiques (entre communisme et capitalisme), à un monde marqué par la résurgence des sentiments identitaires, comme le montre le développement de l'islamisme radical ces dernières années. Très critiqué, Huntington avait peut-être raison, même si les différentes "grandes civilisations" dont il parlait peuvent être considérées comme trop larges ou discutables.

La mondialisation est une ennemie des Etats-nations. Avec l'Internet  et les nouveaux moyens de communication, les citoyens des pays du Sud, les anciens immigrés qui se pliaient par le passé à la loi d'airain de leurs pays d'accueil, peuvent rester connectés à leur culture d'origine, à un terroir devenant plus symbolique que réel, aux différentes causes de leurs "parents". Les nations sont déterritorialisées. Elles sont dans la tête de leurs citoyens. Le musulman engagé de Sarcelles est relié à son "univers" par la télévision satellitaire. La souffrance de ses "frères" en islam du monde arabe ou d'Iran sont les siennes. Le Français d'origine africaine vivant en France, bien intégré à la société française, est solidaire de l'immigré sans-papiers qui débarque en Europe par une embarcation de fortune. Les Européens anciennement de gauche, qui aimaient leurs "frères en lutte" du Tiers-Monde tant qu'ils n'envahissaient pas leurs pays et ne se livraient pas à une critique radicale de l'Occident, mais dénonçaient avec eux le "capitalisme", sont déboussolés. La démographie et la démocratie s'unissent pour faire des Noirs et des Arabes, anciens sujets de l'Empire, de nouveaux prescripteurs d'opinion qui ont en plus le défaut d'importer leur pauvreté dans le monde riche...

Jusqu'où ira la contradiction ? Pour lutter contre une immigration qui, à terme, peut modifier le cours de l'Histoire et les rapports de force mondiaux au détriment de l'Européen blanc, certains plaident pour la création des conditions qui permettront le développement des pays d'origine des "nouveaux gueux" venant à l'assaut de la forteresse Europe. Mais si les termes de l'échange se modifient en faveur d'une Afrique vendant mieux ses matières premières, fabriquant peu à peu ses produits manufacturés, formant une élite efficace dans le domaine des services pouvant accélérer le mouvement des délocalisations, qui en paiera le prix ? L'Europe !

Nous vivons, de manière pas encore très perceptible, un gigantesque bouleversement mondial. La vieille Europe, qui a colonisé le monde et accouché de la révolution industrielle sans avoir de grandes richesses naturelles, reçoit en plein visage à la fois l'immigration venue des pays pauvres et la concurrence économique des pays pauvres - les terres d'émigration n'étant pas toujours les terres d'où viennent la concurrence. Du coup, altermondialistes d'extrême-gauche et néofascites d'extrême-droite sont d'accord sur un point, et réussissent à "convertir" la gauche et la droite de gouvernement : il faut arrêter le cours désanvantageux de l'Histoire en se barricadant dans un Etat-nation hostile au plombier polonais, à l'étudiant-aventurier camerounais, à l'Europe de Bruxelles, au textile chinois ou au Mc Do américain. Le nouvel ultranationalisme français vient de là. Une peur du déclin qui touche en priorité les nations qui ont été hier mais ne sont pas sûres d'être demain.

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10 avril 2007

Gouvernement Soro I : un immobilisme pré-électoral

Que penser du gouvernement Soro I ? Beaucoup de choses seront écrites au sujet de l'attelage gouvernemental qui doit conduire la Côte d'Ivoire à la paix par les élections. Mais l'on peut oser quelques remarques générales. Premièrement, le grand chamboulement annoncé n'a pas eu lieu. Là où beaucoup attendaient une rupture totale avec l'esprit de Linas-Marcoussis, l'on sent confusément que le passé continue d'habiter le présent. La "dictature des partis politiques" continue de prévaloir. Sur les huit ministres de l'équipe Banny écartés dans la nouvelle équipe, sept sont issus de la "société civile" (avec toute l'hypocrisie que recèle ce terme), et le seul qui provient d'un parti politique, Joël N'Guessan du MFA, est en rupture de ban avec sa hiérarchie.

conseilLa future élection présidentielle est dans l'esprit des principaux candidats à la magistrature suprême. Pour Gbagbo, il n'était pas question de fragiliser les ministres qui sont également, pour beaucoup, directeurs départementaux de campagne (DDC) en faisant la promotion de jeunes loups aux dents longues qui viendraient leur contester la suprématie locales dans leurs fiefs respectifs. Par ailleurs, les nouveaux entrants ont été choisis sur des critères relevant strictement de la géopolitique électorale. Gilbert Bleu Lainé, ancien député-maire PDCI, ex-baron guéiste, est revenu d'Inde, où il était ambassadeur. Pour être ministre de l'Education nationale, certes. Mais surtout pour percer profondément le pays yacouba, l'arracher à l'UDPCI tendance Mabri Toikeusse et le ramener dans la République. Le très peu connu Augustin Kouadio Komoé, inspecteur d'Etat, vient au ministère de la Culture. Mais son rôle est visiblement d'être un "missile anti-Adjoumani" dans le département de Tanda. Gbagbo veut renforcer sa présence dans le Nord-Est, qui est une terre de conquête fertile pour lui.

Quant à Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, ils n'ont pas voulu régler des comptes internes à leur parti. Ils n'ont pas, comme certains l'imaginaient, puni les "sous-marins vert-bleu" favorables au tandem Gbagbo-Soro pour l'un, et les "bannyistes" pour l'autre. Acculés, marginalisés par la nouvelle formule de règlement de la crise, les "meilleurs vieux" de l'houphouétisme avaient pour préoccupation principale de maintenir l'existant, même s'ils ne peuvent ignorer que Gbagbo, qui contrôle plus de ministères qu'eux deux réunis (y compris la Défense et l'Intérieur), et va de victoire en victoire au point de vue diplomatique, a plusieurs longueurs d'avance sur eux.

Le premier (et dernier ?) gouvernement Soro reste un gouvernement de sortie de crise, avec tout ce que cela comporte de compromis et de neutralisations réciproques. Le renouvellement du suffrage universel n'est pas encore venu pour balayer les impostures et les contraintes immorales nées d'une configuration qui ne peut disparaître qu'à l'occasion d'une victoire militaire ou d'un triomphe électoral. L'esprit est permis, mais l'âge d'or de la Côte d'Ivoire n'est pas encore arrivé.

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07 avril 2007

Qu'est-ce qui fait courir les éditorialistes français ?

Ce n'est plus une tendance lourde, c'est un phénomène de mode hystérique. Ces derniers jours, les éditorialistes français décrivent, dans une unanimité artificielle, le président ivoirien Laurent Gbagbo comme un génie politique, proclament l'échec des tentatives chiraquiennes de le déloger du fauteuil présidentiel, et vont jusqu'à prédire une future victoire électorale. Jean-Pierre Tuquoi du Monde, Antoine Malo et Gilles Delafon du Journal du dimanche, Pierre Beylau du Point. Tous décrivent Gbagbo comme un "maître à bord", "plus que jamais président", "grand ordonnateur du bouleversement en cours"... A quoi tout cela rime ?

Un lecteur du Monde refuse de s'extasier devant la soudaine lucidité de son spécialiste Afrique et écrit, acide, sur le forum en ligne du quotidien, où seuls les abonnés peuvent s'exprimer :

«M. Tuquoi donne l'impression d'être né avec l'accord de Ouagadougou. Il a pourtant accompagné toutes les initiatives scandaleuses du gouvernement Français depuis 2002 sur le front de la propagande (comme l'ensemble de la presse française). Venir nous expliquer aujourd'hui ce que les Africains répètent (y compris sur ce forum) depuis des années est certes honorable; l'ensemble de votre oeuvre est toutefois affligeante.»

Un autre, moins sévère, en demande plus :

Le texte de M. Tuquoi est très lucide sur la perte d'influence de la France en Afrique, sur la capacité des Africains de rebondir et de prendre leurs affaires en main ; mais il manque un chapitre essentiel pour la bonne compréhension de l'histoire de la Côte d'Ivoire et de conflit en particulier. C'est l'origine de ce conflit, des appuis dont les rebelles ont bénéficié, des raisons derrière lesquelles les multiples tentatives pour fragiliser sinon pour déstabiliser le Président Gbagbo. Merci."

Le malaise est donc grand devant le "revirement" des "causeurs" de la place de Paris. A quoi l'attribuez vous, pour votre part ?

L'article du Monde :

http://www.africatime.com/CI/nouvelle.asp?no_nouvelle=319477&no_categorie=

L'article du Journal du dimanche :

http://www.lejdd.fr/cmc/international/200713/gbagbo-plus-que-jamais-president_5572.html

A vos claviers !

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06 avril 2007

Vos propositions

Si je devais attribuer la palme de la contribution à un invité dans cet espace, je la donnerais sans hésiter à Ogotemmêli. Même si je reconnais qu'il nous un peu chambrés. "Constat indéniable : les Ivoiriens (plus généralement les africains) ne lisent assez. Quelles en sont les causes, puis comment y remédier? Il me semble que la suite de cet article devrait nous conduire à ce type d'interrogations, plutôt que de s'épuiser en récriminations, et autres larmoiements...", s'est-il un peu agacé, avant de faire une série de propositions pertinentes que vous pouvez lire dans son post "Quoi ? Comment faire ?"

C'est aussi cela l'esprit de ce blog. Utiliser l'actualité comme prétexte pour pousser aussi loin que nous pouvons la réflexion sur les sujets de l'heure, afin qu'ils puissent mûrir et être présentés sans complexe à notre député, à notre gouvernement, à l'Union africaine. Oui ! Soyons fous ! Osons croire que nous pouvons changer l'Afrique !

J'aimerais que nous débattions en profondeur sur deux sujets.

- Quels sont les meilleurs moyens pour impulser "une véritable stratégie publique de développement d'un capital national d'oeuvres livresques", selon l'expression d'Ogotemmêli, mais aussi d'oeuvres cinématographiques, théâtrales, artistiques atteignant un niveau de concept assez élevé pour nous donner de penser à notre avenir commun ?

- Beaucoup d'entre nous ont posé le panafricanisme comme seul rempart face à la désinformation permanente et aux stratégies d'écrasement de l'Occident ? Mais comment booster l'idée panafricaine aujourd'hui ? Par un média puissant comme Al-Jazeera, par le renforcement institutionnel de l'Union africaine, par le business, par les organisations régionales comme la CEDEAO et la SADC ? Comment ?

Tous à nos claviers !

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05 avril 2007

Les Gbagbo écrivent-ils trop ?

paroles_d_honneur"Eux aussi ! Même si on dit !". A Abidjan, ville bavarde et persifleuse à souhait, certains estiment que la famille présidentielle exagère. Elle écrit trop ! En l'espace de quelques mois, Laurent Gbagbo a réédité sa pièce de théâtre parue pour la première fois en 1979, Soundjata, Lion du Manding. Michel Gbagbo, le premier fils du numéro un ivoirien, a quant à lui publié un essai : Côte d'Ivoire, un air de changement. Ce mercredi, Simone Ehivet Gbagbo dédicaçait, au palais des Congrès de l'Hôtel ivoire un livre-témoignage qui s'arrache comme des petits pains : Paroles d'honneur. C'en est de trop, pour quelques commentateurs de salon. Doit-on réglementer le secteur de l'édition, et condamner les "abus de position dominante" intellectuels ?

Au-delà de la boutade, il serait sain de nous interroger sur le rapport que nous entretenons, en tant qu'individus et en tant que société, avec la chose écrite, la lecture, l'écriture et plus généralement la culture. Il y avait foule à l'hôtel Ivoire pour la dédicace de la Première Dame de Côte d'Ivoire. Plusieurs centaines de livres se sont vendus in situ. La file de ceux qui voulaient une jolie signature sur leur livre était longue comme un jour sans pain. Cela ne signifie pas pour autant que le public ivoirien aime lire, ou que les fans de Simone, patriotes pour la plupart, aiment lire. Chacun était à l'Ivoire pour des raisons qui lui sont propres. Attirance pour le show-biz politique, technique de positionnement (c'est toujours bien de se faire voir au bon endroit), militantisme sincère mais sans aucun tropisme littéraire... Parmi ceux qui se sont fait dédicacer Paroles d'honneur, combien le liront jusqu'à la fin ?

On peut égrener à l'infini les questions qui dérangent. Combien de livres un étudiant ou un enseignant lit-il chaque année ? Combien de présidents africains ne lisent jamais le moindre livre ? Quel est le pourcentage de parents vivant à Cocody, qui achètent des livres non scolaires à leurs enfants et les poussent à les lire jusqu'à la fin au lieu de se vautrer devant des programmes télé bas de gamme ? Si les débats politiques, économiques, sociétaux et scientifiques sont si pauvres dans nos pays, c'est peut-être parce que nos "intellectuels" ne lisent pas, n'écrivent pas et au final ne pensent rien de plus raffiné qu'un petit peuple qui, s'il en avait les moyens, serait sans doute plus attiré par la culture que l'élite.

Il n'est pas question ici de dénigrer la culture populaire, le zouglou, le coupé-décalé, Ma famille. Mais dans les pays qui avancent, il y a un nombre assez élevé de personnes qui ont un capital culturel, comme on disait jadis en Europe que tel ou tel avait "fait ses humanités". Si l'on n'a pas une "classe moyenne intellectuelle" consommatrice de littérature, mais aussi de théâtre, de peinture, d'idées, qui participera au débat ? Qui dénoncera les impostures ? Qui obligera les politiques, par exemple, à élever le niveau ?

Même par opportunisme, nous devrions investir et nous investir dans la culture. Elle est un placement à long terme certes, mais sûr. Elle représente le lieu du pouvoir symbolique, qui finit toujours par investir le pouvoir séculier. L'alternance de 2000 en Côte d'Ivoire s'explique. Dans les années 1990, de quel bord politique étaient les Ivoiriens qui écrivaient, proposaient, argumentaient ? Le refus d'écrire et de publier, donc de réfléchir sérieusement, n'est-il pas une des clés permettant de comprendre le déclin de l'ancien parti unique, dont certains barons se réfugient aujourd'hui dans un ethnofascisme ramant à contre-courant de l'Histoire ?

ilesCeux qui sont au pouvoir aujourd'hui ont, pour certains, un bon bagage culturel. Pourtant, la jeunesse ivoirienne est de plus en plus inculte. Pourquoi ? Une fois de plus, on touche du doigt l'échec patent des "enfants de la décolonisation" : le manque de transmission intergénérationnelle.

J'ai appris que Mamadou Koulibaly, président de l'Assemblée nationale de Côte d'Ivoire, a acheté des places de théâtre à des centaines d'enfants de Koumassi, sa circonscription. Ils ont pu voir, émerveillés, la pièce Iles de Tempête de Bernard B. Dadié. C'est encourageant mais cela ne saurait remplacer une vraie politique nationale d'éducation littéraire et culturelle.

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04 avril 2007

Evénements de novembre 2004 : un nouveau livre éclabousse la Chiraquie

Ce sont des jours et des nuits qui resteront gravés dans la mémoire de nombreux Ivoiriens. Le 6 novembre 2004, l'armée française interrompt l'opération "César" (ou "Dignité") lancée par les Forces de défense et de sécurité (FDS) ivoiriennes pour libérer une partie du territoire national pris en otage depuis plus de deux ans par des mouvements rebelles coalisés soutenus par des pays voisins. Raison invoquée ? L'armée ivoirienne aurait bombardé une position française à Bouaké. Très vite, la force Licorne engage une opération d'occupation d'Abidjan, principale métropole du pays, et se heurte à la résistance civile d'un peuple qui refuse d'être recolonisé. Sur les deux ponts d'Abidjan, les hélicoptères français mitraillent des manifestants voulant aller libérer l'aéroport, aux mains des hommes du général Henri Poncet. Les militaires français se positionnent notamment sur le parking de la tour de l'Hôtel Ivoire, à moins d'un kilomètre d'une résidence présidentielle se situant dans la ligne de mire des nervis de l'ancien colonisateur. Ils finissent par ouvrir le feu sur une foule désarmée venue les empêcher d'attenter à la vie du président Laurent Gbagbo. Des dizaines de personnes sont tuées. Des caméras filment les forfaits de l'armée française. Une armée française qui, contre toute évidence, nie les faits, en accord total avec le gouvernement qui lui donne des ordres. Les médias français restent muets et étouffent la vérité, malgré toutes les preuves dont ils disposent. Seuls Canal + et I-Télé, qui appartient au même groupe, diffusent les images qui prouvent la réalité des crimes de guerre hexagonaux. Le scandale éclate. Il est très vite étouffé par la complicité du silence entre les médias dominants et le pouvoir incarné par Jacques Chirac.

les_nouvelles_censuresPlus de deux ans après, Paul Moreira, ancien rédacteur en chef et présentateur de l'émission 90 minutes de Canal + (qui avait édifié l'opinion française sur ce qui s'était passé sur les ponts et sur l'esplanade de l'Ivoire), a publié, il y a quelques semaines, un livre qui revient, entre autres choses, sur ces "jours de feu". Le titre ? "Les nouvelles censures, dans les coulisses de la manipulation de l'information". Il dénonce l'amnésie organisée par les médias français sur "le crime de guerre" perpétré par les autorités de leur pays. "En Côte d'Ivoire, pendant les émeutes de novembre 2004, l'armée française a tiré à balles réelles sur des manifestants civils. Des caméras vidéos ont tout filmé. Pourtant, cette bavure a été couverte par une immédiate et étonnante amnésie. Une amnésie audiovisuelle", écrit Paul Moreira. A l'inverse des militaires, des politiques et des journalistes français aux ordres, Paul Moreira affirme clairement que le jeune Jean-Louis Coulibaly Kouassi et les autres ont été tués par les snipers qui se trouvaient au sixième étage de l'hôtel Ivoire. "... A 15 heures, les manifestants sont à moins de deux mètres des blindés français. Certains jeunes s'amusent, par défi, à aller toucher le canon des chars. Ils sont acclamés. A la suite d'un mouvement de foule plus important que la caméra ne parvient pas à capter, l'ordre de tirer est donné. En une minute, les soldats français brûlent 2000 cartouches. De l'autre côté du dispositif, en surplomb d'un bâtiment, les caméras de télévision ivoirienne filment la scène. Des soldats, bien campés sur leurs jambes, tirent en rafales. Certains au-dessus des têtes, d'autres à tir tendu, le fusil au niveau de la poitrine. Ils tirent sans même la protection de leurs véhicules blindés, qui sont rangés en rempart juste derrière eux... Apparemment les soldats savent qu'ils ne risquent pas de riposte. Quand les tirs cessent, les caméras ivoiriennes continuent d'enregistrer : les victimes, la terreur, la chair entamée par les balles, une main arrachée, les os brisés par le métal. "Qu'est-ce qu'on a fait à la France ?", hurle un homme. Une image choque particulièrement : un corps sans tête. La boîte crânienne a explosé et la cervelle est répandue autour d'elle. Ca ne peut pas être une balle de fusil d'assaut FAMAS. Le calibre est trop mince. Un seul type de munitions est capable de faire autant de dégât : la 12,7 millimètres. De celles qui équipent certains fusils de snipers..."

moreiraLes médias français étaient-ils sous-informés sur ce qui se tramait à Abidjan ? Non, répond Paul Moreira. "En France, le soir même, aux journaux télévisés, c'est le black-out. TF1 ne fera rien. France 2 relate l'incident avec une sorte de bouillie visuelle, bougée, floue, informe et de couleur principalement verte, où l'on entend simplement les coups de feu à distance... Beaucoup plus tard nous découvrirons que toutes les rédactions nationales avaient eu très vite en leur possession les images explicitées de la télé ivoirienne. Que les journalistes français présents sur place avaient bel et bien enquêté... Dans les directions de l'information du service public, on ne diffuse rien, "par sens des responsabilités". A la notable exception de la chaîne info I-Télé, les rédactions font le choix délibéré de ne pas montrer ces images..."

Paul Moreira compare l'indifférence des médias français face aux massacres d'Abidjan au scandale des Algériens jetés dans la Seine le 17 octobre 1961. "L'histoire bégaie. Depuis longtemps, je suis fasciné par l'amnésie collective autour d'un massacre commis en octobre 1961, deux cents Algériens ont été tués, jetés à la Seine pour la plupart, sans que l'événement soit relaté. Sans qu'il trouve une place dans notre mémoire. Certains de ces Algériens avaient été assassinés sur les Grands Boulevards, quasiment au pied des sièges des grands journaux parisiens. Ceux-ci avaient choisi de ne pas voir. Et voilà que sur les ponts de la lagune d'Abidjan, ça recommençait. J'étais pourtant convaincu de ne jamais plus assister à un octobre 1961. C'était bien avant la télévision de masse, les vidéos et les caméras légères. L'ORTF était aux ordres, totalement soumise à l'effort de guerre."

Les médias complices de la Chiraquie tentent de minimiser l'impact du livre de Paul Moreira. Il est, ces derniers jours, la victime des "nouvelles censures" qu'il dénonce. "Certains, comme VSD, ont bloqué un papier sur le livre malgré l'enthousiasme qu'il avait suscité chez l'auteure de l'article. Télérama voulait un grand entretien pour l'hebdomadaire papier, qui n'a finalement été publié que sur le site Internet sans qu'il soit fait mention du livre. Ils avaient pourtant demandé l'exclusivité. Le climat n'est pas à la méfiance. Mon livre provoque plutôt de la gêne. Je n'assiste pas à un tir de barrage contre le bouquin. Personne ne conteste les faits. Ce que je raconte est établi : je source, je donne des références officielles. C'est probablement le chapitre sur la Côte d'Ivoire qui pose problème. Ce qui expliquerait le manque d'enthousiasme des médias qui se sont contentés de la version officielle, comme Libération par exemple", confie Paul Moreira dans une interview.

Le pouvoir français a eu raison de l'émission 90 minutes, qui dérangeait et faisait l'objet de beaucoup de "pressions". Elle a été supprimée de la grille de Canal + sans grand bruit. Mais le livre de Paul Moreira (Editions Robert Laffont) est là, et il témoignera pour l'Histoire. Nous en reparlerons.

Posté par kouamouo à 01:16 - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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