venance_livreIl peut arriver quelque chose d’assez fou à un intellectuel : croyant s’opposer à des adversaires idéologiques, il finit par se battre contre son époque. C’est à ce moment précis qu’il devient ce qu’on appelle un «réac». Nourrissant la nostalgie d’une période qui ne reviendra pas, il s’avère, au final, inutile à son camp, à son pays, et à l’intelligence collective. Ses opinions ne sont plus que les marmonnements dérisoires d’un «has been».

Ce danger nous guette tous, si nous succombons à une facilité : celle qui consiste à refuser de porter un regard acéré et «culturel» sur notre société quand elle change et à refuser, dans la même veine, de renouveler notre pensée.

Venance Konan, journaliste et écrivain, que l’on peut considérer comme un idéologue du RHDP tout en lui reconnaissant la singularité de sa prise de parole, semble atteint de ce mal qui transforme un accoucheur d’idées en simple radoteur.

Je m’explique. Samedi, j’achète Le Nouveau Réveil essentiellement pour lire un article de mon ancien collègue de Fraternité-Matin. La Une du journal nous assure que Venance Konan «explose». Feu d’artifice ou volcan ?

L’auteur aborde, dans son article qui participe d’un «débat républicain», une question qui me tient à cœur : notre rapport au savoir et à l’apprentissage, à l’ascèse et à la médiocrité. Il formule une interrogation essentielle, légitime, à laquelle les intelligences ivoiriennes, surtout dans la sphère politique, doivent répondre de la manière la plus détaillée : «Quelle Côte d’Ivoire croyons-nous être en train de bâtir lorsque les jeunes ne vont plus à l’école, lorsque l’université est prise en otage par la FESCI, lorsque les diplômes et entrées dans les grandes écoles sont vendus aux plus offrants, lorsque les jeunes n’ont pas d’autres échappatoires que l’alcool et les sectes ? Quels cadres aurons-nous demain ? Quelle administration, quelle police, quelle gendarmerie, quelle douane, quel service des impôts, de la santé, quelle justice, quels enseignants nous attendons-nous à avoir ?». Les inquiétudes de Venance Konan sont justifiées. Il suffit de regarder autour de soi pour se rendre compte que la transition globale qui agite la Côte d’Ivoire depuis plus de quinze ans a brouillé les repères, «mélangé» les valeurs, contrarié l’innovation et l’intelligence. Visiblement, la guerre – forme finale de cette crise de transition – est finie. Et nous sommes là, groggy, regardant un paysage après la bataille assez décourageant. Que faire désormais ? Comment rebondir ? Telles sont les questions d’aujourd’hui.

Persister dans l’invective manichéenne est monstrueusement anachronique. La guerre, grande lessiveuse, a défloré toutes les virginités. La diabolisation, arme favorite de tous les bords politiques et moteur des antagonismes, n’est plus crédible. Près de cinq ans de guerre ont révélé nos laideurs individuelles et collectives, après avoir râpé la poudre de nos grandeurs de façade. Il n’est plus temps d’accuser les autres en faisant feu de tout bois. Il est temps, pour tout le monde – y compris pour un camp patriotique qui doit se renouveler, et non se livrer à de vaines surenchères dans un «extrémisme» de positionnement, d’accoucher d’une pensée de deuxième génération.

Dans son article de samedi, Venance Konan persiste dans la névrose des «prisonniers de la haine» que nous sommes tous au fond – seul le désir de se soigner nous distingue. Il dilue sa saine interrogation sur le système éducatif ivoirien malade pour tomber dans le pamphlet caricatural, donc insignifiant, contre «les refondateurs [qui] ont assassiné l’intelligence».

Dans le monde selon Venance Konan, les «refondateurs» sont responsables de la prolifération des maquis, du développement des églises évangéliques, de l’expansionnisme chinois et j’en passe.

C’est une vision du monde qui ne peut pas supporter de prendre l’avion. Si le lecteur de Venance Konan est ouvert sur l’Afrique et le monde, il se rend compte que les églises évangéliques se développent partout, comme elles se développent dans la bienheureuse Corée du Sud, dans le malheureux Nigeria, dans le Brésil émergent, dans la prospère Amérique, au Bénin, au Togo, etc. Le fait que Gbagbo et son épouse sont pentecôtistes prouve juste qu’ils sont fils de leur époque… Quant aux Chinois, leur ruée sur l’Afrique est globale : Soudan, Gabon, Cameroun, Liberia, Afrique du Sud, Angola… Ils sont partout, au nom de réalités géopolitiques qui dépassent la petite Côte d’Ivoire. Il ne suffit pas d’inverser la logique supposée du patriote de base pour faire avancer le débat…

Dans le monde selon Venance Konan, il y a eu, dans l’Histoire de la Côte d’Ivoire, un «ordre juste» que des gauchistes maudits ont détruit et qu’il est question de réinstaller. S’il élargissait son spectre, il verrait bien que les problèmes qui ont secoué la Côte d’Ivoire (crise de la nationalité et de l’état-civil, explosion démographique et chômage de masse, successions au sommet problématiques et violentes, subversion des institutions) ont également secoué, secouent ou secoueront d’autres pays africains. Et si notre continent souffrait de sa difficulté sinon à anticiper, du moins à reconnaître des donnes nouvelles et à s’y adapter ?

Si la ligue politique à laquelle adhère Venance Konan a perdu le pouvoir sans coup férir et peine à séduire aujourd’hui, c’est parce qu’elle pense qu’utiliser à fond le filon de la nostalgie et de la diabolisation suffit.

Certains «jeunes fous» de gauche en sont déjà à penser à «refonder la refondation». Pendant ce temps, Venance Konan et ses amis critiquent, tancent, diabolisent de manière hémiplégique… et ne proposent rien ! Comment guérir cette Université si malade ? Que pensent-ils de la zone franche des nouvelles technologies de Grand-Bassam, du service civique ? Comment vaincre cette phénoménale crise de l’emploi qui est à l’origine de bien des problèmes ?

Il serait sage de détruire ensemble les vieux clivages pour penser plus sereinement à l’avenir.

Lire l'article de Venance Konan :

http://news.abidjan.net/h/249287.html