290sarkozy_1Après plusieurs jours de tractations et de rumeurs, le président de la République française Nicolas Sarkozy a désigné son Premier ministre en la personne de François Fillon, et a rendu publique la composition de son gouvernement. Il est composé de quinze ministres - dont huit hommes et sept femmes -, et de quatre secrétaires d’Etat. Le numéro un français a coopté quatre hommes dont les partis, le PS et l’UDF, se trouvent dans l’opposition, et pas seulement à des postes « symboliques ». Son ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, est issu du Parti socialiste ; son ministre de la Défense, Hervé Morin, était jusqu’à une date récente, le lieutenant de François Bayrou. Au-delà des commentaires (pertinents) sur les méthodes de débauchage de Nicolas Sarkozy et les techniques de marketing politique utilisées pour frapper les esprits et séduire au maximum avant les très prochaines élections législatives, il nous semble intéressant de regarder le nouvel attelage français au sommet à la lumière des gouvernements de la zone franc.

Pourquoi ? Les thématiques de la réduction des trains de vie de nos Etats, du dépassement des clivages partisans rigides, de la parité homme-femme et du rajeunissement des gouvernements sont très présentes et très populaires en Afrique francophone, et les candidats aux élections présidentielles ne se privent pas de leur faire appel pour plaire à leurs peuples. Le gouvernement dirigé par François Fillon répond à ces critères. Qu’en est-il dans les pays du « pré carré », dont les chefs d’Etat, très souvent françafricains dans l’âme et ultraconservateurs, ont « voté » massivement pour Nicolas Sarkozy lors de la récente présidentielle hexagonale ?

La petite enquête que nous avons menée sur Internet est édifiante. A certains égards, elle est terrifiante. Premier constat, aucun gouvernement de la zone franc n’est aussi resserré que le gouvernement français. Deuxième constat, les situations sont tout de même assez contrastées : on va de l’acceptable au franchement scandaleux. Du côté des amis que Nicolas Sarkozy revendique, le Béninois Yayi Boni a 22 ministres (et assimilés), quand le gouvernement du Malien Amadou Toumani Touré a 29 membres, celui du Congolais Denis Sassou N’Guesso a 36 membres, celui du Gabonais Omar Bongo… 51 membres, dont un bel aéropage de vice-présidents et de ministres d’Etat.

La Guinée-Bissau a 21 ministres, la Centrafrique en a 26, la Côte d’Ivoire du « tandem » Gbagbo-Soro a 32 ministres, le Niger aussi. Le Burkina Faso de Blaise Compaoré a un gouvernement de 34 membres, le Togo de Faure Gnassingbé a 35 ministres. Idriss Déby, soutenu activement par l’armée française contre plusieurs mouvements rebelles coalisés, a un gouvernement de 40 membres (quasiment tous issus de son parti, le MPS) quand Abdoulaye Wade, fraîchement réélu, a un gouvernement de 41 membres. La Guinée Equatoriale nouvellement pétrolière a 59 ministres, et le Cameroun de Paul Biya (réputé pour ne jamais tenir de Conseils de ministres) détient le record avec un gouvernement de 60 membres !biya

Si on veut être plus cruel, on peut calculer le nombre de ministres par habitant. Le Gabon a un ministre pour 50 000 habitants, tandis que la France a un ministre pour 3 millions d’habitants, soit 60 fois moins ! Bien entendu, le pays où Omar Bongo passe ses vacances et distribue de l’argent à toute la classe politique se rattrape dans d’autres ratios comme le nombre de médecins par habitant, ou le rapport entre la superficie globale du territoire et le nombre de kilomètres de routes bitumées…

L’inflation ministérielle dans la zone CFA n’est qu’un symptôme d’un syndrome plus large et plus inquiétant : le syndrome de la mangeoire. Le gouvernement n’est pas conçu comme une équipe chargée de relever des défis ou de se mettre un service du peuple ou d’un projet. C’est l’endroit où viennent s’alimenter des entrepreneurs politiques locaux et d’où ils partent pour aller corrompre, intimider et redistribuer (de manière très inégalitaire) dans leurs fiefs respectifs. Le gouvernement, dans la majorité des cas, est un ensemble de personnes influentes réunies, non pas pour appliquer un programme politique qui leur est cher, mais pour conjurer une angoisse commune : la peur du peuple, la phobie du changement.

Dans notre bout d’Afrique, la vraie ligne de fracture ne se situerait-elle pas entre ceux qui se satisfont d’un système « censitaire » où seule une minorité peut se soigner, consommer, voyager et récolter les fruits de la richesse commune, et ceux qui refusent (parce qu’elle les tue !) la conspiration d’une élite irresponsable et gloutonne, prétendument divisée mais déterminée à maintenir son hégémonie ?

Même dans les pays où une alternance s’est réalisée, le « système », qui se nourrit d’une impunité généralisée, a survécu. En Côte d’Ivoire et au Sénégal, les poursuites annoncées en 2000 contre les « voleurs de la République » ont été rangées au placard ; les lois sur la moralisation de la vie publique annoncées à grand renfort de publicité ont été bloquées. Les nouveaux dirigeants, en absolvant ceux qu’ils avaient remplacé, s’offraient à eux-mêmes une marge de manœuvre en matière d’accumulation de biens - arme fatale pour espérer gouverner « tranquillement » dans un système où le clientélisme continue de régner. Au Bénin, Yayi Boni a mis certains «intouchables» du passé en prison sans franchement ouvrir de vraies procédures judiciaires. Pourquoi ? Le « je te tiens, tu me tiens, par la barbichette » !

Dans notre bout d’Afrique, l’espoir n’adviendra que lorsque la « démocratie » ne sera pas un arrangement entre barons régionaux de divers rangs et hauts fonctionnaires survivant à tous les régimes ; mais une relation contractuelle entre les élus - portés par des organisations politiques mais se sentant libres devant les lobbies véreux - et les citoyens - pris individuellement dans leurs aspirations, au-delà des solidarités communautaires qui sont, de nos jours, des vrais « pièges à cons » tendus par le parti des possédants.