une_doualaEst-il possible de développer un pays sans connaître précisément la composition de sa population ? Si la réponse à cette question est négative, c’est que le Cameroun de Paul Biya n’a aucune chance d’aller mieux dans les prochaines années, à moins que des mesures urgentes soient prises. Je m’explique.

Cette année, le 20 mai, date de la fête nationale du Cameroun, est tombé un dimanche. Ma communauté religieuse à Abidjan a demandé aux Camerounais de partager leur joie et leurs difficultés en présentant leur pays et ses problèmes - et en faisant, bien entendu, un petit « show » musical valorisant les rythmes locaux (bikutsi, makossa, bend skin, etc)…

Un de mes amis camerounais, ingénieur et chercheur, a été choisi par les Camerounais de l’église pour présenter leur pays dans ses aspects généraux (économie, vie politique, PIB, population, etc…). En cherchant les données pour son exposé, il est allé sur le site officiel de la présidence de la République (http://www.prc.cm/). Et là, il est tombé sur une petite pépite d’absurdité. « Le Cameroun est un pays qui compte plusieurs grandes villes parmi lesquelles Yaoundé, la capitale politique du pays qui compte plus d'un million d'habitants, Douala, la capitale économique compte plus de deux millions d'habitants. Ensuite viennent des villes comme Garoua, Bafoussam, Maroua, Bamenda, ... qui sont d'importants centres urbains», indique, docte, le site du président. Qui continue en disant que la province semi-désertique de l’Extrême-Nord, est la plus peuplée du pays avec 2 553 389 habitants, tandis que la province du Littoral, dont fait partie Douala a…1 861 463 habitants !

Pour ceux qui ne connaissent pas bien le Cameroun, c’est comme si l’on disait qu’Abidjan avait 3 millions d’habitants et la région des Lagunes, dont fait partie Abidjan, 2 millions d’habitants ! Ou que Paris a 5 millions d’habitants et l’île de France 3 millions ! Quand l’ensemble comporte moins d’éléments que le sous-ensemble… Révolution mathématique sous les tropiques.

Simple erreur dont il est un peu exagéré de se gausser ? Pas du tout. Ces chiffres surréalistes ne sont que la face émergée de l’iceberg de fraude et de faux mis en place par un système politique pour survivre. Les statistiques démographiques sont, en effet, la matière première principale des élections. Et toute la zone occidentale du Cameroun, composée des provinces du Littoral, de l’Ouest, du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, qui est selon toute évidence de loin la zone la plus dense du pays, est traditionnellement hostile à Paul Biya et à son régime. Il s’agit donc de minorer la population de cette partie du pays (pour diminuer le nombre de députés qui doivent la représenter et distribuer les cartes d’électeur de manière sélective sans que le pourcentage faramineux que constitue les « exclus du vote » ne choque « les Blancs »). Par ailleurs, on surévalue la population de certaines régions reculées et difficiles d’accès pour pouvoir fabriquer bureaux de votes fictifs et électeurs fictifs en l’absence d’yeux indiscrets.

Au Cameroun, la démographie est devenue, depuis le retour au multipartisme, une activité subversive et une préoccupation « d’opposants ». Le dernier recensement général de la population publié date de… 1987. Certes, un recensement a été financé à grands frais et réalisé en 2005. Mais les résultats ont… disparu. Le bureau du recensement, dissocié pour des raisons mystérieuses de l’Institut national des statistiques (INS), a fait disparaître le document gênant.

On a parfois envie de dire à certains dirigeants africains, qui se rebellent par tous les moyens contre un pluralisme politique qu’ils n’ont admis que sous la pression ambiguë des donneurs d’ordres occidentaux, de réinstaller le parti unique au lieu d’infliger à leurs concitoyens ce type de tragicomédie qui n’amuse plus personne. Le plus grave, c’est que le régime de Paul Biya, comme de nombreux pouvoirs néocoloniaux d’inspiration ethnofasciste, est pris au piège de son propre discours et de ses pratiques à courte vue. Dès le retour au multipartisme, prenant acte d’une colère sociale due à sa mauvaise gouvernance, il a inventé une ethnie, les « Anglos-Bamis » (les Anglophones et les Bamilékés) qu’il a stigmatisée avec un discours délirant. Désormais, il se considère comme incapable de reconquérir les populations des zones occidentales les plus peuplées - puisqu’il se refuse de faire de la politique au sens noble du terme. C’est ainsi que naît la peur du peuple, la peur de la démographie, et le fantasme plus ou moins avoué de l’élimination d’une partie du corpus national. Ainsi naissent les tentations d’épuration ethnique…