C’était le lundi 21 mai. Au Palais présidentiel du Plateau, à Abidjan, le président ivoirien Laurent Gbagbo recevait l’ancien international de football d’origine ivoirienne et de nationalité française, Basile Boli. «Je suis un enfant de la Côte d’Ivoire, même si je suis de nationalité française. J’effectue une visite de courtoisie chez le président Laurent Gbagbo pour dire que la France reste toujours l’amie de la Côte d’Ivoire». Le discours ressemble volontairement à celui d’un porte-parole, d’un porteur de messages. A Abidjan, les milieux informés savent que Basile Boli est un proche du nouveau président français Nicolas Sarkozy, qui lui a confié en février dernier, alors qu’il était encore ministre de l’Intérieur, président de l’UMP et candidat à la présidentielle, une «grande mission» sur la diversité. «Je souhaite que les élites françaises ressemblent à la diversité de la France. J ’ai voulu confier à Basile une mission pour qu’il incarne cette diversité. C’est un homme (…) qui incarne cette France multiple que je veux représenter», avait alors déclaré Nicolas Sarkozy dans une vidéo diffusée sur son site internet ). Il y a quelques mois, certains observateurs avaient interprété la cooptation de l’ancien sociétaire de l’Olympique de Marseille comme une sorte de réplique de Nicolas Sarkozy face aux attaques de Lilian Thuram, joueur de foot «black» lui aussi, jamais avare de saillies verbales anti-Sarkozy.

Vraiment influents, les Blacks du président ?

boliBasile Boli, qui affirme avoir été jusqu’à une date récente sympathisant du Parti socialiste, n’a pas hésité à faire des déclarations dans la presse ivoirienne, notamment sur la politique ivoirienne de la France. «

Bon nombre d’Africains sont avec Madame Ségolène Royal, mais moi je ne vais pas suivre le troupeau comme ça. Je ne voyais rien venir de la gauche. Fabius, Strauss Kahn, Ségolène et Hollande, n’ont pas de politique concrète sur l’Afrique. On a été "emmerdé" pendant cinq ans dans notre pays et la politique française a sa part de responsabilité dans la crise ivoirienne. Je n’ai pas peur de le dire. Je me suis donc dit que je soutiendrai la personne qui viendra me convaincre sur la politique africaine de la France. Je ne soutiens pas le fait que tout le monde aille dans le même sens en diabolisant M. Nicolas Sarkozy. C’est un fils d’immigré qui dit qu’il faut qu’il y ait des lois pour que la France arrive à la hauteur des pays européens, économiquement. La France a dégringolé de la 3e place à la 5e place des pays les plus riches. Il dit donc qu’il faut des partenariats, en mettant de côté les réseaux Foccart, les réseaux Pasqua, les réseaux Mitterrand. Aujourd’hui, il y a au moins 450 millions de jeunes en Afrique qui ne sont plus comme dans les années 60. Ils sont plus agressifs, ils ont Internet, ils sont plus informés. Il faut donc un autre genre de partenariat. Il faut encourager les entreprises en Afrique à créer beaucoup plus d’emplois et qu’ici, le gouvernement français les aide dans tous les domaines. (…) Je ne manque pas de lui demander toutes les fois que je fais le footing avec lui ce qu’il va faire pour la Côte d’Ivoire. Il sait qu’il y a une crise qui dure depuis cinq ans. Il connaît mon pays, il sait d’où je viens. Il est actuellement heureux qu’il y ait le dialogue direct. Il a trouvé que c’était super», a ainsi affirmé, entre autres choses, Basile Boli dans une interview à Fraternité-Matin. Une question se pose cependant : est-ce parce que Boli est loquace sur les discussions qu’il a eues avec le candidat à la présidentielle française lorsqu’ils faisaient du jogging ensemble qu’il aura forcément de l’influence sur la politique africaine de l’homme d’Etat désormais élu ? Rien n’est moins sûr.

De toute façon, Basile Boli n’est pas le seul «black» médiatique de Nicolas Sarkozy. L’Ivoirien Dogad Dogoui, fondateur de l’association Africagora (qui œuvre pour l’insertion des cadres d’origine africaine dans le monde de l’emploi en France) et porte-parole du Cercle de la diversité républicaine, s’est également engagé aux côtés de Nicolas Sarkozy. Parce qu’il présente un «projet» là où les socialistes français affichent une «posture», affirme-t-il sur le site de campagne du nouveau président français. Comme Basile Boli, Dogad Dogoui affiche sur la Côte d’Ivoire des positions républicaines et hostiles à la déstabilisation des institutions. Ce proche de Christine Boutin, actuelle ministre du Logement et fondatrice du Forum des républicains sociaux (FRS) pourra-t-il, désormais, avoir de l’influence sur la politique de Sarkozy en Côte d’Ivoire et en Afrique ? Rama Yadé, «la» jeune (elle a 29 ans !) Black de Sarkozy, secrétaire nationale de l’UMP, qui serait de la même famille que le président sénégalais Abdoulaye Wade, aura-t-elle, dans les cinq prochaines années, son mot à dire sur la relation franco-africaine ? Nicolas Sarkozy l’Atlantiste peu hostile aux communautarismes jouera-t-il la carte des «Africains-Français» comme l’Oncle Sam séduit l’Afrique en y envoyant des «brothers and sisters» Africains-Américains ? Si l’on s’en tient aux promesses de campagne de Nicolas Sarkozy, c’est fort peu probable. «Il nous faut construire une relation nouvelle, assainie, décomplexée, équilibrée, débarrassée de scories du passé et des obsolescences qui perdurent de part et d’autre de la Méditerranée. (…) D’abord, cette relation doit être plus transparente. Il nous faut nous débarrasser des réseaux d’un autre temps, des émissaires officieux qui n’ont d’autres mandat que celui qu’ils s’inventent. Le fonctionnement normal des institutions politiques et diplomatiques doit prévaloir sur les circuits officieux qui ont fait tant de mal par le passé», a par exemple clamé Nicolas Sarkozy. Dans cette logique - mais les promesses, en politique, n’engagent-elles pas que ceux qui y croient ? -, les palais africains et les analystes feraient mieux de se focaliser sur les officiels, ceux qui ont été nommés pour travailler sur et avec le continent.

Bernard Kouchner ou Brice Hortefeux ?

Au niveau ministériel, qui s’occupera de l’Afrique ? Traditionnellement, la «rue Monsieur» (le ministère de la Coopération ) a toujours cogéré la politique africaine de la France avec l’Elysée, marginalisant quelque peu le Quai d’Orsay. L’activisme de Dominique de Villepin, qui s’est installé au Quai d’Orsay après la réélection de Jacques Chirac en mai 2002, a un peu modifié la donne. Mais la «tradition» s’est imposée à nouveau dès son départ pour Matignon ( la Primature ) et l’arrivée aux Affaires étrangères d’un Philippe Douste-Blazy, bien moins présent sur la scène africaine que sa collègue de la Coopération , la très chiraquienne Brigitte Girardin. Avec le gouvernement «Fillon I», une innovation entre en vigueur. Le fameux ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale promis par Sarkozy lors de la campagne est un ministère de l’Immigration, de l’Identité nationale… et du Codéveloppement ! Le codéveloppement étant un des aspects de la Coopération (ce dernier terme ne se trouve clairement cité dans l’intitulé d’aucun ministère), on se demande si Hortefeux gérera les chefs d’Etat africains comme une des variables du péril migratoire qu’il est censé endiguer… Brice Hortefeux n’a pas d’atomes crochus avec l’Afrique, et Sarkozy ne le lui demande pas. En revanche, ce proche parmi les proches du président français aura sans doute toute la confiance du chef pour «gérer», en cas de besoin, les relations ambiguës avec certains dinosaures africains amis !

kouchnerBernard Kouchner, nouveau chef de la diplomatie, ira-t-il en guerre contre les dictatures, en bon « French doctor » pétri de culture humanitaire ? Le site Internet Pressafrique  qui se consacre à une sorte de veille et de vigilance anti-Françafrique, pense que non. «Malgré ses engagements humanitaires, l'homme Kouchner a toujours jusqu'ici marché dans les pas de la Françafrique. Sa carrière en Afrique a débuté comme "french doctor" pour la Croix rouge française lors de la guerre du Biafra. Il servit malgré lui de colporteur de la propagande des services français. Il s'agissait lors de la politique de guerre secrète menée dans la province sécessionniste du Biafra par le duo foccarto-gaulliste de faire croire à l'opinion publique que les Nigérians étaient en train de réaliser un génocide à l'encontre des sécessionnistes biafrais. Bernard Kouchner ira avec d'autres "french doctors" en tant que membres de la Croix rouge au Biafra et relayera au travers d'articles publiés dans les journaux comme Le Monde ou Le Nouvel Observateur la thèse du génocide au Biafra afin de mobiliser l'opinion publique française en faveur de la sécession biafraise. Il ira jusqu'à créer "le comité de lutte contre le génocide au Biafra" où figurera de nombreux intellectuels de gauche. Sans le savoir, Kouchner, se verra faciliter l'accès aux médias grâce à l'action des services secrets et notamment de Jacques Foccart.» Le site (suivi par l’hebdomadaire Jeune Afrique) rappelle que Kouchner a été consultant pour le compte d’Omar Bongo et de Denis Sassou N’Guesso, «deux dictateurs françafricains soutenus et mis en place par Paris». Il leur a monnayé des études sur les réformes de leurs systèmes de sécurité sociale. Bernard Kouchner a également reçu des financements, en tant que consultant ou dirigeant associatif, d’entreprises françaises impliquées en Afrique… souvent pour le pire : Total, le groupe Bolloré (dont le patron est un ami personnel du président français), et Areva (entreprise qui extrait l’uranium du Niger pour assurer l’indépendance énergétique de la France ). L’action «humanitaire» de Bernard Kouchner au Rwanda a également été critiquée par la Commission d’enquête citoyenne (CEC) sur le génocide dans ce pays, mise en place par des ONG françaises. «L’action humanitaire chez Kouchner est devenue au Rwanda le faux nez de l’armée et de dirigeants français», a-t-elle estimé. Roméo Dallaire, colonel canadien dirigeant les Casques bleus au Rwanda décrit Bernard Kouchner, dans son livre J’ai serré la main du diable, comme un allié objectif des génocidaires. Atlantiste sûr du bon droit de l’Occident à régenter le monde, par la cravache ou par les biscuits vitaminés, Kouchner n’aura pas de mal à s’adapter à une politique africaine cynique. Il la légitimera auprès d’un public hexagonal qui a beaucoup d’estime pour lui : il est l’homme politique préféré des Français, selon plusieurs sondages.

Selon toute évidence, il y a de fortes chances que la politique africaine de la France , sous Sarkozy, soit décidée à l’Elysée - comme le veut la tradition de la Cinquième République. Le numéro un français a accentué l’importance diplomatique de la Présidence de la République en créant, sur le modèle américain, un Conseil national de la sécurité à l’Elysée. Ce conseil regroupera une quarantaine de membres qui plancheront sur les questions de défense, de renseignement… et sur les affaires africaines, bien entendu. Le diplomate Jean-David Levitte, ancien ambassadeur à l’ONU puis aux Etats-Unis (qui a tâté le dossier ivoirien dans ses anciennes fonctions) dirigera cette structure. Il aura un adjoint qui sera «dédié» à l’Afrique en la personne de Bruno Joubert - qui sera en quelque sorte le remplaçant du très réactionnaire Michel de Bonnecorse. Bruno Joubert connaît bien les dossiers africains. De 1977 à 2001, il a travaillé sur le sujet au ministère de la Défense et à la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), ce qui nous renseigne sur le prisme à travers lequel il voit un continent peuplé de barbouzes qu’il a dû «traiter» aux postes qu’il a occupés. Bruno Joubert est bien connu des milieux diplomatiques en Côte d’Ivoire, où il a accompagné Brigitte Girardin lors des réunions du GTI. Bien entendu, il se situait dans la droite ligne de la logique anti-Gbagbo «dure» qui selon laquelle la crise se règlerait par la mise à l’écart du président élu et la mise sous tutelle de la Côte d’Ivoire. Il a combattu, dit-on, Nathalie Delapalme, considérée comme «pro-Gbagbo» et trop sensible aux arguments des «nouveaux nationalistes» africains. Bruno Joubert et Jean-David Levitte travailleront en coordination avec le secrétaire général de l’Elysée, Claude Guéant, dont on se rappelle qu’il a accompagné le candidat Nicolas Sarkozy lors d’une visite d’allégeance à Omar Bongo, au sujet de laquelle les mauvaises langues subodorent d’un air entendu que «beaucoup de choses se sont passées». Bref, si Nicolas Sarkozy professe une «rupture» avec les pratiques franco-africaines du passé, les hommes qu’il a choisis font plutôt penser qu’il y aura une sorte de continuité à l’Elysée. Les seules inconnues étant la marge de manœuvre et les risques que Nicolas Sarkozy entend prendre pour que la France continue de «régner» sur le continent noir, y compris par les moyens de «la guerre secrète» et de la «diplomatie brutale».