Une fois n’est pas coutume : dans l’atmosphère surpolitisée qui caractérise la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui, un fait de société agite l’opinion, noircit les pages des journaux et alimente les conversations de salon. Tout le monde parle de «l’affaire Béhanzin», du nom (présumé) d’un ancien prêtre vaudou s’affirmant converti au christianisme, et qui, dans une vidéo copiée sur CD à plusieurs milliers d’exemplaires, accuse un certain nombre de responsables religieux et politiques, ainsi que quelques vedettes, d’avoir trempé dans des pratiques mystiques allant jusqu’aux sacrifices humains pour «percer». Ment-il ? Dit-il la vérité ? On le défend, on se défend, on vitupère, on condamne, on s’interroge autour de la véracité de ses allégations. Mais personne ne regarde plus les mis en cause de la même manière. Le doute, ravageur, est instillé…

L’affaire Béhanzin est une démonstration de plus de la puissance de la rumeur. Dès lors qu’une «information» arrive sur le marché, portée par un émetteur qui peut se prévaloir d’une certaine «expertise», elle occupe un espace dans tous les cerveaux, elle grille des réputations, elle secoue les esprits. «Il n’y a pas de fumée sans feu», dit l’adage. La rumeur puise sa crédibilité en elle-même. Elle s’autojustifie.

L’affaire Béhanzin n’est pas sans rappeler d’autres polémiques. Au Cameroun, il y a eu l’affaire «des listes». Des journaux considérés comme de second ordre ont, il y a environ un an, publié des listes d’homosexuels présumés ayant pour point commun d’appartenir aux hautes sphères de la politique et du show biz. Parmi les «listés», des personnes réputées homosexuelles, dont les noms viennent pour confirmer la véracité des patronymes qui, sortis seuls des chapeaux des accusateurs, auraient laissé perplexe. Le mélange d’informations vraies, vraisemblables et complètement fausses est une spécialité des services secrets voulant désinformer. Cette technique a-t-elle été dupliquée pour hystériser l’Eglise et le corps social ? A quelles fins ? Si l’on dit des choses vraies, cela suppose-t-il que tout ce que l’on dit est vrai ? Est-ce parce qu’un fait est vraisemblable qu’il est vrai ? Le débat est lancé…

Justement, est-il normal que la mise en accusation des religieux, sur un sujet aussi grave, paraisse vraisemblable ? La prospérité de la rumeur Béhanzin ne nous renseigne-t-elle pas sur le faible degré de confiance générale au sein de notre société ?

Considérons l’abomination que Béhanzin attribue à une liste impressionnante de pasteurs, essentiellement : le sacrifice humain. Même si cet homme a menti sur toute la ligne, il a évoqué une réalité de l’Afrique contemporaine souvent revêtue du manteau du tabou. Oui ! Ce Mal absolu qui consiste à supprimer des êtres humains pour acquérir de la puissance dans l’univers ésotérique existe en Afrique comme ailleurs dans le monde. Dans les siècles de tribulation que le continent a vécu et vit, il a souvent servi à consolider des pouvoirs, à se prémunir contre les périls et les incertitudes de ce qui ressemble, hélas, à une guerre civile permanente, qu’elle soit ouverte ou rentrée. Ce «côté obscur de la force» et cette angoisse diffuse font partie de nous, et expliquent en partie la panique que «le village» suscite chez certains, qui préfèrent aller dans les villes anonymes plutôt que de rester sur des terres ancestrales qu’ils identifient – comment en est-on arrivé là ? – comme des sépulcres ruraux gouvernés par des sorciers malfaisants.

Béhanzin nous donne l’opportunité de poser un débat sociétal et moral d’une importance capitale : devons-nous nous dresser clairement et sans faiblesse contre les sacrifices humains, contre tous les sacrifices humains, même lorsqu’ils sont drapés de la belle robe de la «tradition» ? Nos chefs, au village comme en ville, ont-ils droit de vie et de mort sur leurs sujets ? Peut-on tuer pour devenir plus fort ?

Beaucoup d’entre nous, dans leur inconscient, ne peuvent distinguer la puissance de la terreur, le pouvoir du sang. Ils finissent par admettre comme naturelle une volonté de puissance ne reculant devant rien. Mais est-il si évident qu’à l’intérieur d’une communauté, la mort des uns doive renforcer la vie des autres ? Il est temps de revisiter, dans une perspective africaine, le tabou abrahamique du sacrifice de l’Homme, fût-ce pour Dieu ; et le message christique du sacrifice de Dieu fait homme, qui rend définitivement vaine toute autre entreprise sacrificielle. Dans cet enjeu qui apparaît morbide – et peut être récupéré par les idéologues de la suprématie blanche et de la sauvagerie noire – se trouve, nous en sommes persuadés, une des clés de la renaissance africaine.

Si l’on n’est fort que parce que l’on fait du mal, il devient logique et acceptable que des pasteurs célèbres pour leurs charismes se livrent à des sacrifices humains. Certains imams assument sans honte des sacrifices d’animaux destinés à mobiliser des forces spirituelles pour des objectifs de puissance privée et/ou communautaire. En réalité, c’est l’exhibition opportuniste de charismes spectaculaires, dont l’enjeu est d’acquérir des «brebis» fortunées qui alimente le soupçon de sorcellerie chez certains «hommes de Dieu». C’est le caractère humain, trop humain, de certaines entreprises religieuses, leur part liée trop forte au pouvoir et à l’argent, leur manque de souffle missionnaire réel, leur arithmétique avouée de l’accumulation de puissance – notamment à travers les différents compartiments de «l’évangile de prospérité» – qui rend le soupçon possible. Une fois de plus, c’est le manque de valeurs global, qui a contaminé même l’Eglise, c’est le témoignage vacillant des vedettes du «show-biz» religieux qui accrédite les interrogations.

Nous vivons dans une société où les appétits immédiats, exacerbés, semblent dicter leur loi partout. Même dans le Temple de l’Eternel. Au fond, c’est cela, le vrai scandale.