Je compte en faire une tradition. Publier les articles d'auteurs invités qui n'ont pas de blog sur le mien. Aujourd'hui, je vous fais partager les analyses de David N'Goran, tout jeune professeur à la Fac de Lettres de Cocody et éditorialiste au Courrier d'Abidjan. Lisons David...

Notre rapport au divin fait régulièrement référence au symbole armé. Si le Dieu auquel nous nous adressons est porteur d’arme, un véritable chef de guerre (« Dieu des armées »), c’est bien parce que dans notre imaginaire ou selon notre foi, notre seigneur est avant tout un redresseur de torts. Notre confiance en lui est si grande qu’au tribunal de l’histoire, les pauvres et les déshérités n’hésitent pas à s’en remettre à lui avec la formule « je laisse pour moi à Dieu ». La mythologie des religions orientales évoque également le symbole de la flèche de façon à rappeler la balance de Thémis. Ces croyances nous apprennent que le démon Asura a décoché une flèche mortelle en direction du dieu Taishaku, et que par un effet boomerang imprévu, la flèche serait revenue se loger dans l’œil de celui qui l’avait armée. De même, lorsque les oiseaux Garuda crachèrent des flammes sur le roi-dragon Anavatapta, ils furent consumés par les flammes qui émanèrent de leurs propres corps. Enfin, Asura a appris à ses dépens qu’il ne fallait jamais s’en prendre au soleil et à la lune, car en tentant de les avaler, il eût la tête brisée en 7 morceaux. De nombreuses victimes de nos différents récits attendent toujours que Dieu leur face justice, qu’il lève son épée ou qu’il frappe de sa flèche leurs bourreaux respectifs. Il paraît qu’il est lent à la colère, ce qui nous amène souvent à prendre sa justice pour de l’injustice. Heureusement que les victimes sierra leonaises du « warlord » le plus célèbre de notre sous région et de notre temps, ont su, enfin, se faire entendre. En effet, depuis quelques temps, Charles Mac-Arthur Ghankay Taylor est confronté à la flèche de Dieu. Même s’il a régné par la flèche empoisonnée et qu’il fera mentir la loi du talion en ne périssant pas de cette façon, il devra au moins répondre de onze chefs d’accusations dont celui de crime de guerre et de crime contre l’humanité. Ai-je le droit de rêver, du haut de mes rancœurs tenaces, d’un parallélisme des destins en procédant à une mise en apposition de cette ordalie avec nos contradictions éburnéennes actuelles ? En tout cas, ce sur quoi l’information insiste le moins, c’est que notre bourreau de la dernière décennie, le cruel seigneur de guerres qui a ravagé une bonne part de nos contrées, est titulaire d’un Bachelor of science en économie du Bentley College de Massachusetts. S’étant évadé d’une prison américaine d’où il devait être extradé pour répondre d’une malversation portant sur la somme de 900.000 dollars du gouvernement de son pays, il a réussi, avant de mettre le feu au terroir et à massacrer le voisin sierra leonais, à s’attirer la sympathie de régimes voyous comme ceux de notre bien aimé Félix Houphouët-boigny, du Guide de la révolution libyenne, le Colonel Kadhafi, et de l’intraitable Blaise Compaoré, notre facilitateur qui mérite respect et considération. Le syndicat des politiques, friands de coups de flèches assassins, doivent à Taylor le slogan honteux du «I killed your mam, I killed your pa, vote for me if you want peace» [J’ai tué ton père, j’ai tué ta mère, vote pour moi si tu veux la paix]. On lui doit aussi en partie les coups de flèches estampillées «manches courtes» et «manches longues» que son binôme, le tristement célèbre «Okuruba», (le guerrier) Foday Saybana Sankoh a infligés à ses victimes. Taylor a même donné un véritable coup de main de maître à ses "fils" par alliance du MPIGO et du MJP ivoiriens, autres démembrements du MPCI actuellement à la tête de notre gouvernement. Mais la flèche de Dieu a des sillons si insondables que les victimes libériennes et ivoiriennes de ce débile d’un autre âge peuvent continuer de crier plus fort, espérant que leurs causes douloureuses soient, un jour, entendues, et que les complices encore en vie et au pouvoir paient leur part de tribut. La flèche de Dieu est également en train de sévir, ces temps-ci, chez nous en Eburnie dans le milieu de ceux qu’on nomme communément les «hommes de Dieu», un peu sous la forme de ce que chantait l’artiste : « ton c… est dehors aujourd’hui y a drap ». L’homme par qui le scandale arrive s’appelle Béhanzin Armand, assurément descendant d’un certain Béhanzin Ba Bemba, grand adepte des histoires de flèche de son époque. Notre contemporain de Béhanzin vient de changer de camp et nous promet de combattre, sous sa forme la plus maléfique, l’escroquerie spirituelle dont nous sommes victimes. Son récit est rocambolesque et déroutant. Simple atteinte à l’honorabilité d’honnêtes gens ou information décisive sous l’effet de la flèche de Dieu ? Béhanzin ne donne pas dans la dentelle, il cite nommément, donne des précisions sur des lieux, propose des éléments probants pour attester son dire. En substance : «Chez nous on sacrifie des nouveaux nés pour s’attirer le pouvoir, le succès et la renommée …». Il est vrai que : «l’Ivoirien n’aime pas voir église passer». C’est ce que Achille Mbembe a appelé «la libido divine» pour signifier notre penchant presque naturel, s’il n’est biologique, au divin. Mais il me semble que cette sociologie tient également lieu d’une rationalité économique. Dans les pays comme les nôtres, où «l’Etat n’assure plus ni la sécurité, ni la santé, ni l’éducation, le spirituel, dans toutes ses formes d’organisations, devient un lieu de refuge et de gestion de l’infortune». La guérison miraculeuse devient un service de santé, la vie de pasteur tourne à l’entreprenariat, le temple joue souvent le rôle d’agence matrimoniale chargé de combler les femmes solitaires, le culte reste en grande partie un corps-à-corps titanesque avec les démons …bref, on marchande le bonheur au nom de Dieu. Et comme ses nouveaux apôtres n’ont pu voir accès à l’école du Nazaréen, ils ont décidé de passer par Béhanzin pour, au mieux des cas, parvenir à marcher sur les eaux, et au pire des cas, s’enrichir grâce au fameux Malachie 3, 8-12 : « Apportez à la maison du seigneur toutes les dîmes, afin qu’il ait de la nourriture dans ma maison, et j’ouvrirai les écluses des cieux pour vous ». Les oppositions du prêtres et du prophète, de l‘église et de la secte, du charlatan et du savant, font partie intégrante de l’institution sociale, précisément, de la société religieuse. Au-delà du choc que nous sommes en droit de ressentir, et de la flèche de Dieu que nous pouvons en conséquence invoquer, il me semble que nous assistions là à une des négociations des trois états dont parlait Auguste Comte, et qui traduisent l’âge de notre culture ou le degré de maturité de notre société.