L'écrivain camerounais Patrice Nganang, Grand prix littéraire de l'Afrique noire, continue sa « couverture » du procès Taylor pour plusieurs journaux dans le monde, dont Le Courrier d'Abidjan. Il constate qu'après le premier jour du procès, la morosité régnait et quelques questions se posaient. Lisons-le.

Si tout procès a quelque chose de théâtral, celui de Charles Taylor s’est ouvert en tragi-comédie. Et pour une fois les toges rouge et noir des magistrats, le ballet composé de leurs gestes graves n’y ont été pour rien. Même l’égratignant narquois du langage de Karim Kahn, l’avocat de l’accusé, s’est assoupi devant l’absence de cette passion qui parfois secoue des salles de jugement en cris d’outrage des victimes et en morale des justes. Et a triomphé : la salle vitrée de la cour qui a transformé le public, de l’attentive conscience universelle qu’il peut être quand tout marche bien, en sorte de voyeur d’exécutions dans des prisons américaines.
Amusante est devenue la recherche effrénée par les journalistes de la presse internationale d’‘un Libérien’ ou tout au moins d’‘un Sierra léonais’ dans le public pour combler le vide d’une ‘voix native’ qu’ils ne trouveront qu’en Rahim Kamara, directeur d’une ONG, le seul Sierra léonais de la ‘société civile’ qui soit venu de son pays pour rendre compte. Même la déception de cameramen de n’avoir pas eu l’image de Charles Taylor arrivant à la barre les chaînes aux mains, animait d’un curieux shadensfreude, comme faisait sourire la satisfaction affichée de l’ambassadeur du Sierra Leone en Belgique se réservant la première place devant celui d’Afrique du Sud en ces mots, citation de la phrase qui signala la capture de Saddam Hussein : ‘we got him !’ Il n’est pas jusqu'aux chaussettes rouges de l’ancien procureur du tribunal, un homme au nez bien haut, qui ne s’alignait sur cette longue liste du saugrenu.
Au théâtre l’explosion dramatique n’est jamais un fait de hasard. Elle arrive au bout d’une accumulation de petites choses au départ franchement amusantes, mais à la fin toutes tragiques. Celle du 4 juin a eu besoin de plus d’un an pour bouillir. Ainsi quand l’accusé, ancien président de la République libérienne, demandait lors de conférences préliminaires à son procès, l’autorisation de porter des lunettes de soleil lors des assises, décidait de ne pas apparaitre au tribunal pour raison de mal de dos, se plaignait de la nourriture ‘eurocentrique’ qui lui est servie, et demandait à prendre la parole lors de la séance plénière sans prêter serment, il fallait pouvoir lire dans ce pas à pas de la chienlit, l’accusation d’incompétence qu’il porte aujourd’hui sur le tribunal devant lequel il refuse soudain de comparaître sans condition. Il fallait pouvoir y lire le retrait larvé de sa reconnaissance d’un tribunal qu’il avait pourtant accepté au préalable. Or l’accusation d’incompétence de la CPI à le juger n’est pas nouvelle : elle a déjà empli les tirades de Milosevic dont le procès sert de précédent le plus immédiat, tant dans la forme que dans les textes, à ces assises qui lui sont bien similaires en calibre et en gravité.
Que le juge, l’ougandaise Julia Sebutinde, confrontée soudain à l’absence d’un accusé pour qui l’ouverture de son procès n’est qu’une mise en scène de plus, essaye in extremis de retenir par le pan de sa robe l’avocat de ce dernier, qui en fait à sa tête et finalement s’esquive, qu’elle accuse par la suite le registraire de la cour, von Hebel, d’erreurs graves de jugement, au fond aura retourné le couteau brûlant que Charles Taylor tenait depuis dans son dos, contre ceux qui le jugent, et démontré cela même qu’il aura dit en sa bavarde absence : ‘ce tribunal est incompétent !’ Mais voilà, la compétence, ce n’est pas seulement un habit trop large pour des magistrats tatillons, c’est aussi ce pantalon très cher que la trop jeune CPI a encore des difficultés à se procurer, née qu’elle est il y a cinq ans seulement. C’est vrai que son président, le canadien Philippe Kirsch, lui-même, remonte jusqu’au tribunal de Nuremberg qui a levé l’absolution aux dignitaires criminels, pour lui trouver le précédent le plus juste qui soit en matière de droit international, et pour donner à ses décisions l’indiscutable cachet de la justice. Avec la CPI, nous rassure-t-il, le droit de punir les tueurs de masse s’est lavé de l’accusation d’être ‘la justice des vainqueurs.’ Or, c’est ici justement que des Africains ne le suivent plus.
Plus que la généalogie des cours internationales, ce sont les cas que la CPI a sur sa table jusque-là, la Yougoslavie, oui, mais surtout, le Rwanda, le Darfour, la République Centrafricaine, l’Ouganda, et la République démocratique du Congo, qui en font une affaire avant tout africaine, et font les soupçons de Taylor (il parle de ‘charade’) résonner jusque dans l’indignation de la presse africaine. Qui font celle-ci oublier même que l’ex-président libérien est accusé de crimes de masse, et passer sur la liste implacable de ses crimes, présentée par les deux procureurs dans leur plaidoirie. Que ce soit l’accusé qui en refusant de les écouter, aura posé la question de compétence étonn, car pourquoi le tribunal ne l’a-t-il point vue venir ? Cela encore plus quand le procureur général de la cour, Luis Moreno-Ocampo, déclarait déjà dans une lettre publique la CPI incompétente à siéger sur le cas des crimes commis en Irak, quand bien même elle ne se retient pas pour ce qui est du Soudan, pays comme l’Irak pas signataire pourtant de la charte de Rome qui donne à la CPI son autorité juridique. La justice marche tout droit, voilà la foi qui emplit d’espoir ceux-là qui regardent le procès de Taylor. Dès le départ pourtant, celle de la CPI paraît souffrir d’affreux torticolis qui font qu’elle donne l’impression de ne lever son regard que devant les Africains qui passent.
Mais la CPI est internationale, voilà sa réponse. La composition du jury du procès Taylor inclut des Africains. Le tribunal spécial du Sierra Leone n’est que le sommet d’une montagne dont la base à Freetown s’active sur 12 autres cas peut-être peu intéressants pour les médias internationaux, mais qui ne l’en occupent pas moins. Des bancs de l’accusation d’ailleurs, s’élève la voix de Malick Sow, le procureur ex aequo, originaire du Sénégal, qui au bout de sa plaidoirie puise sa sagesse dans les dictons des rues de Freetown : ‘net long so tay, doh must clean’, ce qui veut dire : ‘aussi longue que soit la nuit, le jour viendra.’ Phrase bien universelle, elle aussi. C’est que c’est là, dans la poussière des rues sierra léonaises, dans l’exigüe des maisons frêles du Liberia, que la faim de justice peuple la vie de mille rêves, et que son absence est ressentie de manière calamiteuse. La victime est petite, à genoux, défigurée, violée, morte, et son droit à la justice est reporté sur le dos des juges de la CPI. Faut-il le rappeler ? Taylor fait face aux juges parce que les présidents du Sierra Leone, du Liberia et du Nigeria auront décidé de mettre fin à ses sanglantes cavales, et l’auront obligé à recevoir dans la boite postale de son asile, le mandat d’arrêt international qui lui était adressé, flanqué d’un timbre de l’ONU. Ce n’est pas l’Afrique qui est à la barre au CPI, mais un homme à qui il est demandé de répondre de ses nombreux crimes.
Qu’il serait beau le monde, n’est-ce pas, si les justes étaient toujours récompensés et les méchants punis ! Ne danserions-nous pas tous au tchatchatcha de la félicité ? Ici pourtant deux questions que Hannah Arendt pose à la fin de son livre Eichmann à Jérusalem font sursauter : ‘Que dirons-nous demain’, écrit-elle, ‘s’il arrivait qu’un des Etats africains envoie ses agents dans le Mississipi et y kidnappe un des leaders du mouvement ségrégationniste ? Et qu’allons-nous répondre si la cour du Ghana ou du Congo citait le cas Eichmann comme précédent ?’ Le procès de Taylor à La Haye a un autre précédent, certes. Le parapluie international du traité de Rome donne à la CPI une légitimation qui lui évite la blancheur que veulent lui donner des voix en Afrique, et avant tout celle de Charles Taylor. Or aujourd’hui encore, les interrogations biaisées de Arendt laissent inconfortable devant le non-dit scandaleux auquel elles font penser. Le soupçon de partialité est un virus contre lequel il est difficile à la justice de se prémunir. C’est que devant la barre de la CPI toute pleine de cas de crimes de masse commis en Afrique surtout, nous avons un continent affamé de justice, dont l’histoire est la téléologie d’une violence qui presque toujours inclut les mains d’un Occident qui s’en sort impuni. Nous avons devant la barre un ancien président, Charles Taylor, dont les crimes sont une pieuvre aux longues mains qui ne sauraient attraper que des Africains. Le procès ne fait que commencer.