Quel regard les Indiens peuvent-ils porter sur des Africains qui viennent en visite chez eux, invités par leur ministère des Affaires étrangères ? Ouvrons les yeux et les oreilles.
A l'Université ouverte Indira Ghandi de New Delhi, il me faut déployer des trésors de vocabulaire en anglais et épuiser toutes les ressources de notre traducteur pour faire comprendre à un ingénieur travaillant sur un vaste projet de télé-enseignement et de télé-médecine lancé par l'Inde à destination des 53 pays de l'Union africaine que les nouvelles idées et les découvertes peuvent venir des praticiens indiens, mieux outillés technologiquement, mais aussi des médecins africains, qui ont la même formation de base que leurs confrères et peuvent tirer des conclusions intéressantes de leur expérience dans leur milieu particulier, la médecine étant une science expérimentale et vivante. Notre cher ingénieur trouve complètement folle l'idée qu'un Africain puisse apprendre quelque chose à un Indien dans les sciences et techniques... Bien entendu, ça nous rappelle quelque chose. Les préjugés sont des virus qui se transmettent par les mass media...
Notre traducteur, quant à lui, ne comprend pas pourquoi son pays, qui n'arrive pas à fournir le minimum à ses (très) nombreux pauvres, développe des projets à plusieurs millions de dollars en Afrique. Quelle charité mal ordonnée, estime-t-il. Il faut lui expliquer que son gouvernement, même quand il fait des dons, travaille pour l'expansion du commerce extérieur de son pays, comme quand un marchand offre une orange à un passant pour le convaincre de la qualité des produits qu'il vend... «Le Gange plutôt que le Congo» après «la Corrèze avant le Zambèze» ? N'en voulons à personne : imaginez la tête de l'Ivoirien moyen si on lui explique que son pays va électrifier des villages au Burkina Faso ou au Niger !
Fort heureusement, ces perceptions un peu triviales ne sont pas celles des « thinkers » et des « policy makers » indiens. Les officiels indiens que nous rencontrons semblent tous conscients d'une chose qui, à leurs yeux, ne se discute pas : l'Afrique est un grand enjeu mondial, la nouvelle frontière stratégique. Ils sont conscients qu'il faut entretenir le fort développement des échanges enregistré ces dernières années entre leur pays et notre continent. On les sent très à l'écoute, un peu inquiets tout de même de la distance qu'a pris la Chine sur eux.
Les universitaires, éditeurs de revues et membres de « think-tanks » rencontrés à l'Université Jalaharwal Nehru de Delhi sont, eux, pleins d'enthousiasme et de curiosité. Les doctorants travaillant sur la Côte d'Ivoire sont tout de même un peu frustrés de ne pas pouvoir se rendre dans le pays qu'ils étudient avec passion. La première question qui nous est posée, c'est celle de la relation spéciale des pays d'Afrique francophone avec la France. C'est frappant ! Le pacte colonial impressionne toujours ! Un peu comme si des nouveaux aspirants voulaient s'assurer qu'il ne s'agit pas d'adultère et qu'ils ne violent pas une règle non écrite quand ils s'intéressent à une Afrique qui, dans leur esprit, est liée par une relation exclusive.