30 juin 2007
Pour acheter "La Recolonisation de l'Afrique" en France
Chers villageois,
Je travaille sur des formules plus souples et plus modernes pour que mon dernier livre soit lu par tous ceux qui le souhaitent dans le monde entier. Ce n'est pas encore achevé. Pour l'instant, ceux qui résident en France peuvent l'obtenir en envoyant un chèque de 15 euros à ma soeur Gaëlle Bomda Kouamouo.
Pour la joindre son mail : gkouamouo@hotmail.com et son numéro de téléphone : 0033617941251.
Parmi les villageois, ceux qui peuvent "porter" le livre à la Librairie Anibwé ou à Menaibuc peuvent également appeler à ce numéro pour voir comment les choses peuvent se faire pratiquement.
Oui, oui, je sais... c'est de l'amateurisme... Mais on travaille !
Changement de paradigme
Les angoisses diffuses des peuples sont finalement de bons instruments pour ceux qui tentent de prédire l’avenir. Cela faisait des semaines que les Ivoiriens du commun, suivant leurs intuitions, s’inquiétaient d’un éventuel «coup tordu» contre le processus de paix, venant d’un membre du groupe d’intérêts qui a massivement investi dans une guerre dont l’issue minimale devait être le départ du pouvoir du président Laurent Gbagbo. Le bon sens commun et le faible écho des manœuvres d’alcôve relayées par la presse indiquaient clairement que quelque chose se préparait.
Au Courrier d’Abidjan, avant même la signature de l’accord de Ouagadougou, nous citions le 1er février 2007 (n°928), parmi les ennemis de ce qu’on appelait encore le «dialogue direct», «les meilleurs vieux de l’opposition», forcément marginalisés, et des chefs de guerre «analphabètes et milliardaires difficiles à recaser». Le 26 février (n°949), nous parlions du «syndrome IB» et d’une possible convergence entre le «meilleur vieux» du RHDP habituellement le plus combatif (Alassane Ouattara) et des chefs rebelles frustrés. «Et si Alassane Dramane Ouattara mettait en œuvre l’arme fatale ? S’il suscitait une hostilité contre l’accord de Ouaga au sein des combattants de la rébellion, en suscitant un leader alternatif qui, comme Zakaria Koné hier, se prévaudrait du soutien du «bravetché» ? Cette question trotte dans tous les esprits au sein de la rébellion. Pour ne pas se laisser encercler, le staff de Guillaume Soro engage déjà des actions de persuasion. Ainsi, une délégation de l’aile militaire de la rébellion, dirigée par Issiaka Ouattara alias Wattao est en tournée dans les zones occupées depuis le début de la semaine dernière. Objectif ? Obtenir le soutien des combattants sur le terrain et couper l’herbe sous les pieds de tous les «pêcheurs en eaux troubles». Au final, Wattao doit réussir à faire signer une déclaration de l’aile militaire soutenant entièrement les choix faits à Ouagadougou, et qui sont contestés avec la force du désespoir par le RDR. Cette manœuvre de terrain suffira-t-elle à décourager ceux qui misent sur une scission de la rébellion ou la création de nouveaux mouvements à l’image de ce qui s’est passé lors des discussions de Lomé – la création du MPIGO et du MJP là où le MPCI semblait s’être compromis ? L’avenir nous le dira».
L’attentat contre Soro n’est donc pas une surprise, même s’il suscite, comme toutes les aventures violentes auxquelles on s’attendait sans trop y croire, un légitime effarement.
Ceci dit, le phénomène le plus important à observer est le changement de paradigme auquel on assiste, dans la représentation de la crise ivoirienne et de ses acteurs. Il n’y a pas si longtemps, le logiciel vendu par la France officielle à la communauté internationale (Etats, organisations et analystes), fonctionnait de manière binaire. Il y avait le gentil G7 et le méchant Gbagbo. Quand des violences survenaient – souvent préparées par des instances internationales jouant sur les nerfs du camp patriotique –, on se réjouissait que cela se passe à Abidjan et on stigmatisait sans retenue les seuls ennemis de la paix qu’il était convenu de pointer : les «extrémistes du Sud chrétien». Contestations post-Marcoussis, événements de novembre 2004, révolte contre le GTI en janvier 2006 : à chacune de ces occasions, Gbagbo, dépeint en Machiavel roublard, était houspillé et diabolisé, pointé du doigt comme le mentor de tous les ennemis d’une «paix» qui n’était en réalité qu’un «putsch». Même lors des batailles internes de la rébellion à Bouaké, Gbagbo était dépeint comme le deus ex machina tirant les ficelles dans l’ombre…
Aujourd’hui, il faut bien changer de logiciel. Difficile d’attribuer les manœuvres de conspiration contre l’accord de Ouagadougou au président ivoirien. Ce ne sont pas les siens qui rouspètent, hurlent, tentent de fédérer les mécontentements pour provoquer un retour en arrière. Ce n’est pas à Abidjan qu’on a attenté à la vie de Guillaume Soro, et les jeunes patriotes ont un alibi : ils commentaient sagement les envolées – certes révolutionnaires – de Kadhafi au palais de la Culture quand l’attentat a eu lieu.
Deux questions se posent aujourd’hui. Premièrement, quelle pirouette les «spin doctors» du RHDP et des réseaux françafricains les plus «têtus» utiliseront pour attribuer ce qui s’est passé hier à Bouaké aux «extrémistes proches de Gbagbo» ? Deuxièmement, comment réagiront Guillaume Soro et ses hommes après cet attentat ? Seront-ils confortés dans ce qui semble être une stratégie d’autonomisation, voire de « gentlemen agreement» avec le président de la République et au nom de la paix ; ou se calmeront-ils en prenant acte de la capacité de nuisance d’un certain nombre de leurs anciens amis aujourd’hui enragés ? Observons.
28 juin 2007
Un petit test !
Je suis en train d'apprendre comment on met les vidéos en ligne (je suis un technoplouc et je n'en ai pas honte !). Et je m'offre le luxe d'avoir Simone Ehivet Gbagbo comme "cobaye"...
27 juin 2007
Quand Gbagbo parle, Kouamouo écrit (2)
Le deuxième article de David N'Goran, docteur ès lettres et éditorialiste au Courrier d'Abidjan, sur mon dernier livre, "La Recolonisation de l'Afrique - le cas de la Côte d'Ivoire".
http://www.lecourrierdabidjan.info/a_la_une.asp?id=14744
22 juin 2007
Zap blog
Intéressante intervention de Mamadou Koulibaly à Bongouanou, où - au-delà des amabilités politiciennes à Affi -, il pose idéologiquement un projet Refondateur bien malmené souvent par les Refondateurs eux-mêmes. Comme d'habitude, c'est pédagogique sans être terre-à-terre. Qu'en pensez-vous ?
http://news.abidjan.net/article/?n=253758
Des procédures judiciaires en cours en France contre Sassou et Bongo, accusés de "recel de détournements de biens publics et complicité". Extension du domaine de la lutte pour les droits élémentaires du citoyen africain à disposer des richesses de son pays ? Ou agitation sans conséquence ?
http://www.lemessager.net/details_articles.php?code=119&code_art=19286
20 juin 2007
Quand Gbagbo parle, Kouamouo écrit (1)
Dernier édito de David N'Goran dans Le Courrier d'Abidjan. Il fait aimablement la promo de mon dernier livre. Lisons-le.
En dépit de son allure provocatrice, le titre que je propose pour le décryptage du dernier livre de Théophile Kouamouo ne signifie absolument pas que ce jeune et brillant journaliste, militant et écrivain, écrirait « sous la dictée de quelqu’un ». Il s ‘agit pour moi de contextualiser le livre et son idéologie. Celle-ci se profile sous la forme d’un militantisme et d’un engagement de grande ampleur. La correspondance du « parler » et de « l’écrit » en tant que totalité de l’action est peu près celle que décrit Suzanne-Brichaux Houyoux dans son Quand Césaire écrit, Lumumba parle (L'Harmattan, 2000).
Ainsi donc, après La France que je combats (les éditions du Courrier d’Abidjan, 2005) Théophile Kouamouo, que les patriotes Ivoiriens auraient eu raison d’appeler « le beau cadeau offert », en référence à ce que Patrick Chamoiseau disait de Frantz Fanon, vient de récidiver avec une deuxième publication, chez le même éditeur, sous le titre : La Recolonisation de l’Afrique, le cas de la Côte d’Ivoire. Au-delà de l’histoire de vie du sujet-écrivain, il suffit de voir la configuration de la première page du livre pour comprendre le décor idéologique, voir "le champ de bataille" sur lequel l’auteur nous entraîne. Parce que cette histoire n’est pas un conte de fée, la couleur choisie pour la page de couverture est le rouge vif. Mes références culturelles et socio-anthropologiques, me fondent à dire que cette symbolique est martiale, un peu comme « quelque chose qui commence dans le sang et va finir dans le sang ». Sinon, pour quoi donc croyez-vous que Stephen Smith ait choisi, à une petite variante près, la même couleur pour son Négrologie, pourquoi l’Afrique meurt (Calmann-Lévy, 2003) ? Ainsi, autant le célèbre idéologue de la domination blanche postule la damnation, puis la condamnation à mort de l’Afrique et des africains par les Africains eux-mêmes, à travers un titre et un sous-titre tout en noir gras, autant Théophile Kouamouo entend faire l’analyse d’une « Recolonisation » de l’Afrique par « l’oiseau blanc » qui, pour faire mentir René Dumont revient occuper « le nid qu’il feignait [nda] avoir abandonné à l’oiseau noir » : d’où la réplique de Théo par un titre en blanc gras. Quant au sous-titre en jaune, il me semble qu’il engage « une Côte d’Ivoire dans le viseur » (p. 43), soit pour dire que l’espace ivoirien n’est encore que sous l’effet d’une menace programmée qu’il est possible de conjurer, soit pour donner espoir de ce que l’avènement du sang ivoirien n’est que transitoire, suivant l’hypothèse d’un nouvel ordre du monde dans lequel l’Afrique et les Africains joueraient un nouveau rôle et occuperaient une position nouvelle. Dans tous les cas, la matière du livre est construite autour de l’image de l’arène, dans laquelle sont aux prises un « quotient trans-individuel » (Lucien Goldmann) et « la bête coloniale» (Achille Mbembe). Elle s’appuie sur la thématique de la domination ou de « reprise en main », paradigmes du concept de « Recolonisation ». Celui-ci a ses classiques : de Césaire et son Discours sur le colonialisme (1953), Mongo Beti et Main basse sur le Cameroun (1972) censuré par le gouvernement français d’alors, à Jean Ziegler, avec Main basse sur l’Afrique, la recolonisation (1985), Les nouveaux maitres du monde et ceux qui leur resistent ( Fayard, 2003) auxquels on pourrait ajouter les livres-événements de feu François-Xavier Verchave, La françafrique, le plus long scandale de la République (Stock, 2003), et Noir silence (2000).
Le camp opposé semble être essentiellement français et est constitué, en grande partie, des partisans de la fameuse loi du 23 février 2005, portant sur le « rôle positif de la colonisation » équivalant, sans doute à « un projet de recolonisation » : « s’il arrive à être démontré que le projet de recolonisation de la Côte d’Ivoire est une réalité, ne pourrait-on pas en déduire qu’un des enjeux de toute l’entreprise de la réhabilitation morale de la colonisation en France ne vise qu’à préparer l’opinion à cautionner l’aventure expansionniste ? » (Théo, p. 28-29). À leur côté, résident des idéologues comme Hubert Védrine, ancien ministre socialiste des Affaires étrangères, ayant théorisé « les fondements intellectuels de la reprise en main » (Théo, p. 33), puis, Stephen Smith, dont les théories subtilement raciales, racistes et essentialistes sont sans cesse au service de la Françafrique (p. 38), le tout sous le regard, viscéralement haineux du philosophe franco-juif, d’origine polonaise Alain Finkielkraut, (p. 20-21) dont l’école de pensée a choisi à la faveur des émeutes des banlieues parisiennes, de revenir à l’évolutionnisme que Lévy Brulh lui-même avait abandonné en cours de route.
La structure du livre obéit à un sommaire de cinq chapitres, mais est subdivisée en réalité en deux grandes parties : un premier, ayant trait au caractère international de la crise que nous avons vécue et un second, relatif à sa dimension interne.
Dans le premier temps, Théo se propose de déconstruire les grandes idéologies qui structurent nos modes de pensée, les stratégies géo-expansionnistes bouleversant nos vécues en décidant, à notre insu, de nos avenirs. Il s’attaque, pour ce faire, à deux appareils idéologiques décisifs et nocifs : la presse (l’information) et l’armée. La presse, en confirmant l’analyse althussérienne de l’institution, contrôle et oriente notre consommation de l’information : Théo parle d’une « surinformation dont le rôle est d’entraîner de nombreux bruits indistincts (…) une sorte de machine à clichés répétés et intériorisés, formant un tout absurde » ( p. 30).
Quant à l’armée, parce qu’elle fonctionne à une violence légalisée, c’est elle qui soutient et accomplit l’action de « recolonisation » dont le programme, élaboré depuis longtemps, dans l’antichambre des stratèges, engendre un vocabulaire de bonne conscience comme « maintien de la paix, devoir ou droit d’ingérence, protectorat », cher aussi bien à Hubert Védrine qu’à Michèle Aliot Marie. Théo parle d’un « argumentaire militaro-enthnographique » (p. 42).
En définitive, en comparaison au précédent, je pense que ce livre est un lieu de maturité intellectuelle, de rigueur méthodologique, d’argumentaires précis, d’engagement profond et total. Mardi prochain, nous franchirons ensemble le seuil du livre.
Un Gaou chez les Hindous (3)
Il s'appelle Ramoji Rao, et c'est un sacré numéro. Cet Indien d'un certain âge s'est mis en tête de reconstituer, à une trentaine de kilomètres d'Hyderabad, la capitale de l'Andhra Pradesh, Etat agricole du Sud de son pays, la fameuse colline d'Hollywood et les fameuses neuf lettres blanches qui la surplombent. Ainsi, à partir de son pays des merveilles à lui, Ramoji Film City, vous pouvez prendre une image aérienne du royaume de l'entertainment américain... sans y être jamais allé !
En réalité, la réplique asiatique de la plus célèbre colline américaine n'est qu'un des visages de Ramoji Film City, le plus grand complexe de studios de cinéma au monde – selon le Guinness Book des Records, s'enorgueillit le site Internet de la firme. Sur cette « terre d'un million de rêves », vous allez d'un décor d'une rue royale anglaise à la devanture d'un saloon de film western en passant par une réplique du Taj Mahal – nous en reparlerons – et des quartiers populaires des grandes villes indiennes.
Mais le décor hollywoodien est frappant en ce qu'il n'est qu'une démonstration de plus d'une tendance observée chez tous les dragons asiatiques : l'imitation. Les Japonais imitent les prouesses architecturales françaises, les Chinois imitent absolument tout ce que font les Occidentaux, et les Indiens, désormais, reproduisent le symbole achevé du rêve américain.
Pourquoi se posent-ils en dupliquant, alors qu'a priori on se pose en s'opposant ? Qu'en pensent les culturalistes, d'Afrique comme d'Europe, qui revendiquent ce qu'on pourrait appeler, si on est méchant, une authenticité régressive ? On peut postuler que, paradoxalement, imiter est le premier acte de défi de l'ancien dominé. En imitant ce qu'il y a de mieux chez le plus fort du moment et en s'offrant le luxe de l'améliorer, il attaque les fondements idéologiques de la supériorité « naturelle et féconde » d'un vainqueur provisoire juché sur son arrogance. En art, l'imitation est le premier pas de la création, de toute façon. L'imitation rigoureuse est une arme de la guérison psychologique des peuples.
Non seulement l'Inde reproduit Hollywood, mais elle va plus loin en ajoutant, logiquement et sans complexe, les éléments de son propre Panthéon. Se borner à imiter les grandes réalisations de l'humanité – la basilique de Yamoussoukro, par exemple – peut être considéré comme le signe d'une aliénation, même si cette aliénation est plus inquiète et désireuse de progrès que le délire infécond d'un Mobutu à Gbadolite.
Face à la discrimination, nous pouvons choisir le différentialisme et l'essentialisme (comme les fondamentalistes musulmans des pays arabes). Nous pouvons céder à la tentation du « repêchage », en nous distinguant par tous les moyens des nôtres et en affirmant une singularité souvent opportuniste. Nous pouvons aussi nous assumer, en tant qu'êtres issus d'une Histoire et d'un peuple, vivant au coeur d'un environnement global et mondialisé, et ayant le regard fixé sur un avenir plein de promesses. Nous pouvons choisir d'être des passeurs de modernité décomplexés et d'aider nos peuples à se surpasser, leur prouver qu'ils n'ont aucune raison d'avoir honte d'eux-mêmes car ils ont en eux la graine de tous les possibles.
Pour en savoir plus :
http://www.ramojifilmcity.com
Un Gaou chez les Hindous (2)
Quel regard les Indiens peuvent-ils porter sur des Africains qui viennent en visite chez eux, invités par leur ministère des Affaires étrangères ? Ouvrons les yeux et les oreilles.
A l'Université ouverte Indira Ghandi de New Delhi, il me faut déployer des trésors de vocabulaire en anglais et épuiser toutes les ressources de notre traducteur pour faire comprendre à un ingénieur travaillant sur un vaste projet de télé-enseignement et de télé-médecine lancé par l'Inde à destination des 53 pays de l'Union africaine que les nouvelles idées et les découvertes peuvent venir des praticiens indiens, mieux outillés technologiquement, mais aussi des médecins africains, qui ont la même formation de base que leurs confrères et peuvent tirer des conclusions intéressantes de leur expérience dans leur milieu particulier, la médecine étant une science expérimentale et vivante. Notre cher ingénieur trouve complètement folle l'idée qu'un Africain puisse apprendre quelque chose à un Indien dans les sciences et techniques... Bien entendu, ça nous rappelle quelque chose. Les préjugés sont des virus qui se transmettent par les mass media...
Notre traducteur, quant à lui, ne comprend pas pourquoi son pays, qui n'arrive pas à fournir le minimum à ses (très) nombreux pauvres, développe des projets à plusieurs millions de dollars en Afrique. Quelle charité mal ordonnée, estime-t-il. Il faut lui expliquer que son gouvernement, même quand il fait des dons, travaille pour l'expansion du commerce extérieur de son pays, comme quand un marchand offre une orange à un passant pour le convaincre de la qualité des produits qu'il vend... «Le Gange plutôt que le Congo» après «la Corrèze avant le Zambèze» ? N'en voulons à personne : imaginez la tête de l'Ivoirien moyen si on lui explique que son pays va électrifier des villages au Burkina Faso ou au Niger !
Fort heureusement, ces perceptions un peu triviales ne sont pas celles des « thinkers » et des « policy makers » indiens. Les officiels indiens que nous rencontrons semblent tous conscients d'une chose qui, à leurs yeux, ne se discute pas : l'Afrique est un grand enjeu mondial, la nouvelle frontière stratégique. Ils sont conscients qu'il faut entretenir le fort développement des échanges enregistré ces dernières années entre leur pays et notre continent. On les sent très à l'écoute, un peu inquiets tout de même de la distance qu'a pris la Chine sur eux.
Les universitaires, éditeurs de revues et membres de « think-tanks » rencontrés à l'Université Jalaharwal Nehru de Delhi sont, eux, pleins d'enthousiasme et de curiosité. Les doctorants travaillant sur la Côte d'Ivoire sont tout de même un peu frustrés de ne pas pouvoir se rendre dans le pays qu'ils étudient avec passion. La première question qui nous est posée, c'est celle de la relation spéciale des pays d'Afrique francophone avec la France. C'est frappant ! Le pacte colonial impressionne toujours ! Un peu comme si des nouveaux aspirants voulaient s'assurer qu'il ne s'agit pas d'adultère et qu'ils ne violent pas une règle non écrite quand ils s'intéressent à une Afrique qui, dans leur esprit, est liée par une relation exclusive.
19 juin 2007
Un problème de compétence
L'écrivain camerounais Patrice Nganang, Grand prix littéraire de l'Afrique noire, continue sa « couverture » du procès Taylor pour plusieurs journaux dans le monde, dont Le Courrier d'Abidjan. Il constate qu'après le premier jour du procès, la morosité régnait et quelques questions se posaient. Lisons-le.
Si tout procès a quelque chose de théâtral, celui de Charles Taylor s’est ouvert en tragi-comédie. Et pour une fois les toges rouge et noir des magistrats, le ballet composé de leurs gestes graves n’y ont été pour rien. Même l’égratignant narquois du langage de Karim Kahn, l’avocat de l’accusé, s’est assoupi devant l’absence de cette passion qui parfois secoue des salles de jugement en cris d’outrage des victimes et en morale des justes. Et a triomphé : la salle vitrée de la cour qui a transformé le public, de l’attentive conscience universelle qu’il peut être quand tout marche bien, en sorte de voyeur d’exécutions dans des prisons américaines.
Amusante est devenue la recherche effrénée par les journalistes de la presse internationale d’‘un Libérien’ ou tout au moins d’‘un Sierra léonais’ dans le public pour combler le vide d’une ‘voix native’ qu’ils ne trouveront qu’en Rahim Kamara, directeur d’une ONG, le seul Sierra léonais de la ‘société civile’ qui soit venu de son pays pour rendre compte. Même la déception de cameramen de n’avoir pas eu l’image de Charles Taylor arrivant à la barre les chaînes aux mains, animait d’un curieux shadensfreude, comme faisait sourire la satisfaction affichée de l’ambassadeur du Sierra Leone en Belgique se réservant la première place devant celui d’Afrique du Sud en ces mots, citation de la phrase qui signala la capture de Saddam Hussein : ‘we got him !’ Il n’est pas jusqu'aux chaussettes rouges de l’ancien procureur du tribunal, un homme au nez bien haut, qui ne s’alignait sur cette longue liste du saugrenu.
Au théâtre l’explosion dramatique n’est jamais un fait de hasard. Elle arrive au bout d’une accumulation de petites choses au départ franchement amusantes, mais à la fin toutes tragiques. Celle du 4 juin a eu besoin de plus d’un an pour bouillir. Ainsi quand l’accusé, ancien président de la République libérienne, demandait lors de conférences préliminaires à son procès, l’autorisation de porter des lunettes de soleil lors des assises, décidait de ne pas apparaitre au tribunal pour raison de mal de dos, se plaignait de la nourriture ‘eurocentrique’ qui lui est servie, et demandait à prendre la parole lors de la séance plénière sans prêter serment, il fallait pouvoir lire dans ce pas à pas de la chienlit, l’accusation d’incompétence qu’il porte aujourd’hui sur le tribunal devant lequel il refuse soudain de comparaître sans condition. Il fallait pouvoir y lire le retrait larvé de sa reconnaissance d’un tribunal qu’il avait pourtant accepté au préalable. Or l’accusation d’incompétence de la CPI à le juger n’est pas nouvelle : elle a déjà empli les tirades de Milosevic dont le procès sert de précédent le plus immédiat, tant dans la forme que dans les textes, à ces assises qui lui sont bien similaires en calibre et en gravité.
Que le juge, l’ougandaise Julia Sebutinde, confrontée soudain à l’absence d’un accusé pour qui l’ouverture de son procès n’est qu’une mise en scène de plus, essaye in extremis de retenir par le pan de sa robe l’avocat de ce dernier, qui en fait à sa tête et finalement s’esquive, qu’elle accuse par la suite le registraire de la cour, von Hebel, d’erreurs graves de jugement, au fond aura retourné le couteau brûlant que Charles Taylor tenait depuis dans son dos, contre ceux qui le jugent, et démontré cela même qu’il aura dit en sa bavarde absence : ‘ce tribunal est incompétent !’ Mais voilà, la compétence, ce n’est pas seulement un habit trop large pour des magistrats tatillons, c’est aussi ce pantalon très cher que la trop jeune CPI a encore des difficultés à se procurer, née qu’elle est il y a cinq ans seulement. C’est vrai que son président, le canadien Philippe Kirsch, lui-même, remonte jusqu’au tribunal de Nuremberg qui a levé l’absolution aux dignitaires criminels, pour lui trouver le précédent le plus juste qui soit en matière de droit international, et pour donner à ses décisions l’indiscutable cachet de la justice. Avec la CPI, nous rassure-t-il, le droit de punir les tueurs de masse s’est lavé de l’accusation d’être ‘la justice des vainqueurs.’ Or, c’est ici justement que des Africains ne le suivent plus.
Plus que la généalogie des cours internationales, ce sont les cas que la CPI a sur sa table jusque-là, la Yougoslavie, oui, mais surtout, le Rwanda, le Darfour, la République Centrafricaine, l’Ouganda, et la République démocratique du Congo, qui en font une affaire avant tout africaine, et font les soupçons de Taylor (il parle de ‘charade’) résonner jusque dans l’indignation de la presse africaine. Qui font celle-ci oublier même que l’ex-président libérien est accusé de crimes de masse, et passer sur la liste implacable de ses crimes, présentée par les deux procureurs dans leur plaidoirie. Que ce soit l’accusé qui en refusant de les écouter, aura posé la question de compétence étonn, car pourquoi le tribunal ne l’a-t-il point vue venir ? Cela encore plus quand le procureur général de la cour, Luis Moreno-Ocampo, déclarait déjà dans une lettre publique la CPI incompétente à siéger sur le cas des crimes commis en Irak, quand bien même elle ne se retient pas pour ce qui est du Soudan, pays comme l’Irak pas signataire pourtant de la charte de Rome qui donne à la CPI son autorité juridique. La justice marche tout droit, voilà la foi qui emplit d’espoir ceux-là qui regardent le procès de Taylor. Dès le départ pourtant, celle de la CPI paraît souffrir d’affreux torticolis qui font qu’elle donne l’impression de ne lever son regard que devant les Africains qui passent.
Mais la CPI est internationale, voilà sa réponse. La composition du jury du procès Taylor inclut des Africains. Le tribunal spécial du Sierra Leone n’est que le sommet d’une montagne dont la base à Freetown s’active sur 12 autres cas peut-être peu intéressants pour les médias internationaux, mais qui ne l’en occupent pas moins. Des bancs de l’accusation d’ailleurs, s’élève la voix de Malick Sow, le procureur ex aequo, originaire du Sénégal, qui au bout de sa plaidoirie puise sa sagesse dans les dictons des rues de Freetown : ‘net long so tay, doh must clean’, ce qui veut dire : ‘aussi longue que soit la nuit, le jour viendra.’ Phrase bien universelle, elle aussi. C’est que c’est là, dans la poussière des rues sierra léonaises, dans l’exigüe des maisons frêles du Liberia, que la faim de justice peuple la vie de mille rêves, et que son absence est ressentie de manière calamiteuse. La victime est petite, à genoux, défigurée, violée, morte, et son droit à la justice est reporté sur le dos des juges de la CPI. Faut-il le rappeler ? Taylor fait face aux juges parce que les présidents du Sierra Leone, du Liberia et du Nigeria auront décidé de mettre fin à ses sanglantes cavales, et l’auront obligé à recevoir dans la boite postale de son asile, le mandat d’arrêt international qui lui était adressé, flanqué d’un timbre de l’ONU. Ce n’est pas l’Afrique qui est à la barre au CPI, mais un homme à qui il est demandé de répondre de ses nombreux crimes.
Qu’il serait beau le monde, n’est-ce pas, si les justes étaient toujours récompensés et les méchants punis ! Ne danserions-nous pas tous au tchatchatcha de la félicité ? Ici pourtant deux questions que Hannah Arendt pose à la fin de son livre Eichmann à Jérusalem font sursauter : ‘Que dirons-nous demain’, écrit-elle, ‘s’il arrivait qu’un des Etats africains envoie ses agents dans le Mississipi et y kidnappe un des leaders du mouvement ségrégationniste ? Et qu’allons-nous répondre si la cour du Ghana ou du Congo citait le cas Eichmann comme précédent ?’ Le procès de Taylor à La Haye a un autre précédent, certes. Le parapluie international du traité de Rome donne à la CPI une légitimation qui lui évite la blancheur que veulent lui donner des voix en Afrique, et avant tout celle de Charles Taylor. Or aujourd’hui encore, les interrogations biaisées de Arendt laissent inconfortable devant le non-dit scandaleux auquel elles font penser. Le soupçon de partialité est un virus contre lequel il est difficile à la justice de se prémunir. C’est que devant la barre de la CPI toute pleine de cas de crimes de masse commis en Afrique surtout, nous avons un continent affamé de justice, dont l’histoire est la téléologie d’une violence qui presque toujours inclut les mains d’un Occident qui s’en sort impuni. Nous avons devant la barre un ancien président, Charles Taylor, dont les crimes sont une pieuvre aux longues mains qui ne sauraient attraper que des Africains. Le procès ne fait que commencer.
18 juin 2007
Notre blog collaboratif
Pour notre réflexion collective, des modèles anglophones de ce qu'on pourrait faire ensemble.
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