Rechercher sur AfrikBlog

Le blog de Théophile Kouamouo

Vous rêvez comme moi d'une Afrique digne, d'une Afrique des Africains plus solide face à la violence des impérialismes ? Vous militez pour un continent démocratique et indépendant ? Moi aussi. Marchons d'un même pas.

18 juin 2007

Un Gaou chez les Hindous (1)

indeJe n'étais jamais allé en Inde. Je me laisse donc aller aux plaisirs de la découverte. Et je suis fasciné par un objet, qui me semble symboliser Delhi comme les « zémidjans » symbolisent Cotonou et les « gbakas » Abidjan : les « auto-rickshaw ».
Ces voiturettes qui, visiblement, s'inspirent des tricycles mécaniques utilisés comme charrettes, fonctionnent au gaz et sont utilisées pour les transports en commun. Peints en jaune et vert, les trickshaws de Delhi monopolisent quasiment les rues, devant les différents types de voitures de marque Tata (oui, Tata ne fait pas que les « bus Gbagbo »), les Hyundai, les Toyota, les Ford et... très peu de voitures françaises !
Pourquoi je voue autant d'intérêt aux « trickshaws » ? Parce que je suis persuadé que, dans tout leur côté poussiéreux et sommaire, le modèle dont ils sont précurseurs est tout de même porteur, surtout pour l'Afrique... et même pour l'Occident !
C'est un bon compromis entre la moto et la voiture individuelle. Un « rickshaw » est moins polluant qu'une vieille Toyota faisant le « wôrô-wôro », bien plus économique (il fonctionne avec un peu de gaz), et surtout plus écologique que les « zémidjan » et autres « bend skin ». Il peut aider à faire le reste du chemin, les fameuses distances mi-longues que les villes africaines savent sécréter. Il peut permettre d'aller, à un prix assez faible, du quartier jusqu'à la station de bus, des rues secondaires aux carrefours. Il peut servir de moyen de transport public dans des villes moyennes comme Toumodi (Côte d'Ivoire), Bangangté (Cameroun) ou Abomey (Bénin). C'est le véhicule idéal pour transporter rapidement le pain des grandes boulangeries aux boutiques de quartier, pour livrer des colis ou des journaux d'un centre de tri à des foyers... Le « one-to-one marketing » et son implémentation logistique est, nous ne devons pas l'oublier, un des défis de l'Afrique contemporaine.
Pourquoi l'Afrique n'a-t-elle jamais songé à adapter le « rickshaw » ? Neuf, il est pourtant quatre fois moins cher qu'une Toyota Corolla de dix ans.
rickshawPeut-être le mauvais état de nos routes est-il décourageant ? Mais de nombreuses routes indiennes sont aussi mauvaises que les nôtres et il est possible d'imaginer un « rickshaw » surélevé. Quand j'étais adolescent, une commerçante camerounaise, Françoise Foning, avait tenté de les introduire sur le marché local sans succès. Ce serait intéressant de comprendre pourquoi.
Une chose est sûre : de nombreuses « solutions » indiennes conviennent à l'Afrique, parce que l'Inde est un vaste marché industriel « low cost ». Ainsi, en Inde, Suzuki fabrique une voiture qui coûte, neuve, donc moins nocive écologiquement qu'une vieille voiture, 4500 euros (moins de 3 millions de F CFA). Et Tata se prépare à concevoir un véhicule encore moins cher. Nous devrions nous y intéresser parce que les « France au revoir » sont, en réalité, extrêmement polluantes. Dans un nouveau cadre de coopération, nous pourrions même obliger l'Inde à recycler sur place ce qui restera des voitures (neuves) qu'elle importerait, une fois qu'elles seraient amorties - après, bien entendu, une durée de vie plus longue que les très vieilles voitures que nous importons aujourd'hui.
La mondialisation est une opportunité pour nous. Mais nous devons savoir ce que nous voulons pour en tirer profit. Nous ne pouvons pas faire l'économie d'une réflexion stratégique d'ensemble.

Posté par kouamouo à 21:55 - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

17 juin 2007

Livres de voyage

En visite en Inde depuis quelques jours – donc quelque peu déconnecté des joutes politiques et des polémiques abidjanaises –, je ne vous parlerai pas cette semaine d'une actualité pourtant riche. Je n'évoquerai pas la dissidence au RDR, qui s'affirme de plus en plus sérieusement, et qui poussera bientôt les observateurs les plus sérieux, y compris à l'extérieur de la Côte d'Ivoire, à se poser la seule question qui vaille : Alassane Dramane Ouattara est-il fini ?
Je ne parlerai pas du nouveau rebondissement de l'affaire des déchets toxiques, qui met aux prises la firme Trafigura et l'Etat de Côte d'Ivoire – lequel a réalisé un audit environnemental sur les dégâts des déchets toxiques non connus au moment de la signature du protocole d'accord et a conclu que l'affréteur du Probo Koala devait encore payer 200 milliards de F CFA pour financer le reste de la dépollution. Pourtant, il y aurait beaucoup à dire sur cette affaire, et le rapport de forces nouveau qui a découlé de la libération des deux responsables français de Trafigura incarcérés pendant plusieurs mois à la Maison d'Arrêt et de Correction d'Abidjan (MACA).
hubertbeuvesiteJe vous parlerai tout simplement de mes livres de voyage. Les voyages ont ceci de particulier qu'ils donnent aux amoureux de lecture de nombreuses heures de solitude au cours desquelles ils peuvent commencer et finir plusieurs ouvrages.
Pour le long voyage que j'ai entrepris, j'ai choisi de prendre avec moi deux livres que je ne trouvais pas le temps de lire ou de terminer.
Le premier est sobrement intitulé «Hubert Beuve-Méry», du nom du fondateur du quotidien Le Monde. C'est une longue biographie de près de 700 pages rédigée par Laurent Greilsamer, aujourd'hui journaliste au Monde. C'est un livre que je tiens à lire jusqu'à la fin, non en raison de mon histoire personnelle avec le grand quotidien français du soir, mais en raison des leçons que nous, journalistes africains contemporains, pouvons tirer de la vie de ce grand homme de presse aujourd'hui décédé.
Ce qui frappe dans la destinée de Beuve-Méry, c'est que rien ne lui a été donné d'emblée. Il naît au début du siècle dernier dans une famille franchement misérable. Ses grands-parents maternels ont eu six enfants : seule sa mère a survécu, les autres sont morts de tuberculose. Hubert Beuve-Méry est né, de plus, d'un père irresponsable qui a abandonné sa famille dès les premiers mois de vie de son fils. A huit ans, le fondateur du Monde est orphelin. Sous-alimenté, il s'évanouit en classe à tel point qu'un de ses professeurs lui trouve quelques oeufs frais pour le nourrir.
Enfant, Beuve-Méry connait la Première Guerre Mondiale. Jeune journaliste, correspondant de presse à Prague, il voit venir le péril nazi et quitte par deux fois les journaux qui l'emploient, parce qu'il condamne leur complaisance avec le grand mal qui vient. Après quelques hésitations, il entre dans la Résistance. Fils de personne, il réussit, après la guerre, à bâtir de ses mains, malgré les conjurations des adversaires et – quelquefois – des amis, ce qui deviendra le quotidien français de référence.
Ce qui frappe chez Beuve-Méry, c'est principalement le souffle qui le porte. Il est attaché aux idées plutôt qu'aux richesses, aux valeurs plutôt qu'au clinquant, à l'être plutôt qu'à l'avoir. Patriote français prenant le risque d'exprimer sa liberté d'opinion (malgré les quolibets et les intimidations) face aux pensées uniques des camps communiste et capitaliste, éditorialiste critique sans être politicien et calculateur, Beuve-Méry interroge et défie ceux qui ont pour devoir de donner des lettres de noblesse au journalisme et au débat d'idées dans une Afrique qui retrouve juste la parole après plusieurs siècles de silence et de servitude, sous des jougs étrangers ou autochtones.
attaliL'autre livre que j'ai décidé d'emporter pour le «long voyage» est du brillant essayiste français Jacques Attali, ancien agitateur d'idées de François Mitterrand. Son titre ? «Une brève histoire de l'avenir». Jacques Attali raconte le lent avènement de la «démocratie de marché» contemporaine, puis joue à imaginer ce qui sera l'avenir de l'humanité dans le siècle qui commence. Il parie que nous allons, très vite, passer par trois phases : l'hyperempire, qui verra la fin de l'impérialisme américain, la multiplication des pôles de pouvoir économique dans le monde (sans nouveau leadership) et l'affaiblissement général des Etats ; l'hyperconflit, qui verra des batailles impitoyables (dans lesquelles seront impliqués des mafias et des pirates) pour le contrôle des ressources naturelles et des richesses ; puis l'hyperdémocratie, naissant des révoltes des laïques et des religieux contre la tyrannie du marché, mais elle-même dangereuse pour la vie humaine elle-même.
Jacques Attali n'est pas un prophète, et son analyse est contestable par endroits. Mais son effort de réflexion, même spéculative, sur l'avenir des hommes, des pays et des continents, devrait sans doute être imité par des Africains souvent fixés sur le passé et le présent et préoccupés par une survie qui s'avère souvent problématique, y compris au sein de la bourgeoisie intellectuelle.
Pourtant, si elle veut avoir une chance d'émerger, l'Afrique doit anticiper, agir au lieu de réagir – comme le dit de manière quasi-obsessionnelle la «tantie» Wêrêwêrê Liking. Attali annonce que les frontières issues de la décolonisation seront sans doute dénoncées à l'avenir dans plusieurs pays d'Afrique, que des guerres pour les ressources déchireront plusieurs pays du continent. Selon lui, malgré une forte croissance probable (contrebalancée par une toute aussi forte croissance démographique), l'Afrique ne connaîtra pas l'émergence d'une vraie classe moyenne. Même si elle regorge de richesses naturelles largement inexploitées, elle manque et manquera, estime Attali, d'une «classe créative». Que pouvons-nous faire maintenant pour contredire ses mauvais augures ? Quelles mesures nos penseurs vont-ils proposer à nos dirigeants pour éviter les pièges que l'avenir de la mondialisation peuvent nous réserver ? Nos intelligences sont convoquées.

Posté par kouamouo à 22:54 - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

13 juin 2007

Rhétorique du flou

«Rupture», disait Nicolas Sarkozy quand il voulait récupérer le fauteuil de Jacques Chirac sans s’embarrasser d’un bilan fort peu valorisant. Sur ce thème de la rupture, le nouveau président français promettait une politique africaine différente, loin des intrigues et des «réseaux».
Alors qu’il commence à déployer sa politique étrangère, l’on se rend de plus en plus compte qu’en Afrique, la France ne changera ni ses alliés ni sa stratégie. La méthode toute chiraquienne selon laquelle il est de bon ton de parler de Côte d’Ivoire partout et avec n’importe qui, mais pas à Abidjan et surtout pas avec Gbagbo, a été visiblement reprise par Sarkozy et son gouvernement. Le numéro un français annonce ainsi que lorsqu’il reçoit le président sénégalais Abdoulaye Wade - qui n’est ni président en exercice de l’UA, ni président en exercice de la CEDEAO -, les deux parlent de… la Côte d’Ivoire !
kouchner_attBernard Kouchner, chef de la diplomatie d’un pays qui a rédigé plusieurs résolutions onusiennes sur la Côte d’Ivoire et qui a stationné plusieurs milliers d’hommes au pays des Eléphants, est dans la même logique que son président. Nouvellement nommé, il n’a pas choisi de venir à Abidjan durant sa première tournée africaine, mais ne s’empêche pas de discourir sur la Côte d’Ivoire… depuis Bamako ! Que dit-il ? Il explique notamment pourquoi il n’a pas foulé le tarmac de Port-Bouët.
Première raison : des contraintes de calendrier. «Ce n'est pas la seule [visite, ndlr] qui a été annulée. C'est aussi l'étape de Ouagadougou. C'est parce que je suis pressé d'aller au Tchad et ensuite au Soudan. J'ai donc appelé les deux présidents. Je les ai priés de me pardonner. Il y avait une urgence, le G8 se tenait. Nous avons une attention particulière pour ce qui se passe au Soudan, au Darfour, et nous souhaitons que la communauté internationale fasse pression le plus possible pour que la phase un, la phase deux, la phase trois des Nations unies soient mises en application et, d'ailleurs, le président Nicolas Sarkozy l'a lui-même annoncé au G8 : le 25 juin, se tiendra à Paris un rendez-vous important du Groupe de contact élargi», a expliqué Kouchner lors d’une conférence de presse dans la capitale malienne.
Deuxième raison : des considérations politiques. «J'irai sans doute en Côte d'Ivoire un jour, mais le gouvernement français, en raison des circonstances qui, depuis quatre ou cinq ans, ont égrené leurs conséquences néfastes, souhaite que des signes soient donnés en direction du problème le plus important : la réalisation d'élections contrôlées, libres, selon les critères internationaux», a affirmé Kouchner, répondant à une question sur la promesse faite à Soro de venir à Abidjan.
De deux choses l’une. On ne peut pas à la fois ne pas venir parce qu’on est «bousculé» et ne pas venir parce qu’on ne trouve pas, en l’état actuel des choses, une visite opportune. La France est-elle condamnée à une rhétorique du flou en Côte d’Ivoire ?
Par ailleurs, rendre visite à un pays signifie-t-il approuver ses gouvernants ? Bernard Kouchner, avant d’être chef de la diplomatie, dénonçait le «génocide» au Darfour, ce qu’il s’abstient de faire aujourd’hui. Il est allé au Soudan et a rencontré Béchir. Cela signifie-t-il que le président soudanais est «fréquentable», lui a donné des «signes» ? Evidemment, non. On ne peut pas être impliqué diplomatiquement dans une région au monde tout en snobant ses dirigeants - à moins d’y être un belligérant. Venir à Abidjan, pour Kouchner, n’aurait pas signifié faire allégeance à Gbagbo, mais poursuivre une activité diplomatie conséquente.
Cela dit, le fait que de tels raisonnements puissent exister en France montre bien qu’autour de la question ivoirienne, aucun renouvellement de la pensée ne s’est fait depuis l’arrivée d’un nouveau président. Il s’agit toujours de contourner Abidjan, d’ignorer Gbagbo - comme si le simple fait de le reconnaître comme président était insupportable. Il s’agit toujours de ruser avec Ouaga, de soutenir le processus de paix du bout des lèvres, tout en se disant qu’un faisceau d’opportunités peut toujours donner à Paris l’occasion d’en finir avec «l’adversaire». Ce qui était l’objectif de départ de ce qu’il n’aurait jamais fallu appeler la France chiraquienne, mais tout simplement la France officielle.

Posté par kouamouo à 23:15 - Commentaires [13] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

12 juin 2007

La flèche de Dieu

Je compte en faire une tradition. Publier les articles d'auteurs invités qui n'ont pas de blog sur le mien. Aujourd'hui, je vous fais partager les analyses de David N'Goran, tout jeune professeur à la Fac de Lettres de Cocody et éditorialiste au Courrier d'Abidjan. Lisons David...

Notre rapport au divin fait régulièrement référence au symbole armé. Si le Dieu auquel nous nous adressons est porteur d’arme, un véritable chef de guerre (« Dieu des armées »), c’est bien parce que dans notre imaginaire ou selon notre foi, notre seigneur est avant tout un redresseur de torts. Notre confiance en lui est si grande qu’au tribunal de l’histoire, les pauvres et les déshérités n’hésitent pas à s’en remettre à lui avec la formule « je laisse pour moi à Dieu ». La mythologie des religions orientales évoque également le symbole de la flèche de façon à rappeler la balance de Thémis. Ces croyances nous apprennent que le démon Asura a décoché une flèche mortelle en direction du dieu Taishaku, et que par un effet boomerang imprévu, la flèche serait revenue se loger dans l’œil de celui qui l’avait armée. De même, lorsque les oiseaux Garuda crachèrent des flammes sur le roi-dragon Anavatapta, ils furent consumés par les flammes qui émanèrent de leurs propres corps. Enfin, Asura a appris à ses dépens qu’il ne fallait jamais s’en prendre au soleil et à la lune, car en tentant de les avaler, il eût la tête brisée en 7 morceaux. De nombreuses victimes de nos différents récits attendent toujours que Dieu leur face justice, qu’il lève son épée ou qu’il frappe de sa flèche leurs bourreaux respectifs. Il paraît qu’il est lent à la colère, ce qui nous amène souvent à prendre sa justice pour de l’injustice. Heureusement que les victimes sierra leonaises du « warlord » le plus célèbre de notre sous région et de notre temps, ont su, enfin, se faire entendre. En effet, depuis quelques temps, Charles Mac-Arthur Ghankay Taylor est confronté à la flèche de Dieu. Même s’il a régné par la flèche empoisonnée et qu’il fera mentir la loi du talion en ne périssant pas de cette façon, il devra au moins répondre de onze chefs d’accusations dont celui de crime de guerre et de crime contre l’humanité. Ai-je le droit de rêver, du haut de mes rancœurs tenaces, d’un parallélisme des destins en procédant à une mise en apposition de cette ordalie avec nos contradictions éburnéennes actuelles ? En tout cas, ce sur quoi l’information insiste le moins, c’est que notre bourreau de la dernière décennie, le cruel seigneur de guerres qui a ravagé une bonne part de nos contrées, est titulaire d’un Bachelor of science en économie du Bentley College de Massachusetts. S’étant évadé d’une prison américaine d’où il devait être extradé pour répondre d’une malversation portant sur la somme de 900.000 dollars du gouvernement de son pays, il a réussi, avant de mettre le feu au terroir et à massacrer le voisin sierra leonais, à s’attirer la sympathie de régimes voyous comme ceux de notre bien aimé Félix Houphouët-boigny, du Guide de la révolution libyenne, le Colonel Kadhafi, et de l’intraitable Blaise Compaoré, notre facilitateur qui mérite respect et considération. Le syndicat des politiques, friands de coups de flèches assassins, doivent à Taylor le slogan honteux du «I killed your mam, I killed your pa, vote for me if you want peace» [J’ai tué ton père, j’ai tué ta mère, vote pour moi si tu veux la paix]. On lui doit aussi en partie les coups de flèches estampillées «manches courtes» et «manches longues» que son binôme, le tristement célèbre «Okuruba», (le guerrier) Foday Saybana Sankoh a infligés à ses victimes. Taylor a même donné un véritable coup de main de maître à ses "fils" par alliance du MPIGO et du MJP ivoiriens, autres démembrements du MPCI actuellement à la tête de notre gouvernement. Mais la flèche de Dieu a des sillons si insondables que les victimes libériennes et ivoiriennes de ce débile d’un autre âge peuvent continuer de crier plus fort, espérant que leurs causes douloureuses soient, un jour, entendues, et que les complices encore en vie et au pouvoir paient leur part de tribut. La flèche de Dieu est également en train de sévir, ces temps-ci, chez nous en Eburnie dans le milieu de ceux qu’on nomme communément les «hommes de Dieu», un peu sous la forme de ce que chantait l’artiste : « ton c… est dehors aujourd’hui y a drap ». L’homme par qui le scandale arrive s’appelle Béhanzin Armand, assurément descendant d’un certain Béhanzin Ba Bemba, grand adepte des histoires de flèche de son époque. Notre contemporain de Béhanzin vient de changer de camp et nous promet de combattre, sous sa forme la plus maléfique, l’escroquerie spirituelle dont nous sommes victimes. Son récit est rocambolesque et déroutant. Simple atteinte à l’honorabilité d’honnêtes gens ou information décisive sous l’effet de la flèche de Dieu ? Béhanzin ne donne pas dans la dentelle, il cite nommément, donne des précisions sur des lieux, propose des éléments probants pour attester son dire. En substance : «Chez nous on sacrifie des nouveaux nés pour s’attirer le pouvoir, le succès et la renommée …». Il est vrai que : «l’Ivoirien n’aime pas voir église passer». C’est ce que Achille Mbembe a appelé «la libido divine» pour signifier notre penchant presque naturel, s’il n’est biologique, au divin. Mais il me semble que cette sociologie tient également lieu d’une rationalité économique. Dans les pays comme les nôtres, où «l’Etat n’assure plus ni la sécurité, ni la santé, ni l’éducation, le spirituel, dans toutes ses formes d’organisations, devient un lieu de refuge et de gestion de l’infortune». La guérison miraculeuse devient un service de santé, la vie de pasteur tourne à l’entreprenariat, le temple joue souvent le rôle d’agence matrimoniale chargé de combler les femmes solitaires, le culte reste en grande partie un corps-à-corps titanesque avec les démons …bref, on marchande le bonheur au nom de Dieu. Et comme ses nouveaux apôtres n’ont pu voir accès à l’école du Nazaréen, ils ont décidé de passer par Béhanzin pour, au mieux des cas, parvenir à marcher sur les eaux, et au pire des cas, s’enrichir grâce au fameux Malachie 3, 8-12 : « Apportez à la maison du seigneur toutes les dîmes, afin qu’il ait de la nourriture dans ma maison, et j’ouvrirai les écluses des cieux pour vous ». Les oppositions du prêtres et du prophète, de l‘église et de la secte, du charlatan et du savant, font partie intégrante de l’institution sociale, précisément, de la société religieuse. Au-delà du choc que nous sommes en droit de ressentir, et de la flèche de Dieu que nous pouvons en conséquence invoquer, il me semble que nous assistions là à une des négociations des trois états dont parlait Auguste Comte, et qui traduisent l’âge de notre culture ou le degré de maturité de notre société.

Posté par kouamouo à 15:50 - Commentaires [12] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

11 juin 2007

L’affaire Béhanzin ou «le côté obscur de la force»

Une fois n’est pas coutume : dans l’atmosphère surpolitisée qui caractérise la Côte d’Ivoire d’aujourd’hui, un fait de société agite l’opinion, noircit les pages des journaux et alimente les conversations de salon. Tout le monde parle de «l’affaire Béhanzin», du nom (présumé) d’un ancien prêtre vaudou s’affirmant converti au christianisme, et qui, dans une vidéo copiée sur CD à plusieurs milliers d’exemplaires, accuse un certain nombre de responsables religieux et politiques, ainsi que quelques vedettes, d’avoir trempé dans des pratiques mystiques allant jusqu’aux sacrifices humains pour «percer». Ment-il ? Dit-il la vérité ? On le défend, on se défend, on vitupère, on condamne, on s’interroge autour de la véracité de ses allégations. Mais personne ne regarde plus les mis en cause de la même manière. Le doute, ravageur, est instillé…

L’affaire Béhanzin est une démonstration de plus de la puissance de la rumeur. Dès lors qu’une «information» arrive sur le marché, portée par un émetteur qui peut se prévaloir d’une certaine «expertise», elle occupe un espace dans tous les cerveaux, elle grille des réputations, elle secoue les esprits. «Il n’y a pas de fumée sans feu», dit l’adage. La rumeur puise sa crédibilité en elle-même. Elle s’autojustifie.

L’affaire Béhanzin n’est pas sans rappeler d’autres polémiques. Au Cameroun, il y a eu l’affaire «des listes». Des journaux considérés comme de second ordre ont, il y a environ un an, publié des listes d’homosexuels présumés ayant pour point commun d’appartenir aux hautes sphères de la politique et du show biz. Parmi les «listés», des personnes réputées homosexuelles, dont les noms viennent pour confirmer la véracité des patronymes qui, sortis seuls des chapeaux des accusateurs, auraient laissé perplexe. Le mélange d’informations vraies, vraisemblables et complètement fausses est une spécialité des services secrets voulant désinformer. Cette technique a-t-elle été dupliquée pour hystériser l’Eglise et le corps social ? A quelles fins ? Si l’on dit des choses vraies, cela suppose-t-il que tout ce que l’on dit est vrai ? Est-ce parce qu’un fait est vraisemblable qu’il est vrai ? Le débat est lancé…

Justement, est-il normal que la mise en accusation des religieux, sur un sujet aussi grave, paraisse vraisemblable ? La prospérité de la rumeur Béhanzin ne nous renseigne-t-elle pas sur le faible degré de confiance générale au sein de notre société ?

Considérons l’abomination que Béhanzin attribue à une liste impressionnante de pasteurs, essentiellement : le sacrifice humain. Même si cet homme a menti sur toute la ligne, il a évoqué une réalité de l’Afrique contemporaine souvent revêtue du manteau du tabou. Oui ! Ce Mal absolu qui consiste à supprimer des êtres humains pour acquérir de la puissance dans l’univers ésotérique existe en Afrique comme ailleurs dans le monde. Dans les siècles de tribulation que le continent a vécu et vit, il a souvent servi à consolider des pouvoirs, à se prémunir contre les périls et les incertitudes de ce qui ressemble, hélas, à une guerre civile permanente, qu’elle soit ouverte ou rentrée. Ce «côté obscur de la force» et cette angoisse diffuse font partie de nous, et expliquent en partie la panique que «le village» suscite chez certains, qui préfèrent aller dans les villes anonymes plutôt que de rester sur des terres ancestrales qu’ils identifient – comment en est-on arrivé là ? – comme des sépulcres ruraux gouvernés par des sorciers malfaisants.

Béhanzin nous donne l’opportunité de poser un débat sociétal et moral d’une importance capitale : devons-nous nous dresser clairement et sans faiblesse contre les sacrifices humains, contre tous les sacrifices humains, même lorsqu’ils sont drapés de la belle robe de la «tradition» ? Nos chefs, au village comme en ville, ont-ils droit de vie et de mort sur leurs sujets ? Peut-on tuer pour devenir plus fort ?

Beaucoup d’entre nous, dans leur inconscient, ne peuvent distinguer la puissance de la terreur, le pouvoir du sang. Ils finissent par admettre comme naturelle une volonté de puissance ne reculant devant rien. Mais est-il si évident qu’à l’intérieur d’une communauté, la mort des uns doive renforcer la vie des autres ? Il est temps de revisiter, dans une perspective africaine, le tabou abrahamique du sacrifice de l’Homme, fût-ce pour Dieu ; et le message christique du sacrifice de Dieu fait homme, qui rend définitivement vaine toute autre entreprise sacrificielle. Dans cet enjeu qui apparaît morbide – et peut être récupéré par les idéologues de la suprématie blanche et de la sauvagerie noire – se trouve, nous en sommes persuadés, une des clés de la renaissance africaine.

Si l’on n’est fort que parce que l’on fait du mal, il devient logique et acceptable que des pasteurs célèbres pour leurs charismes se livrent à des sacrifices humains. Certains imams assument sans honte des sacrifices d’animaux destinés à mobiliser des forces spirituelles pour des objectifs de puissance privée et/ou communautaire. En réalité, c’est l’exhibition opportuniste de charismes spectaculaires, dont l’enjeu est d’acquérir des «brebis» fortunées qui alimente le soupçon de sorcellerie chez certains «hommes de Dieu». C’est le caractère humain, trop humain, de certaines entreprises religieuses, leur part liée trop forte au pouvoir et à l’argent, leur manque de souffle missionnaire réel, leur arithmétique avouée de l’accumulation de puissance – notamment à travers les différents compartiments de «l’évangile de prospérité» – qui rend le soupçon possible. Une fois de plus, c’est le manque de valeurs global, qui a contaminé même l’Eglise, c’est le témoignage vacillant des vedettes du «show-biz» religieux qui accrédite les interrogations.

Nous vivons dans une société où les appétits immédiats, exacerbés, semblent dicter leur loi partout. Même dans le Temple de l’Eternel. Au fond, c’est cela, le vrai scandale.

Posté par kouamouo à 17:26 - Commentaires [17] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

10 juin 2007

L'Afrique enchaînée

Grosse fatigue ! Entre un voyage éclair au Ghana, la préparation d’un voyage en Inde et d’autres choses, je n’ai plus tellement de temps pour mon blog et pour mon village. Sacrilège !

africa_unchainedSi j’avais eu plus de temps, je vous parlerais en profondeur de ce que je décrypte comme une vague de «thinkers» africains anglophones tels que Georges Ayittey, qui était un des orateurs des rencontres TED GLOBAL en Tanzanie, dont a parlé un des villageois de ce blog. Georges Ayittey, dans son livre Africa Unchained et dans ses conférences, explique la pauvreté globale dans laquelle l’Afrique est engluée par un facteur central : l’absence de liberté individuelle. Les Africains, estime Ayittey, n’ont pas été capables de prospérer durant le XXè siècle parce que leur liberté leur a été arrachée. D’abord par les colonisateurs puis par des dirigeants illégitimes et autocrates. Pour Ayittey, la libération de l’Afrique passe par l’établissement d’institutions médiatiques, judiciaires et financières indépendantes du pouvoir politique, dont l’objectif sera de le contrôler. Ayittey, en libéral qui s’assume, plaide pour des marchés ouverts en Afrique. Mais le marché, selon Ayittey, devra être à l’image des marchés traditionnels africains, ouverts à tous et où chacun peut proposer ce qu’il a. Ayittey pense que le développement de l’Afrique est d’abord l’affaire des Africains. Il croit plus au potentiel des pêcheurs ghanéens que d’un secteur formel aujourd’hui complètement corrompu et biaisé.

Ayittey oppose deux générations : la «Cheetah generation», composée d’Africains dynamiques qui refusent la corruption, et qui réclament la démocratie et la transparence - qui est selon lui celle qui sauvera l’Afrique ; et la «Hippo generation», dont font partie les dirigeants actuels de l’Afrique, qui se plaint de l’impérialisme et du colonialisme mais qui refuse les réformes de fond, parce que le statu quo les arrange.

Ayittey n’aime pas Mugabe et n’aimait pas Rawlings. On le sent agacé par le discours du progressisme africain classique. C’est un peu troublant pour des Africains francophones justement aux prises avec le retour violent d’un impérialisme clair et farouche. Mais c’est une question de vécu. Les trajectoires des différents pays durant la guerre froide, soumis à des dictateurs progressistes (comme Kwame Nkrumah ou Sékou Touré) ou à des dictateurs au service de l’Occident (comme Houphouët-Boigny ou Gnassingbé Eyadéma) orientent différemment l’expression du rejet de systèmes qui, les uns comme les autres, n’ont jamais mis la liberté d’expression, de création, d’association, d’initiative, au centre du progrès social.

Ayittey est intéressant à plusieurs égards. Il brise, quelque part, un clivage artificiel. Ces derniers années, si vous faites le constat de l’interventionnisme brutal de l’Occident en Afrique et d’un pillage qui lui profite, les «afrosarcastiques» comme Stephen Smith vous taxent de «négrologues» accusant l’Occident pour se dédouaner et, d’une certaine manière, vous solidarisent des dictateurs africains et de toutes les mauvaises habitudes qui ont cours sur le continent.

Le prisme valorisant le facteur «liberté individuelle» permet de critiquer aussi bien le colonialisme et le néocolonialisme et les réflexes liberticides des régimes africains.

Par ailleurs, ce type de regard réconcilie libéralisme économique et progressisme politique en Afrique. On peut croire à la libre entreprise, aux économies ouvertes, et être considéré comme un militant de la Renaissance Africaine - historiquement, le panafricanisme, comme le panarabisme, sont plutôt influencés par l’étatisme et l’archéo-socialisme.

Nous devrions souvent lire et commenter ce qu’écrivent nos frères de l’Afrique anglophone. Cela ouvrirait nos esprits et élargirait nos regards. De fait, il y a peu de traduction d’essais africains : du coup, Francophones et Anglophones réfléchissent chacun de leur côté, sauf si des Occidentaux en décident autrement. C’est dommage. Comment faire évoluer cette situation regrettable ?

Posté par kouamouo à 00:18 - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

05 juin 2007

Zap blog

Chers villageois,

J'ai écrit sur le procès de Charles Taylor. Le papier est en débat sur agoravox.

http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=25360

Sur la fameuse questions des valeurs, l'observatoire de la com' à Abidjan (blog pro de Nadine Kouamouo), s'interroge sur la dernière campagne pub de Chocodi.

www.babiwatch.wordpress.com

Par ailleurs, que pensez vous d'un média collaboratif à la Agoravox qu'on pourrait monter, où des journalistes-citoyens intéressés par les questions dont nous débattons ici, interviendraient ? Qui a les capacités techniques pour faire la plate-forme ?

Posté par kouamouo à 16:43 - Commentaires [11] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

04 juin 2007

Le procès d'un tyran

nganangL'écrivain camerounais Patrice Nganang, grand prix de littérature de l'Afrique noire, a décidé de "couvrir", en partenariat avec Le Courrier d'Abidjan et ce modeste blog, un événement qu'il estime historique : la comparution de l'ex-chef rebelle puis chef d'Etat Charles Taylor devant un tribunal international. Le procès commence aujourd'hui. Il en situe l'enjeu, selon son point de vue.

"En matière de scénarios de fin de règne, l’Afrique en a certes vu de toutes les couleurs ; celle dont elle a été le plus sevrée est cependant aussi verte que la justice. Il est des présidents comme le guinéen Lansana Conté dont la fin du régime est si longue qu’elle serait pour chacun un soap opéra à rocambolesques péripéties si le destin de tout un pays n’était en jeu. Tout comme il y en a, tel par exemple Ahmadou Ahidjo du Cameroun, qui s’est retrouvé en exil, condamné à mort par contumace par son dauphin, Paul Biya, puis amnistié, mais sur la même liste que ses adversaires, Ouandié, Um Nyobé, qu’il aura tués et fait enterrer dans du béton armé. Si un pays comme le Ghana aura fait passer la plupart des présidents de son histoire devant le poteau d’exécution, le Nigeria lui aura tout de même arraché la couronne du macabre. Ainsi ce pays aux cent-cinquante millions d’habitants aura vu sa population éclater de rire et danser à l’annonce de la mort aux bras de deux prostituées de celui, Sani Abacha, qui de 1993 à 1998 l’avait prise en otage. Les jugements hâtifs dans l’arrière-cour de casernes, les procès bidons avec exécution expéditive, les condamnations à mort de potentats en fuite, les assassinats purs et simples dans les antichambres du pouvoir, et même la mort en l’air dans des avions, cela occupe une place de choix dans la longue histoire qui clôt les régimes du déni de droit sur le continent. Prenons le Rwanda en 1994 : jamais le besoin de justice de populations n’a rempli autant de tombes !

La fin des dictateurs a bien de fois le visage de la violence dans laquelle ils baignent. Si elle n’est pas toujours cocasse, elle ne manque jamais d’être abracadabrante. Elle ne clôt cependant que trop rarement le cycle de la vengeance, car ces antihéros que sont nos tyrans ont en commun de toujours échapper à la justice, et de laisser derrière eux des mondes en folie. Certes ce n’est pas toujours la guerre civile comme dans le Liberia d’après le sergent Samuel Doe, à qui les soldats de Prince Johnson auront coupé l’oreille devant une camera vidéo avant de l’achever. Ou le Congo-Kinshasa d’après Mobutu Sese Seko, le Rwanda d’après Habyarimana qui tous deux ouvrirent les portes à des génocides. Au Togo, la succession du fils, Faure Eyadema, à la place laissée vacante par la mort du père, après tripatouillage de la constitution un dimanche matin, a écrit un autre chapitre d’une sale histoire qui ne finit pas. La paix n’est-elle acquise en Afrique qu’au prix de telles infamies ? Toujours le nouveau régime demande de tourner la page, et d’oublier les tords du passé. Or les scenarios d’après-tyrannie font bien des fois avoir des sueurs froides au dos : le nouveau président qui se ligue contre les sympathisants de son prédécesseur, le soupçon de trahison qui poursuit l’ethnie d’origine de l’ex-Néron, la malédiction qui s’abat sur ses partisans, le forclos sur son nom en public. Tout cela rend compte d’un passé de la coercition qui n’arrête pas de manger ses enfants, et est prémonitoire de violences à venir encore. Voilà une culture politique de la vengeance qui gangrène même les reflexes de régimes issus d’élections démocratiques, la violence accouchant de la violence.

‘Il faut savoir finir’, dit-on dans les rues de Yaoundé, et c’est justement cette leçon que les tyrans ne retiennent jamais. Heureusement la justice rattrape quelquefois ces cancres du droit, même s’ils ont toujours des amis qu’on soupçonne le moins : qu’Abdoulaye Wade, le président démocratiquement élu du Sénégal, soit celui qui refuse de livrer au tribunal Hissein Habré, l’ancien dictateur du Tchad, afin que ce dernier réponde à la barre à Bruxelles des multiples crimes dont il est accusé surprend, surtout que le refus de l’ancien avocat sénégalais est fondé, pas sur le respect des droits fondamentaux de l’accusé, mais sur le fait que le cas Habré soit ‘un problème africain’. Et voilà le journal burkinabé Le Faso qui met le monde en garde contre la ‘recolonisation judiciaire’ ! Qu’est donc cette africanité qui prime sur le droit ? Les juges africains ont-ils déjà le monopole de la justice ? C’est au bout de cette longue liste de l’abjection et de la volontaire cécité africaine devant l’essentiel de la justice que le procès de Charles Taylor devant le tribunal spécial du Sierra Leone devient historique. En réalité il est historique pour deux raisons : la première est bien sûr, qu’il clôt devant la justice internationale les treize ans de guerre civile qui ont plombé le Liberia, ensanglanté son histoire, déplacé le million de personnes, et rendu orphelins, traumatisé ou démembré des milliers de ses habitants. Enfin dans l’histoire du continent, un ancien président africain comparait-il à la barre dans un procès fondé sur le droit, et il lui est demandé de répondre publiquement de ses actes ! Qui l’aurait cru ?

Cette nouveauté devrait faire trembler même Mengistu Hailé Mariam qui se repait dans son exil zimbabwéen. Il dormira avec un seul œil dorénavant. C’est que Taylor, l’ancien président libérien, aura été livré à la justice par le Nigeria qui l’avait accueilli après sa démission en 2003, même si cela s'est fait sur la demande de Johnson-Sirleaf, la nouvelle présidente élue du Liberia comme avait exigé Obasanjo. Le précédent est immense, et s’il était suivi, la terre d’asile africaine ne devrait plus être de repos pour les criminels de masse. Peut-être cela marque-t-il le matin d’une autre époque ? Qui sait ? Le chemin de la justice est rocailleux, mais son lit est toujours aussi simple que le respect des principes élémentaires du droit. Il est des voix, et en premier celle de la défense de Taylor, puis celles de ses partisans, qui auraient souhaité que le procès ne soit pas transféré de Freetown à La Haye, arguant des difficultés qu’auront les témoins à faire leur déposition, des difficultés d’obtention des visas, de l’illégalité des dépositions par vidéo, et de quoi d’autre encore. Il est d’autres qui, plus soupçonneuses encore, voient les anges de Satan hanter les prisons de la CPI et étrangler les accusés en catimini avant le verdict. Ainsi Milosevic n’a-t-il pas été libéré de son sort en silence ? La mort n’a-t-elle pas non plus épargné à un Fodeh Sankoh, le sanguinaire chef de guerre de la Sierra Leone, de purger la peine qu’il aurait reçue ?

Toutes ces voix qui souhaitent longue vie aux tyrans quand ceux-ci sont enfin pris dans les mailles du droit, ont ceci en commun qu’elles demandent simplement s’il sera possible un jour de rendre justice aux victimes des tyrannies africaines, dans quelles conditions et à quel prix. C’est ici que le procès de Taylor pose un deuxième précédent, mais dangereux cette fois dans l’histoire encore très courte des tribunaux internationaux africains : celui de la myopie. Les onze chefs d’accusation auxquels l’ex-président libérien devra répondre à La Haye excluent de facto tous les crimes que jusqu’en 2003, lui et son armée auront perpétrés dans son propre pays, le tribunal spécial devant lequel il comparait n’ayant compétence que pour les crimes commis en Sierra Leone, le pays voisin au sien. Etrange justice qui ferme un œil sur les crimes domestiques d’un homme, mais l’accuse d’avoir brûlé la maison de son voisin ! Le tatillon de la justice internationale à traverser les frontières libériennes en fait ce chien de nos bidonvilles qui ne mord que les passants, et plie la queue sous la bastonnade de son maître. Pourtant l’argument ici est de bon sens, car lorsque Johnson-Sirleaf déclare que le plus important pour son pays aujourd’hui, c’est de tourner la page d’un passé ignoble, comment ne pas en être convaincu quand c’est elle qui le dit ? Comment ne pas la soutenir, elle qui, première femme présidente en Afrique, déjà est tout un événement historique ? Surtout quand on sait que tourner la page au Liberia, ce n’est au fond pas continuer le règne de l’impunité, le pays ayant depuis 2005 constitué une commission vérité et réconciliation pour s’inventer une paix humaine ? Or en attendant que le tombeur du sergent Samuel Doe, Prince Johnson, guerrier à la retraite, ancien partenaire en crimes de Charles Taylor devenu sénateur, et tous ceux qui comme lui ont drapé leur passé de criminel dans des oripeaux de gentlemen, répondent de leur barbarie, le procès qui commence ce 4 juin sera la plate-forme, si mince soit-elle, où les possibilités de la justice en Afrique seront élaborées. En attendant que soit ouvert un tribunal pénal international à compétence ouest-africaine, étant donné qu’après tout les nazis n’étaient pas seulement jugés pour les crimes commis en Pologne, notre futur se jouera dans ce procès d’un tyran. Le premier."

Cet article est publié également dans le Tageszeitung (Allemagne), Sidwaya (Burkina Faso), The Guardian (Nigeria) et Mutations (Cameroun).

Posté par kouamouo à 02:43 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

La Côte d’Ivoire est-elle mal (re) partie ?

Temps incertains ! Comme toutes les périodes de transition, les moments que nous vivons sont difficilement déchiffrables. Nous sortons d’une guerre qui était, déjà, une manifestation d’une longue transition (politique, économique, géostratégique) mal gérée. Nous sommes désormais dans une petite transition chargée de clore la longue transition qui a commencé depuis une vingtaine d’années. Tétanisés, hyperactifs, sereins ou complètement paniqués, les acteurs politiques et sociaux tentent soit de s’adapter à la nouvelle donne soit de la torpiller avec les moyens de bord.

Les analystes sont tentés d’épouser la ligne de fracture tracée par les politiques. Cette ligne sépare les «Ivoiro-optimistes» et les «Ivoiro-pessimistes». Les premiers, issus de la galaxie patriotique et de la rébellion, sont les grands gagnants de l’après-Ouagadougou, et ne peuvent que consolider, par tous les moyens, un «nouvel ordre politique» (sic !) qui leur profite. Les seconds, venus des rangs du RHDP ou faisant partie des «frustrés» du camp républicain, estiment que la paix se fait contre eux, et tentent de la fragiliser pour montrer leur pouvoir de nuisance et pour être, au final, pris en compte.Le Courrier d’Abidjan se situe indubitablement dans la galaxie patriotique, même s’il se réserve le droit de critiquer ses animateurs et ses champions. Pouvons-nous faire la moue et jouer les rabat-joie dans nos projections sans faire désordre ?

Il est essentiel de distinguer deux choses : l’opportunité de retour à la paix représentée par cette phase de la «crise ivoirienne» et les perspectives de la Côte d’Ivoire d’après-crise.

Sortir de la guerre n’est pas tout. Il essentiel d’évaluer dans quel état nous sortons de cette guerre, quels sont nos projets et aspirations pour le futur, et quels sont les moyens dont nous disposons ou que nous comptons acquérir. Il est urgent de déterminer quel modèle de développement nous choisissons - les patriotes ivoiriens se sont battus, souvenons-nous, pour pouvoir choisir leur destin.«Au temps de Boigny ô/y avait la joie ô/au temps de Boigny ô/y avait la paix ô», chante le refrain populaire. La paix revenue, allons-nous reproduire le modèle houphouëtiste ? Ce système - fortement étatisé et fondé essentiellement sur une agriculture populaire dont les recettes sont centralisées et gérées par quelques happy few organisant le rapport du pays au monde extérieur et planifiant son développement - est-il encore viable aujourd’hui ? A priori, non. Pour des raisons écologiques : les forêts ivoiriennes prennent des airs de gruyère et à toujours leur demander plus, on risque de graves périls. Pour des raisons sociologiques : l’espace rural ivoirien est aujourd’hui l’objet d’une concurrence acharnée qui crée des tensions intercommunautaires ou intrafamiliales. Par ailleurs, le système sur lequel s’est fondé le miracle ivoirien développe aujourd’hui ses tares les plus irritantes, tandis que ses acquis s’évaporent. Ainsi, la centralisation de la richesse nationale par quelques-uns a créé une corruption échevelée, une impunité généralisée, un travestissement permanent de la règle de droit, des appétits et des frustrations qui ont débouché sur la guerre - ceux qui l’ont financée n’ayant dépensé autant d’argent en achats d’armes que parce que l’objet de leur désir (le pouvoir) était également une mine d’or.

Le président Laurent Gbagbo, alors qu’il était dans l’opposition, a diagnostiqué la péremption du système houphouëtiste et a préconisé une «refondation». Déclinée en projets, elle ne s’est pas concrétisée parce qu’elle n’a jamais culturellement triomphé : les vieux modèles sont restés gravés dans les esprits, tant parmi les zélateurs de l’Ancien Régime qu’au sein de ses détracteurs. La guerre a permis aux Ivoiriens de réaliser qu’ils devaient être, à titre individuel et collectif, des acteurs de l’économie de leur pays et non plus simplement des spectateurs du huis clos entre l’Etat et les multinationales étrangères. Sommes-nous résolus à tirer les leçons de la crise ? Si oui, nous devons réussir à diffuser un certain nombre de valeurs.

Pour ne pas être les otages consentants de l’investissement étranger, que nous attendons ou que nous sollicitons souvent pour peu de choses, il nous faut urgemment développer une culture de l’épargne et du crédit. Certes, les établissements financiers ont le devoir de briser les barrières à l’accès aux comptes en banque, de créer des produits d’épargne bien rémunérés et de réfléchir à des modèles de prêts adaptés. Mais l’Etat doit les y engager à travers des lois, des directives, des incitations. Quelles sont les propositions de nos économistes ? Quels crédits sont dégagés pour la recherche dans ce domaine ? Demain s’invente aujourd’hui !

Il nous faut également bâtir, par nos efforts conjugués, une culture de l’effort et du mérite. Ces dernières décennies, le printemps démocratique et la prolifération des intégrismes partisans ont achevé de transformer les appartenances politiques ou ethniques en valeurs au détriment des qualités individuelles. Une manifestation de cette tendance suicidaire est sans aucun doute la fraude et les passe-droits lors des concours d’entrée dans les grandes écoles de la Fonction publique. Tous les discours appelant les jeunes à l’excellence deviennent vains lorsque ceux qui ont des relations surclassent sans problème ceux qui ont des idées et/ou du talent. Certains analystes, parmi lesquels figure l’ami Isaac Tapé, suggèrent par exemple la création d’une Haute Autorité de Contrôle de la Régularité des Concours, dépendant directement du président de la République et engageant sa responsabilité. Nous les soutenons !

Le numéro un ivoirien s’est engagé dans la création du Village Ivoirien des Technologies de l’Information et des Biotechnologies (VITIB) de Grand-Bassam et a expliqué qu’après le cacao, les technologies de l’information doivent désormais être le principal axe de la prospérité de son pays. Il a raison ! Seulement, les technologies de l’information ne sont pas portées, contrairement au cacao, par une masse industrieuse de paysans dociles. Elles exigent l’implication de la frange éduquée de la jeunesse. Comment la jeunesse ivoirienne utilise-t-elle les technologies aujourd’hui ? A-t-elle un usage passif de consommatrice ou un usage actif ? Combien comptons-nous de bloggeurs, de développeurs d’applications sur le net, de fabricants de logiciels répondant aux problèmes de notre société ? Les communautés de technophiles prolifèrent dans l’Afrique anglophone. Que va-t-il se passer ? Allons-nous exporter à la fois les technologies, les ingénieurs, les techniciens et les créatifs pour bâtir le projet ambitieux de Grand-Bassam ? Notre université publique est dans un coma profond, cela signifie que nos intelligences sont en berne. Ce n’est pas encourageant.

Le commerce électronique est l’un des domaines les plus prometteurs des technologies de l’information ; et il repose essentiellement sur le «one-to-one» (rapport direct vendeur/acheteur), donc sur la Poste et les autres entreprises d’acheminement de colis. Pendant que le projet futuriste de Bassam est en pleine construction, la Poste de Côte d’Ivoire est en plein délitement. Elle meurt sous les coups de canifs des différents intérêts rentiers qui se télescopent.

Réjouissons-nous du retour attendu de la paix, mais inquiétons-nous de l’inversion des valeurs qui risque de nous conduire à une seconde guerre ou à des désordres croissants.

Posté par kouamouo à 02:24 - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

02 juin 2007

Le petit nouveau est là !

Cette fois ci, c'est la bonne. Après de nombreux mois de gestation et d'attente, mon nouveau livre est prêt. Il sera en vente à Abidjan dès la semaine prochaine. Pour l'étranger, je réfléchis à des pistes. Auto-édition à travers des outils comme Lulu ou manuscrit.com ? Passage par L'Harmattan comme pour La France que je combats ? Autre éditeur ? J'attends vos suggestions.

livre_Th_o_bon_1_Le titre du livre ? " La Recolonisation de l'Afrique - le cas de la Côte d'Ivoire". Si je veux résumer mon intention (c'est vous qui jugerez le résultat final), je dirais que j'ai voulu faire une démonstration, là où mon précédent livre était plutôt un témoignage. J'ai voulu démontrer que la crise ivoirienne était une des manifestations d'un projet ambitieux de recolonisation de notre continent par les puissances occidentales, dont la France. Je me suis attaché à mettre en lumière les écrits de politiques, de penseurs et de journalistes évoquant quasi-clairement ce projet. Puis, j'ai analysé les discours, les postures et les actes de la France dans la crise ivoirienne pour montrer que son objectif principal était de se poser en seule dépositaire de la violence légitime, afin de créer un champ de conflictualité se caractérisant par l'insolvabilité des contradictions, et de faire apparaître la mise sous tutelle du pays comme la seule solution possible. J'inscris ce conflit, a posteriori, dans un cadre panafricain et je lance des pistes de réflexion autour d'un thème : comment conjurer le spectre de la recolonisation de l'Afrique ?

J'ai trop parlé. En exclu pour le village, la couverture de " La Recolonisation de l'Afrique - le cas de la Côte d'Ivoire".

Posté par kouamouo à 05:51 - Commentaires [21] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
« Page précédente  1  2  3   Page suivante »