Vendredi dernier, un «séminaire stratégique» organisé par la Fondation nationale des sciences politiques de Côte d’Ivoire a eu lieu à l’Hôtel Novotel d’Abidjan, en présence de l’ambassadeur André Janier, de l’ancien Premier ministre Pascal Affi N’Guessan et du ministre de la Réconciliation, Sébastien Dano Djédjé. Le thème était potentiellement explosif : il s’agissait de réfléchir autour des relations franco-africaines - et forcément franco-ivoiriennes - après l’arrivée au pouvoir de Nicolas Sarkozy. Les choses se sont finalement déroulées avec beaucoup de murmures, mais peu d’éclats de voix et de franches engueulades. Ce qui ne veut pas forcément dire que la querelle franco-ivoirienne s’est miraculeusement adoucie. Les rancoeurs sont présentes, de part et d’autre, et ne disparaîtront pas avant longtemps.

Si la partie officielle ivoirienne est venue au débat avec un souci formel de conciliation mais sans «nouveau» discours charpenté vis-à-vis de la France, la partie française a utilisé la tribune qui lui était offerte pour donner quelques signaux clairs à l’opinion ivoirienne - et régler au passage quelques comptes avec les sympathisants de la galaxie patriotique, dont un récent sondage montre qu’ils sont particulièrement remontés contre l’ancienne puissance coloniale.

Le message français, délivré par André Janier, porte indéniablement la marque sarkozyste. Premièrement, il n’est pas question que la France profite de la nouvelle donne au sommet pour faire acte de «repentance» par rapport aux exécutifs précédents et à la Françafrique - vocable brocardé par Janier. La France est prête à faire des ajustements techniques là où sa politique n’a pas été «comprise», mais elle ne se flagellera pas, malgré les nombreux cadavres africains qui continuent de se décomposer dans les placards honteux de la République. Deuxièmement, Paris prendra son temps pour se réconcilier avec Abidjan, et débarrassera la relation bilatérale de tout le sentimentalisme souvent violent qui l’a encombrée. La France ne veut plus être le «partenaire privilégié» de la Côte d’Ivoire, mais constate qu’elle reste le «premier partenaire» d’une nation dont les citoyens peuvent, du reste, l’insulter à loisir. Troisièmement, plus question de complaisance. Paris appuiera là où ça fait mal sans complexe. Ainsi, lors du séminaire de vendredi, les officiels hexagonaux ont pointé du doigt la baisse effarante du niveau d’éducation des Ivoiriens et du niveau des étudiants, la qualité dégradée des services de santé… ainsi que tous ces indices qui donnent de s’inquiéter légitimement pour l’avenir du pays des Eléphants, et qui renforcent la France dans la certitude que la Côte d’Ivoire aura encore, et pour longtemps, besoin d’elle.

En passant de l’époque Chirac à l’ère Sarkozy, Paris a cessé (momentanément ?) de douter. Elle a rechargé ses accus et se sent prête à donner le change, en haussant le menton et en assumant un néopatriotisme à l’américaine. Les patriotes ivoiriens se sont-ils gaussés de «la France qui tombe» en 2003 ? Les patriotes français narguent aujourd’hui une Côte d’Ivoire qui parle beaucoup mais agit peu, dont les actes (selon Sarkozy) contredisent parfois les discours et vice versa… Et si la terreur (idéologique) avait changé de camp ?

Nous sommes en face de ce qu’on pourrait appeler une double impasse. La France, aidée par les acteurs locaux qui veulent lui faire plaisir, aime à croire qu’il est pertinent de brosser un tableau selon lequel les années de gloire de la Côte d’Ivoire étaient celles de la coopération la plus étroite avec l’ex-métropole, et que son déclin est intrinsèquement lié au désengagement de Paris. Ce n’est pas vrai. En réalité, nous assistons en Côte d’Ivoire, depuis le début des années 80, au lent pourrissement du modèle de «coopération» post-indépendances - et de ses avatars que sont la culture du parti unique, l’étatisme castrateur, le faible «empowerment» des élites intermédiaires, la corruption franco-africaine se transformant en corruption tout court et en culture de l’impunité… Au nom de ses intérêts bien compris à long terme, la France doit se remettre profondément en cause. Ceci dit, elle a beau jeu de faire remarquer que l’Afrique n’est pas sa première priorité. Elle n’y rencontre, au final, qu’une impasse intellectuelle. Elle aurait de vrais soucis à se faire si les dirigeants de «ses» territoires accéléraient leur Histoire et créaient les conditions d’une «mondialisation heureuse» en s’attaquant à la question de l’Etat de droit, de la liberté d’initiative, de la sécurité collective, des vrais combats pour la souveraineté. Ce n’est pas encore le cas : la perte d’influence de Paris sera donc lente. Il est probable que la France se résolve à voir l’Afrique comme un investissement de fin de cycle, sur lequel elle portera un regard changeant selon les opportunités et les «coups» ponctuels.

Côté ivoirien, l’impasse est plus préoccupante - elle est centrale et non périphérique. Profondément déstabilisée, décotée, la Côte d’Ivoire se réveille d’un long conflit avec la gueule de bois. La crise a révélé ce que Jean-Louis Billon a appelé, dans son intervention de vendredi dernier, un «fort désir d’émancipation». Malheureusement, la révolution culturelle théorisée et proclamée par la mouvance patriotique est dans l’impasse. Toutes tendances confondues, les «enfants gâtés de l’houphouëtisme», nés dans les années 40 et 50, qui ont connu la colonisation, entretiennent un rapport névrotique avec l’ex-métropole. Qu’on l’aime à la folie, qu’on la déteste à la folie par intermittences… on vit visiblement dans son regard. La crise a créé un réflexe patriotique au sein du petit peuple, mais ce réflexe n’a pas été très fort au sein d’une élite qui, désormais convaincue de la précarité de ses positions, a cédé à la tentation des stratégies égoïstes et familiales, a regardé l’Etat se déliter sans trop se battre, et a réglé - tous bords confondus - des comptes de toutes façons soldés avec un mort : Houphouët-Boigny.

Et si l’on sortait du post-houphouétisme ?