gbagbo_soroDans exactement une semaine, la fin de la guerre qui a commencé le 19 septembre 2002 sera célébrée à Bouaké, en présence du président Laurent Gbagbo et de plusieurs autres chefs d’Etat africains, espère-t-on. La semaine qui vient de s’achever nous a fourni un indice fort de l’épuisement de la dynamique de belligérance en Côte d’Ivoire avec le vote de la résolution 1765 de l’ONU, qui consacre la normalisation des relations entre Abidjan et la Maison de Verre. Par ailleurs, la Conférence des bailleurs de fonds a eu lieu mercredi, et les promesses en vue du financement du programme de sortie de crise du gouvernement dirigé par Guillaume Soro se sont chiffrées en dizaines de milliards de FCFA. Les bonnes nouvelles s’accumulent, et les manifestations éparses des ex-mouvements d’autodéfense (GPP, FSCO, etc…) ne sont tout au plus que des épiphénomènes. Tout va très bien, Madame la Marquise !

D’où vient-il que nous avons à l’esprit quelques pensées, sinon grincheuses, du moins inquiètes ? En réalité, depuis que nos parents nous ont raconté qu’ils avaient trop dansé trop longtemps sur les airs de «Indépendance cha cha», et qu’ils s’étaient réveillés encerclés par les guerres, le néocolonialisme, le tribalisme et tous les mauvais «ismes» – on parle bien des bons «té» –, certains d’entre nous se méfient comme de la peste des réjouissances et des célébrations.

La guerre est finie. Et si elle est finie «façon Ouaga» plutôt qu’à la mode Linas-Marcoussis, c’est parce qu’une résistance patriotique et populaire s’est dressée face à la volonté de puissance et à l’arrogance d’une coalition aujourd’hui démembrée. Cette résistance a souvent été comparée à celle de nos Pères, qui a fait comprendre aux colonisateurs qu’il fallait partir – même si l’un d’entre eux a réussi le tour de passe-passe de «partir pour mieux rester». Cette résistance a souvent mis en question la réalité de nos indépendances et mis en accusation nos pères de l’indépendance, pointés du doigt pour avoir «vendu le pays», «trahi la cause» dès l’accession à la souveraineté formelle. S’il est vrai que nous nous acheminons, maintenant que la guerre est finie, vers une «seconde indépendance», nous devons nous entendre, au-delà des slogans faciles, sur les raisons qui ont corrompu la «première indépendance» et ne considérer l’action de nos dirigeants qu’à leur capacité à ne pas reproduire les fautes du passé.

Certains intellectuels africains, francophones comme anglophones, estiment que le principal péché des Anciens a été d’arracher les libertés des peuples d’Afrique des mains des colons pour se contenter de les monopoliser, et de mettre leurs peuples enchaînés à leur propre disposition ou à la disposition de leurs maîtres respectifs dans le cadre de la Guerre Froide – ou les deux.

Si nous sommes d’accord avec l’analyse de ces intellectuels, nous devons juger nos dirigeants – maintenant que la guerre est finie – à la manière dont leurs systèmes ménagent et protègent nos libertés individuelles et nos libertés collectives, à l’exception de la liberté de notre Etat par rapport aux autres (pour laquelle nous pensons nous être battu à la suite des Anciens).

Dès lors que les choses sont ainsi posées, les questions qui fâchent apparaissent. Elles nous montrent l’ampleur de travail de «rectification» qui devra commencer dès que le flambeau de la paix de Bouaké s’éteindra. Qu’en est-il, au sortir de cette guerre, des libertés économiques du citoyen ? Quelle est la marge de liberté du marchand qui achemine l’igname de l’intérieur du pays jusqu’à Abidjan, par rapport à celle des seuls représentants de l’Etat qu’il croise – les forces de l’ordre ? Dans quelle mesure l’opérateur économique ivoirien est-il mieux protégé de la violence et de l’arbitraire que ses homologues mauricien, botswanais ou norvégien ? Quel est son degré de tremblement et d’appréhension quand il se rend dans un tribunal ? Quand son droit lui est reconnu, doit-il ensuite passer par l’arbitraire du bakchich ? Que signifie pour l’Ivoirien le droit à la santé et à l’éducation, dès lors que la corruption établit ses propres règles et subvertit tellement le principe de la gratuité qu’il perd tout son sens ?

De manière générale, l’Etat, dans nos postcolonies d’Afrique francophone, s’accorde trop de droits et en laisse finalement assez peu au citoyen. Les exemples de ce réflexe qui ne s’interroge même plus, tellement il est ancré, courent dans les rues. Dans l’affaire des déchets toxiques, l’Etat (victime certes, mais aussi complice, quand bien même ce ne serait que par négligence) s’est indemnisé assez largement ; ses démembrements ont eu facilement leur «dû» et n’ont pas subi le chemin de croix que les victimes anonymes – éreintées par l’arbitraire d’une bureaucratie qui crée le cafouillage pour mieux en profiter – continuent de vivre. Pour parachever le processus de paix, le gouvernement lève des fonds à l’international alors que depuis deux ans, le budget n’est plus discuté à l’Assemblée nationale, devant la représentation du peuple souverain. Le gouvernement endette le peuple, sans trop lui expliquer les détails, pour «arranger» ce que son chef, Guillaume Soro, a «gâté». Le gouvernement se couvre d’amnistie, l’Etat est irresponsable devant le peuple, sauf que ce dernier a désormais, en plus du droit d’applaudir, celui de voter.

Nous ne voulons pas jouer les rabat-joie. Mais il nous semble important de dire ces choses. La guerre qui a commencé le 19 septembre 2002 est finie, ou sur le point de finir. Implacable, la crise qui a commencé au début des années 1980 ne cesse de s’aggraver, et de changer de visage chaque jour – pour le pire.

C’est à cette crise qu’il faut s’attaquer. Au risque de voir devant nos yeux pire que la guerre.