sarkozy_dakar200Le nouveau président français Nicolas Sarkozy s’est posé, au cours de sa campagne électorale, en «homme de la rupture» avec les réseaux françafricains dont Jacques Chirac était, avec Jacques Foccart et Charles Pasqua, un dignitaire historique. Sa première tournée africaine était donc attendue par tous les exégètes des relations franco-africaines. Les destinations choisies n’ont pas été symboliques d’une volonté de renouveau. Alors qu’au départ, le Gabon d’Omar Bongo n’était pas prévu, le vieux dictateur toujours généreux avec les partis politiques français a réussi à renverser la tendance. L’Afrique du Sud et le Ghana étaient évoqués, mais les visites à ces deux pays seront remises à plus tard. Sarkozy a choisi d’aller au Sénégal, au Gabon et en Libye. Les deux derniers pays sont dirigés depuis près de trente ans par des hommes dont la démocratie n’est pas la marque distinctive, mais qui sont assis sur des éponges à pétrole et, bien entendu, à pétrodollars.

Reste le Sénégal. Pays dont la francophilie des dirigeants n’a jamais été prise à défaut, dont l’actuel chef de l’Etat est marié à une Française, il offre une vitrine démocratique plus ou moins acceptable, malgré quelques reculs en matière de droits de l’homme, une élection présidentielle à problèmes et des législatives boycottées par l’opposition. Cela dit, le Sénégal est le meilleur endroit où Sarko peut faire son show, porter beau et surtout énoncer une politique «nouvelle» qui aurait été discréditée d’emblée si elle avait été professée à Tripoli ou à Libreville.

Habile, Nicolas Sarkozy a choisi de faire preuve d’égards envers la presse locale – souvent méprisée par les politiques ou les hommes d’affaires européens – et les étudiants – les responsables français s’étant rendus compte du désamour dont leur pays est l’objet au sein des nouvelles générations africaines qui n’ont pas connu la colonisation. Sarkozy a donné deux interviews dans la presse sénégalaise – le quotidien d’Etat Le Soleil et le quotidien privé Walfadjri – et prononcera un discours à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

Dans la presse sénégalaise, le nouveau président a annoncé les couleurs, usant d’une rhétorique assez fine sur les questions délicates de la Françafrique (avec tout ce qu’elle comporte) et de l’immigration africaine. Il esquive la question des sommets France-Afrique. «La France a noué au fil du temps une relation particulière avec l’Afrique et je souhaite que nos relations avec l’Afrique soient une des orientations prioritaires de la politique étrangère de la France car je suis intimement persuadé que la France et l’Afrique, l’Europe et l’Afrique ont un destin commun. Aujourd’hui, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire, je veux entretenir avec l’Afrique des relations amicales, équilibrées et décomplexées, reposant sur deux conditions essentielles : une volonté commune et un respect mutuel. La relation de la France avec l’Afrique est forte, spéciale, car la France est la meilleure des passerelles entre les continents africain et européen, mais cette relation ne peut pas être exclusive. J’ai le souci de moderniser les relations qu’entretient la France avec ses partenaires africains, d’arriver à la responsabilisation de chacun dans un partenariat étroit, mais exigeant et d’en chasser les vieux démons du clientélisme, du paternalisme et de l’assistanat. Sur les sommets Afrique-France, il faut en discuter avec nos partenaires africains, car la France n’entend pas décider seule. Dans l’immédiat, je constate que cette formule que la France a initiée avec le groupe des pays francophones, avant de l’élargir progressivement à l’ensemble du continent, est maintenant reprise par d’autres partenaires de l’Afrique, notamment par l’Union européenne», a-t-il dit à Walfadjri.

Sur le maintien ou non des bases militaires françaises, Sarkozy lance quelques piques aux courants d’opinion qui demandent leur démantèlement – notamment en Côte d’Ivoire – mais envisage tout de même des aménagements et des clarifications qui seront discutés avec les gouvernements africains. Qu’on se le dise : si les militaires français doivent quitter un pays africain, il faudra que le gouvernement de ce pays le demande clairement ! Ceci dit, Sarkozy lève un tabou : celui des clauses réservant, dans certains pays comme la Côte d’Ivoire, le Niger et le Bénin, l’intégralité de certaines matières premières africaines à la France. «Il me semble que la contestation (…) est très localisée et n’est pas sans rapport avec une instrumentalisation politique. Votre question m’offre l’occasion de réaffirmer une évidence : la France ne maintiendra jamais ses bases contre l’avis des pays qui accueillent ses bases. Je pense néanmoins qu’il faut clarifier les objectifs d’une telle présence et, si besoin est, son cadre juridique. Le Sénégal a renégocié en 1974 l’accord de 1960. D’autres pays ne l’ont pas fait alors que ces accords comportent des clauses aujourd’hui caduques et anachroniques comme l’accès aux matières premières ou des commandements communs. Je pense également qu’il est nécessaire de donner la plus grande transparence aux droits et obligations réciproques de ces accords. La guerre froide est finie et la mission des forces pré-positionnées a beaucoup évolué. Je vous rappelle que le dispositif militaire français en Afrique a désormais pour principale mission d’appuyer les efforts de l’Union africaine pour construire une architecture de paix et de sécurité et soutenir la montée en puissance des forces africaines en attente pour permettre au continent africain de garantir lui-même sa sécurité. On ne saurait exclure que la réalisation de cette mission entraîne des ajustements à l’avenir», a affirmé Sarkozy à Walfadjri.

Le président français semble persuadé du manque de témérité des dirigeants politiques africains, notamment ivoiriens. Et il se dit sans doute que les opposants à la Françafrique déjà arrivés au pouvoir sont encore minoritaires dans l’establishment africain, et qu’ils seront forcément isolés. Contrairement à Jacques Chirac, enfermé dans le passé, il ouvre la voie à une évolution de la relation franco-africaine, mais met le leadership africain à l’épreuve : s’il ne fait pas preuve de courage pour mettre fin à certaines ambiguïtés qui ne les arrangent pas ou plus, ce sera bien de sa faute, et non de celle de la France, susurre de manière subliminale Sarko. Le président français s’offre même le luxe d’encourager l’Union africaine, ce que n’aurait jamais fait De Gaulle, Pompidou ou même Chirac, qui estimait que le président sud-africain Thabo Mbeki ne connaissait pas «l’âme et la psychologie de l’Afrique de l’Ouest». «Je suis convaincu, comme Kwame Nkrumah, que l’Afrique doit s’unir. La nécessité d’une Union africaine, ou d’Etats unis d’Afrique, dotée de la volonté politique et des moyens institutionnels qui lui permettent de relever les défis auxquels le continent africain doit faire face me paraît évidente. La France soutient cet objectif et le dialogue permanent avec l’Union africaine est pour nous un principe central dans la conduite de la politique africaine. C’est unie et efficace que l’Afrique pourra pleinement jouer son rôle sur la scène internationale, venir à bout des derniers conflits qui subsistent et répondre aux menaces économiques, environnementales ou sanitaires sur le continent. Il appartient aux Africains de trouver les modalités de cette union, selon les méthodes qui leur paraissent les mieux adaptées à cet objectif. Le défi lancé n’est pas simple et nous en faisons l’expérience en Europe où le processus engagé depuis des années déjà connaît des hauts et des bas. Mais il est essentiel pour favoriser le développement économique notamment à travers des infrastructures de qualité et accroître son poids dans les négociations internationales et je pense ici notamment à celles de l’Omc. Je n’ai pas de modèle ou de mode d’emploi à proposer», a dit Nicolas Sarkozy au Soleil.

Sur la question de l’immigration, Sarkozy a bien l’intention d’aller à la pêche aux cerveaux et aux jambes (pour le football et l’athlétisme !) d’Afrique. Il sait bien que la crise économique en Afrique et l’absence de perspectives pour la jeunesse fait qu’une telle politique d’immigration sélective – que le Canada applique depuis plusieurs années, au grand bonheur des élites africaines fatiguées des pesanteurs du continent – ne peut pas être impopulaire. Mais il veut ménager son homologue sénégalais, qui hurle au pillage des cerveaux. L’immigration économique est repartie, sauf que la France n’a plus besoin d’ouvriers mais d’ingénieurs, de médecins, d’artistes et de sportifs de très haut niveau. «La loi du 24 juillet 2006 a instauré la carte « compétences et talents » et ouvert, pour la première fois depuis 1974, le marché du travail français. Il ne s’agit pas de favoriser les travailleurs issus de telle ou telle région mais bien d’ouvrir de vraies perspectives professionnelles dans les domaines où le marché de l’emploi français recherche des compétences. L’antenne de l’Anaem (Agence nationale de l’accueil des étrangers et des migrations) basée à Dakar aura précisément pour mission d’aider les travailleurs sénégalais à mieux connaître et à profiter de ces perspectives professionnelles nouvelles», a expliqué le président français au Soleil.

Au Sénégal, Nicolas Sarkozy rencontrera l’opposition politique à l’Hôtel Meridien de Dakar. Une manière de montrer que les relations exclusives avec les présidents africains sont révolues, et que Paris garde un œil sur des sons de cloche différents. Il est désormais question de savoir si le président français fera la même chose au Gabon, sachant qu’en Libye il n’y a pas d’opposition légale. Sarko a déclaré à la presse sénégalaise vouloir «moderniser les relations qu’entretient la France avec ses partenaires africains, d’arriver à la responsabilisation de chacun dans un partenariat étroit, mais exigeant et d’en chasser les vieux démons du clientélisme, du paternalisme et de l’assistanat». Dira-t-il la même chose à la société civile gabonaise, quand on sait que la France a annulé 20% de la dette publique gabonaise et travaille à la décote de 33% de sa dette envers les pays membres du Club de Paris ?