gbagbo_bouak_Les Ivoiriens et les observateurs de la crise en Côte d’Ivoire ont tellement été déçus par des «fausses alertes» annonçant la paix en vue qu’ils ont désormais des réflexes de Saint-Thomas : ils veulent voir avant de croire. Ainsi, la cérémonie d’hier baptisée «la flamme de la paix», durant laquelle le président Laurent Gbagbo et le Premier ministre et ancien chef rebelle Guillaume Soro ont décrété de concert la fin de la guerre et mis le feu symboliquement dans une benne remplie d’armes de guerre, ne peut pas susciter un enthousiasme dénué de toutes interrogations. Suffit-il de brûler quelques milliers de kalachnikovs pour passer l’examen de passage de la paix après près de cinq années de conflit, pour faire s’effondrer les différents murs de méfiance et de haine qui se sont dressés depuis le 19 septembre 2002 ?

Non, bien entendu. La paix n’obéit pas à la «pensée magique». Elle n’est pas instantanée comme le café. Très souvent, un processus de guerre peut se camoufler sournoisement derrière un processus de paix – ainsi des accords de Linas-Marcoussis, en janvier 2003, dont l’inapplicabilité a conduit à la crise ouverte de novembre 2004. Il faut donc se méfier des faux nez et des apparences. Le scrutateur de paix a un devoir de scepticisme.

Cela dit, la flamme de Bouaké est porteuse d’espérances. Pour la Côte d’Ivoire, pour l’Afrique de l’Ouest, pour le continent africain. Des signes très clairs poussent à l’optimisme.

Premièrement, la belle brochette de chefs d’Etat africains venus courageusement et souvent de loin (comme le Sud-Africain Thabo Mbeki) dans cette ville de Bouaké, ancien fief de la rébellion ivoirienne, où un attentat – perpétré par des ennemis du processus de paix – a failli ôter la vie à Guillaume Soro. Un courage qui indique la détermination du leadership africain à en finir avec une crise ivoirienne qui n’a que trop duré. De plus, au-delà du courage, l’on a senti la volonté de l’Afrique de l’Ouest d’en finir avec une crise fratricide qui a commencé depuis 1989. On ne le sait que trop : le conflit ivoirien n’est qu’un épisode de plus de la «guerre mondiale d’Afrique de l’Ouest», elle-même paradigmatique des «conflits déstructurés» de la période post-guerre froide, où les particularismes se sont exprimés dès lors que le couvercle du parti unique a sauté, avec d’autant plus de rage que la fin du pacte de Varsovie ouvrait un marché sauvage des armes légères et que les prédateurs des pays riches étaient bien décidés à désosser l’Etat africain pour obtenir les richesses minières du continent quasiment gratuitement. Les guerres ont ainsi voyagé du Liberia à la Côte d’Ivoire en passant par la Sierra Leone et (un peu) la Guinée grâce à une nébuleuse dont les piliers autochtones étaient Charles Taylor et Blaise Compaoré. Charles Taylor, prisonnier à La Haye, connaît un destin qui découragerait bien des vocations de pyromane. Plus malin, Blaise Compaoré – qui triomphait à Bouaké, de concert avec Thabo Mbeki – a choisi de se protéger en se drapant, comme Houphouët-Boigny hier, dans les habits précieux d’apôtre de la paix. Côte d’Ivoire, Togo, Niger… Après avoir été souvent une partie des problèmes, il commence à être régulièrement – avec en plus l’expérience du pouvoir – une partie des solutions.

flamme_de_la_paixDeuxièmement, la flamme de la paix contribue, beaucoup mieux que toutes les manifestations symboliques des derniers mois, à rendre irréversible le mouvement vers une sortie de crise. Actuellement en Côte d’Ivoire, les aspects techniques du processus de paix sont importants certes, mais bien moins que la solidification d’un édifice (celui de l’accord de Ouaga) qui fait face à de nombreuses initiatives subversives. Comme durant les processus de paix précédents, la période que vit actuellement la Côte d’Ivoire est délicate : on sent la paix venir, en même temps que les derniers soubresauts de ses ennemis. On se rappelle ainsi de la «black-on-black violence» avant les élections de 1994 en Afrique du Sud… Il est évident que la maturation des processus fait qu’à un moment, tout retour en arrière devient suicidaire. C’est de ne l’avoir pas compris que sont morts dans le déshonneur le rebelle angolais Jonas Savimbi et le chef de guerre sierra-léonais Foday Sankoh. A travers l’événement de Bouaké, Guillaume Soro contribue à rendre impossible un retour dans le «maquis», pour lui comme pour ses camarades qui se font encore des idées. Tout reniement des rebelles jetterait, de plus, une grosse tâche sur la belle toge de Blaise Compaoré, néo-sage selon la geste houphouétienne.

Henri Konan Bédié et Alassane Dramane Ouattara, les chefs de l’opposition réunis au sein d’une alliance qui ressemble de plus en plus à un simple tandem de vieux chevaux de retour, ont bien compris la symbolique. Puisqu’ils n’ont aucun intérêt à participer à l’irréversibilité d’une paix qui n’a plus pour première condition la fragilisation ou le départ du président Gbagbo, ils ne sont pas venus à Bouaké. Ont-ils raison ? Ont-ils tort ? La sagesse politique exige de ceux qui ne peuvent pas contrarier une vague de se plier au courant, afin de ne pas sombrer et de survivre, en misant sur des circonstances plus favorables dans le futur. Gbagbo l’a souvent fait lui-même, acceptant les accords de Linas-Marcoussis pour se requinquer et mieux les mettre en crise. Aujourd’hui, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, en guerroyant sans discernement contre Gbagbo, boudent des chefs d’Etat africains auxquels ils comptent pourtant s’adresser dans les semaines et les mois qui viennent, afin de plaider leur cause. Ils rapprochent inexorablement du chef de l’Etat ivoirien un Guillaume Soro qui a besoin de motifs de rupture acceptables.

Que dire de la France ? En première ligne au début du conflit ivoirien, toujours très impliquée militairement, elle se banalise. Comme les Etats-Unis et la Chine, elle n’était représentée que par un ambassadeur, laissant aux Africains le bénéfice politique d’une paix où ses choix ont été – c’est une litote de le dire – très contestables. Moins d’arrogance et d’amertume auraient conduit Nicolas Sarkozy à se faire représenter au moins à un niveau ministériel, par exemple par une jeune Franco-Africaine à la Rama Yadé. Paris n’a jamais su arrêter les frais. Au Rwanda, après l’arrivée au pouvoir de Kagamé, la France a cru qu’elle pouvait réécrire l’Histoire avec quelques alliés au Zaïre, puis a choisi de se murer dans la négation et l’orgueil. En Côte d’Ivoire, elle prend son temps, persuadée de son incontournabilité. C’est jouable, mais c’est risqué. Très risqué.