Est-ce donc un des signes de «l’exception ivoirienne» ? Alors qu’habituellement en Afrique, les conflits armés poussent les citoyens et les observateurs à s’interroger sur les chances de survie de l’Etat, on est bien obligé d’affirmer qu’au pays des Eléphants, la problématique se pose autrement. Paradoxalement (à première vue), la crise politico-militaire est, pour de nombreuses corporations et groupes d’intérêt, l’occasion rêvée pour donner de la voix et faire «avancer des dossiers». Partis politiques, enseignants, douaniers… tout le monde compte bien profiter de «l’aubaine» de la déstabilisation de l’Etat pour mieux l’obliger à accepter des revendications qui seraient, peut-être, plus difficiles à imposer en période de paix. Alors que la crise tire à sa fin, voici que la Grande Muette, elle aussi, se fâche, rouspète et revendique. Des murmures (savamment entretenus) parcourent les casernes. On s’interroge sur les retards de paiement des «primes de guerre» ou «primes alimentaires». On demande à l’Etat un «dédommagement» de fin de guerre : six millions de FCFA par soldat !

d_fil_Comment expliquer ce déchaînement assez inattendu d’exigences catégorielles alors que la Côte d’Ivoire est en train de sortir du plus profond abîme de son Histoire ? Difficile à dire, mais certaines pistes de réflexion peuvent être explorées.

Premièrement, cette crise atypique a trop duré, alors que ses manifestations militaires et tragiques n’ont été que des pics de courte durée. Elle a fini par «lasser» ceux qui attendaient son terme pour poser leurs problèmes. La guerre avait, la plupart du temps, des apparences de normalité : il n’était donc pas question de repousser ad vitam aeternam l’expression de difficultés s’exacerbant un peu plus chaque jour. Le conflit armé n’a pas fait disparaître les soucis du quotidien !

Deuxièmement, dès le moment où l’enjeu le plus immédiat de la crise a été le maintien ou l’éviction du pouvoir du président élu, une tendance très naturelle de la nature humaine s’est révélée. Puisque Gbagbo est dos au mur et a besoin de nous, profitons-en pour faire monter les enchères, se sont dit plusieurs groupes et corporations, courtisés en permanence par ceux dont le but était de ravir le fauteuil à celui qui était assis dessus.

Troisièmement, l’expérience a montré que la crise n’avait pas provoqué un appauvrissement net du pays. L’économie de guerre avait rendu certaines poches encore plus pleines, la fièvre consommatrice continuait d’habiter de nombreuses notabilités politiques, l’argent coulait à flots et la corruption s’emballait. L’instabilité gouvernementale créait des décaissements énormes pour des projets toujours inaboutis, sans que personne ne s’en offusque. Le budget de l’Etat ne cessait d’augmenter, mais l’argent était désormais affecté aux dépenses de fonctionnement d’un gouvernement n’zassa particulièrement dépensier, tandis que tous les investissements et grands projets marquaient le pas. L’invocation permanente de la crise devenait donc, pour de nombreux Ivoiriens, un «piège à cons» tendu par la coterie des jouisseurs.

Bref, la crise devenait, aux yeux du grand nombre, le moment idéal pour faire prospérer les fortunes privées au détriment de l’Etat. D’autant plus que l’Etat lui-même se sentait souvent si fragile qu’il donnait l’impression d’acheter la fidélité de ses serviteurs – notamment des militaires. Une option qui a coûté très cher aux entreprises les plus loyales du secteur privé, prises à la gorge entre les stratégies mafieuses de certains hommes d’affaires et les besoins toujours grandissants du fisc, des douanes et d’un «racket» profitant lui aussi de l’instabilité institutionnelle pour s’épanouir au-delà de ce qu’on pourrait appeler ses territoires naturels…

La manière dont la crise se termine ne contribue pas non plus à ériger une «morale de l’Histoire» et conforte ceux qui pensent avoir été bernés dans un conflit-carnaval où tout devenait possible et qui donnait l’occasion aux plus filous de «manger». Les militaires qui ont maintenu intacte leur loyauté envers l’Etat s’étranglent de rage lorsqu’ils voient le luxe insolent dans lequel baignent leurs anciens camarades qui ont trahi, ont été absous et jouent les vedettes. Ils se voient comme les «dindons de la guerre», d’autant plus que leurs chefs, en rapport direct avec le pouvoir politique, leur semblent avoir accumulé, eux aussi.

La crise politico-militaire a réussi à assécher les valeurs, à déboussoler les esprits naguère nourris aux idéaux républicains. C’est cela le vrai danger. Il est impossible de bâtir une paix durable sans qu’elle repose sur un socle solide, une utopie partagée. Si tant d’Ivoiriens veulent «manger» ici et maintenant, c’est parce qu’ils ne croient plus en un avenir collectif. Il est urgent de rebâtir un vrai projet national crédible, dans lequel le plus grand nombre se reconnaîtra et acceptera de mourir un peu à lui-même. Ce travail est celui des hommes politiques de ce pays. Pour l’instant, ils semblent être engagés dans une précampagne dont le nec le plus ultra est de diaboliser l’adversaire. Cela n’est pas suffisant. Aujourd’hui, le désarroi national se fonde aussi sur un constat. Tous les bords politiques ont été aux affaires, séparément ou (le plus souvent ces dernières années) ensemble. Tous ont déçu, tous se sont laissés aller à des dérives visibles par tous, en matière de bonne gouvernance. La saleté généralisée des dix communes du district d’Abidjan, gérées par des maires de toutes les obédiences politiques, montre qu’il n’y a plus de poche de moralité naturelle. Dès à présent, les leaders ivoiriens doivent s’atteler à construire des projets dont le cœur sera la résurrection morale de leur pays. C’est à la crédibilité de cet aspect de leurs engagements de campagne qu’ils seront jugés.