La semaine qui vient de s’achever a été marquée, en Côte d’Ivoire, par ce qu’on pourrait appeler le retour des vieilles figures de style. L’affaire Kieffer a rebondi alors que pas grand monde s’y attendait à Abidjan. De nouveau, l’on sent l’odeur des règlements de comptes juridico-médiatiques entre les capitales française et ivoirienne. L’on comprend, après une longue euphorie consécutive aux accords de Ouagadougou, que la paix n’est pas totalement acquise, que l’ère des intrigues internationales autour de la Côte d’Ivoire n’est pas terminée avec l’ère Chirac, que – selon la formule devenue célèbre – le serpent n’est pas mort. Retour à la dure réalité d’un processus de paix laborieux, comme tous les processus de paix !

GuillaumeSoroKigbafori_7_3Un retour à la réalité d’autant plus douloureux qu’il rappelle à tous que nous ne sommes qu’à une étape, et que ce n’est qu’à la fin de la course que l’Etat de Côte d’Ivoire retrouvera une certaine solidité. Il faut donc avancer ! De plus en plus, les langues se délient, les interrogations se multiplient sur les résultats d’un gouvernement qui est – ne l’oublions pas ! – chargé de conduire la Côte d’Ivoire aux élections dans un délai rapide, notifié par le chronogramme signé par les différentes parties à Ouagadougou. Que veut Guillaume Soro ? Est-il sérieux ? Que cache sa haine du «fétichisme des dates» ? A-t-il un agenda caché ? Est-il raisonnable pour la galaxie patriotique de faire corps avec lui dans un enthousiasme aveugle, et de jeter aux orties la réactivité et le sens de l’anticipation qui l’ont toujours caractérisée ?

Ces questionnements sont légitimes. D’autant plus légitimes que, sur la question électorale, l’on sent une divergence d’approche entre le président Gbagbo et son Premier ministre. Guillaume Soro n’apprécie pas que son «boss» veuille des élections «vite, vite, vite». Juste après Ouagadougou, ses proches ont orchestré une campagne de presse plus ou moins discrète pour discréditer l’empressement présidentiel. Dans le fond, qui peut pourtant contester cette évidence, rappelée par Gbagbo le 6 août dernier ? «La Côte d’Ivoire ne doit pas donner l’impression qu’elle retarde les élections qui seules confèrent la légitimité à tout dirigeant dans un régime démocratique.»

Qui a intérêt à repousser les élections ad vitam aeternam ? Guillaume Soro sera Premier ministre jusqu’à l’échéance finale du processus de Ouaga – la présidentielle. Et après ? Que deviendra-t-il, sans rébellion sur laquelle trôner et sans Primature sur laquelle régner ? Angoissante question ! Privé des prébendes que l’économie de guerre continue de fournir en «zones CNO» et du «budget de souveraineté» que procure la Primature, il se banalisera et sera obligé de conquérir, à la loyale et selon les règles démocratiques, son royaume politique. Reste une chose : plus il dure à la Primature, plus il tarde dans la rétrocession des zones territoriales qu’il a extorquées à l’Etat, et mieux cela vaut pour lui. Sa bourse s’alourdit – or qui a de l’argent en réserve est bien parti pour s’imposer sur le long terme en politique, notamment dans la bataille de l’après-Gbagbo !

Par ailleurs, il ne faut pas être naïf. Les apparentes bonnes dispositions de toute la communauté internationale par rapport à l’accord de Ouaga ne sont, pour certaines puissances, que des leurres destinés à mettre en place de nouvelles stratégies. L’une d’entre elles consistera, quelques semaines ou quelques mois avant le terme officiel du chronogramme de Ouaga, à accréditer l’idée selon laquelle la nouvelle étape du processus de paix ivoirien n’est qu’une manœuvre du président Gbagbo et de complices africains pour repousser au maximum les élections. Paris mettra en avant le coût de son engagement militaire et de celui de l’ONU, hurlera que la passivité de la communauté internationale s’achèvera par un fiasco global – un retrait sans élections. L’opposition et ses relais internationaux, comme d’habitude, feront monter le tensiomètre en accusant – comme le font déjà Alassane Ouattara et Gérard Stoudmann – l’ONU de conduire le pays à la guerre civile par son incurie. L’objectif de ce tapage sera d’obtenir une reprise en main du dossier ivoirien par la «nébuleuse».

De plus, il suffit d’ouvrir les oreilles dans un certain nombre de milieux pour décrypter une nouvelle tactique. Celle qui consiste à repousser une éventuelle relégitimation de Gbagbo en espérant atteindre un des deux objectifs suivants. Premièrement, compter sur la lente dégradation de l’état du pays, la confusion idéologique, le discrédit progressif de toute la classe politique et la fatigue générale pour réussir un coup d’Etat par «consentement global». Deuxièmement, attendre 2010 dans une ambiance de plus en plus délétère et arguer que Gbagbo a déjà eu ses «dix ans réglementaires» et ne doit plus se présenter – certains analystes hostiles au président se sont en effet convaincus qu’il ne peut pas perdre la prochaine présidentielle. Et si Guillaume Soro était, dans l’édifice institutionnel ivoirien, la taupe chargée de faire réussir un de ces scénarios, qui visent à maintenir le statu quo stratégique et à disqualifier l’idée même de Refondation jusqu’au retour au pouvoir d’un houphouétiste garant des intérêts de l’ex-métropole ?

Pour démontrer que de telles analyses relèvent de la paranoïa, le Premier ministre doit désormais donner des gages et s’engager plus en avant. Pourquoi refuse-t-il par exemple d’aider le président à régler l’affaire des primes en raisonnant ses troupes et en les poussant à la modestie ? Qu’attend-il pour démanteler toutes les filières de contrebande qui passent par «ses» zones et permettent l’exportation d’un certain nombre de matières premières à partir du port de Lomé – ce qui fait perdre de l’argent à l’Etat ivoirien ? Comment doit-on comprendre le maintien de la Loterie nouvelle de Côte d’Ivoire là où la LONACI devrait avoir de nouveau droit de cité sur tout le territoire national ? Guillaume Soro doit comprendre que les sacrifices ne doivent pas être unilatéraux. D’autant plus qu’il est engagé dans une voie irréversible. S’il quitte le processus de paix, il ne saurait avoir un destin différent de celui de Jonas Savimbi ou de Foday Sankoh. Une dernière question : pourquoi refuse-t-il une garde rapprochée burkinabé ?