28 août 2007
Nicolas Sarkozy : "L'Afrique n'a pas besoin de notre charité"
Extraits du discours de politique générale de Nicolas Sarkozy, consacrés à l'Afrique. Bonne lecture.
«En ce début de XXIème siècle, le monde n'a pas besoin d'une table rase. Les institutions nécessaires existent. Les réformes engagées en 2005 dans le système des Nations-Unies vont dans le bon sens. Ce qui a manqué jusqu'à présent est la volonté politique de les mener à terme, notamment l'élargissement nécessaire du Conseil de Sécurité, dans les deux catégories de membres, avec comme nouveaux membres permanents l'Allemagne, le Japon, l'Inde, le Brésil et une juste représentation de l'Afrique.
Le Fonds Monétaire International, lui aussi, doit conduire d'indispensables réformes pour mieux refléter et agir sur les réalités d'aujourd'hui : c'est précisément ce que propose Dominique Strauss-Kahn, candidat de l'Union européenne au poste de directeur général.
Enfin, le G8 doit poursuivre sa lente transformation. Le dialogue conduit, lors des récents sommets, avec les plus hauts dirigeants de la Chine, de l'Inde, du Brésil, du Mexique et de l'Afrique du Sud, devrait être institutionnalisé et durer une journée pleine. Peu à peu, le G8 doit devenir le G13. Autant que la concertation économique, la nécessité d'une coopération étroite entre les pays les plus industrialisés et les grands pays émergents pour lutter contre le changement climatique justifie cette évolution.
La protection de notre planète rend en effet indispensable la reconnaissance de responsabilités communes, mais différenciées, par les principales puissances de ce monde nouveau. La France sera au cœur de ce grand débat, qui revêtira un caractère structurant pour les relations internationales.
Ce nouveau concert des grandes puissances, du Conseil de Sécurité élargi au G8 transformé, ne saurait laisser de côté la défense et la promotion des droits de l'Homme et de la démocratie. Bien au contraire : la globalisation a contribué, et je m'en félicite, à l'émergence d'une opinion mondiale de mieux en mieux informée, de plus en plus réactive.
A travers les médias et les mouvements associatifs, elle s'affirme comme un acteur à part entière de la vie internationale. Dans ce combat pour la promotion des valeurs fondatrices de notre République, un combat plus soucieux de résultats tangibles que d'effets déclaratoires, je compte maintenir un dialogue régulier avec nos principales ONG. Une première séance s'est tenue à l'Elysée en juin ; d'autres suivront, notamment sur la problématique du développement de l'Afrique.
A l'écoute de nos associations, je souhaite aussi être à l'écoute des peuples africains : qu'attendent-ils aujourd'hui de la France ? Je vous demande, Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs, d'aller à la rencontre des forces vives du continent et notamment de sa jeunesse. Je lui ai présenté, de Dakar, avec amitié et franchise, mon analyse. Je souhaite prendre connaissance, dans le même esprit d'amitié et de franchise, des attentes de la jeunesse d'Afrique à l'égard de notre pays avant mon prochain voyage sur le continent.
L'Afrique restera une priorité essentielle de notre politique étrangère et un axe central de la politique de coopération de l'Union européenne. Elle n'est pas l'homme malade du monde d'aujourd'hui. Elle n'a pas besoin de notre charité. Depuis plusieurs années, elle connaît une croissance moyenne de 5% et pourrait faire mieux encore si les producteurs locaux de certains produits de base tels que le coton étaient rétribués au juste prix.
L'Afrique a tout pour réussir dans la mondialisation et la France veut l'y aider.
Il s'agit d'accélérer son développement. Malgré ses progrès, l'Afrique reste encore à l'écart de la prospérité mondiale. Elle ne peut tirer le meilleur parti de ses immenses richesses naturelles, trop souvent menacées de pillage, et souffre plus que d'autres des conséquences des changements climatiques. A mi-chemin du calendrier des objectifs du millénaire, il convient donc de poursuivre notre effort d'aide.
Ce n'est pas seulement affaire de montants financiers, même s'il ne fait pas de doute que notre engagement doive être maintenu en dépit des difficultés qui pèseront sur le budget de 2008. Il faut aussi viser à de meilleurs résultats. Plus d'aide doit signifier plus d'efficacité, et donc une gestion en progrès constant.
Mais il ne peut y avoir de développement ni de prospérité sans sécurité. A cet égard aussi, l'Afrique progresse. Des nombreuses crises qui handicapaient le continent, beaucoup sont en voie de résorption, dans la région des Grands Lacs comme en Afrique de l'Ouest.
La plus tragique reste aujourd'hui celle du Darfour. La souffrance des populations nous oblige. C'est pourquoi j'ai souhaité que la France s'implique pleinement. Il est réconfortant qu'à la suite de la réunion du groupe de contact élargi, à Paris le 25 juin, la communauté internationale ait démontré sa volonté d'agir.
L'adoption de la résolution créant l'opération hybride des Nations Unies et de l'Union Africaine, est un premier succès. La force doit maintenant se déployer au plus vite. La rencontre d'Arusha entre les factions rebelles, au début de ce mois, ouvre les perspectives d'une solution politique qui, seule, permettra un règlement durable de la crise.
Pour mobiliser davantage encore la communauté internationale face aux défis de la paix et de la sécurité en Afrique, j'ai pris l'initiative d'une réunion du Conseil de Sécurité qui se tiendra le 25 septembre à New York, au niveau des Chefs d'Etat ou de gouvernement et que je présiderai.»
27 août 2007
A quel jeu joue Guillaume Soro ?
La semaine qui vient de s’achever a été marquée, en Côte d’Ivoire, par ce qu’on pourrait appeler le retour des vieilles figures de style. L’affaire Kieffer a rebondi alors que pas grand monde s’y attendait à Abidjan. De nouveau, l’on sent l’odeur des règlements de comptes juridico-médiatiques entre les capitales française et ivoirienne. L’on comprend, après une longue euphorie consécutive aux accords de Ouagadougou, que la paix n’est pas totalement acquise, que l’ère des intrigues internationales autour de la Côte d’Ivoire n’est pas terminée avec l’ère Chirac, que – selon la formule devenue célèbre – le serpent n’est pas mort. Retour à la dure réalité d’un processus de paix laborieux, comme tous les processus de paix ! Ces questionnements sont légitimes. D’autant plus légitimes que, sur la question électorale, l’on sent une divergence d’approche entre le président Gbagbo et son Premier ministre. Guillaume Soro n’apprécie pas que son «boss» veuille des élections «vite, vite, vite». Juste après Ouagadougou, ses proches ont orchestré une campagne de presse plus ou moins discrète pour discréditer l’empressement présidentiel. Dans le fond, qui peut pourtant contester cette évidence, rappelée par Gbagbo le 6 août dernier ? «La Côte d’Ivoire ne doit pas donner l’impression qu’elle retarde les élections qui seules confèrent la légitimité à tout dirigeant dans un régime démocratique.» Qui a intérêt à repousser les élections ad vitam aeternam ? Guillaume Soro sera Premier ministre jusqu’à l’échéance finale du processus de Ouaga – la présidentielle. Et après ? Que deviendra-t-il, sans rébellion sur laquelle trôner et sans Primature sur laquelle régner ? Angoissante question ! Privé des prébendes que l’économie de guerre continue de fournir en «zones CNO» et du «budget de souveraineté» que procure la Primature, il se banalisera et sera obligé de conquérir, à la loyale et selon les règles démocratiques, son royaume politique. Reste une chose : plus il dure à la Primature, plus il tarde dans la rétrocession des zones territoriales qu’il a extorquées à l’Etat, et mieux cela vaut pour lui. Sa bourse s’alourdit – or qui a de l’argent en réserve est bien parti pour s’imposer sur le long terme en politique, notamment dans la bataille de l’après-Gbagbo ! Par ailleurs, il ne faut pas être naïf. Les apparentes bonnes dispositions de toute la communauté internationale par rapport à l’accord de Ouaga ne sont, pour certaines puissances, que des leurres destinés à mettre en place de nouvelles stratégies. L’une d’entre elles consistera, quelques semaines ou quelques mois avant le terme officiel du chronogramme de Ouaga, à accréditer l’idée selon laquelle la nouvelle étape du processus de paix ivoirien n’est qu’une manœuvre du président Gbagbo et de complices africains pour repousser au maximum les élections. Paris mettra en avant le coût de son engagement militaire et de celui de l’ONU, hurlera que la passivité de la communauté internationale s’achèvera par un fiasco global – un retrait sans élections. L’opposition et ses relais internationaux, comme d’habitude, feront monter le tensiomètre en accusant – comme le font déjà Alassane Ouattara et Gérard Stoudmann – l’ONU de conduire le pays à la guerre civile par son incurie. L’objectif de ce tapage sera d’obtenir une reprise en main du dossier ivoirien par la «nébuleuse». De plus, il suffit d’ouvrir les oreilles dans un certain nombre de milieux pour décrypter une nouvelle tactique. Celle qui consiste à repousser une éventuelle relégitimation de Gbagbo en espérant atteindre un des deux objectifs suivants. Premièrement, compter sur la lente dégradation de l’état du pays, la confusion idéologique, le discrédit progressif de toute la classe politique et la fatigue générale pour réussir un coup d’Etat par «consentement global». Deuxièmement, attendre 2010 dans une ambiance de plus en plus délétère et arguer que Gbagbo a déjà eu ses «dix ans réglementaires» et ne doit plus se présenter – certains analystes hostiles au président se sont en effet convaincus qu’il ne peut pas perdre la prochaine présidentielle. Et si Guillaume Soro était, dans l’édifice institutionnel ivoirien, la taupe chargée de faire réussir un de ces scénarios, qui visent à maintenir le statu quo stratégique et à disqualifier l’idée même de Refondation jusqu’au retour au pouvoir d’un houphouétiste garant des intérêts de l’ex-métropole ? Pour démontrer que de telles analyses relèvent de la paranoïa, le Premier ministre doit désormais donner des gages et s’engager plus en avant. Pourquoi refuse-t-il par exemple d’aider le président à régler l’affaire des primes en raisonnant ses troupes et en les poussant à la modestie ? Qu’attend-il pour démanteler toutes les filières de contrebande qui passent par «ses» zones et permettent l’exportation d’un certain nombre de matières premières à partir du port de Lomé – ce qui fait perdre de l’argent à l’Etat ivoirien ? Comment doit-on comprendre le maintien de la Loterie nouvelle de Côte d’Ivoire là où la LONACI devrait avoir de nouveau droit de cité sur tout le territoire national ? Guillaume Soro doit comprendre que les sacrifices ne doivent pas être unilatéraux. D’autant plus qu’il est engagé dans une voie irréversible. S’il quitte le processus de paix, il ne saurait avoir un destin différent de celui de Jonas Savimbi ou de Foday Sankoh. Une dernière question : pourquoi refuse-t-il une garde rapprochée burkinabé ?
Un retour à la réalité d’autant plus douloureux qu’il rappelle à tous que nous ne sommes qu’à une étape, et que ce n’est qu’à la fin de la course que l’Etat de Côte d’Ivoire retrouvera une certaine solidité. Il faut donc avancer ! De plus en plus, les langues se délient, les interrogations se multiplient sur les résultats d’un gouvernement qui est – ne l’oublions pas ! – chargé de conduire la Côte d’Ivoire aux élections dans un délai rapide, notifié par le chronogramme signé par les différentes parties à Ouagadougou. Que veut Guillaume Soro ? Est-il sérieux ? Que cache sa haine du «fétichisme des dates» ? A-t-il un agenda caché ? Est-il raisonnable pour la galaxie patriotique de faire corps avec lui dans un enthousiasme aveugle, et de jeter aux orties la réactivité et le sens de l’anticipation qui l’ont toujours caractérisée ?
24 août 2007
Affaire Kieffer : ce qui discrédite les «révélations» de France 3
L'article de Sylvie Kouamé dans Le Courrier d'Abidjan sur le dernier rebondissement de l'affaire Kieffer, dans laquelle Nicolas Sarkozy s'engage désormais.
L’affaire Kieffer rebondit, après une longue «pause». Elle rebondit avec le «témoignage» d’un jeune homme, qui se nommerait Berté Seydou, et qui aurait été le chauffeur de Jean-Tony Oulaï, présumé chef du présumé commando qui aurait assassiné l’ancien journaliste de La Tribune. Une équipe de la chaîne de télévision française France 3 est venue recueillir les propos du jeune Berté Seydou, qui a parlé à visage découvert et les a conduits sans difficulté aucune à plusieurs endroits d’Abidjan, qui seraient les lieux où Guy-André Kieffer, puis sa dépouille, auraient été traînés par un mystérieux commando meurtrier. Ce «nouvel élément» (en réalité déjà à la disposition de la justice française depuis de longs mois) serait «accablant» pour le régime ivoirien, selon la présentatrice de France 3. En réalité, le visionnage du reportage de la chaîne de télévision publique hexagonale, s’il peut créer un choc évident chez le téléspectateur lambda, suscitera mille questions chez les observateurs qui ont suivi le dossier Kieffer de près depuis plus de trois ans. Premièrement, l’on s’interroge sur la crédibilité du «témoin» qui s’affiche devant les caméras de France 3 dans les rues d’Abidjan. De deux choses l’une : soit Seydou dit la vérité, et a des raisons de craindre pour sa sécurité, soit Seydou ment, et il risque d’être emprisonné pour faux témoignage. Dans un cas comme dans un autre, il a reçu des garanties françaises pour une éventuelle «exfiltration» (qui pourrait même déjà avoir eu lieu). Dès lors se pose la question de la corruption : combien de jeunes Ivoiriens à peine alphabétisés refuseraient de dire tout et n’importe quoi pour plaire à quiconque leur proposait un asile doré en France ? Deuxièmement, la version des faits que déroule Berté n’est pas nouvelle. Il y a exactement un an (le 23 août 2006… apprécions le timing !), un article du Patriote – quotidien proche, s’il en est, de l’opposant Alassane Ouattara – racontait la même histoire, reprise par les médias et agences de presse hexagonaux. La seule nouveauté, c’est qu’un jeune Ivoirien, dont l’identité et la fonction réelle auprès d’Oulaï n’est pas confirmée, parle à visage découvert. Troisièmement, le reportage de France 3 arrive comme un élément d’un «plan média» destiné à coïncider avec l’audience accordée à la famille de Guy-André Kieffer par Nicolas Sarkozy. Quatrièmement, le témoignage de Berté, comme de nombreux autres révélations «fracassantes» sur des affaires sordides en Côte d’Ivoire (depuis le charnier de Yopougon), a une particularité : l’on est obligé de croire en la bonne foi de ceux qui parlent, puisqu’aucun élément matériel indiscutable ne vient appuyer leurs propos. Ainsi, le témoignage de Berté Seydou offre «l’avantage» de pouvoir attester de la mort de Kieffer (il l’a vu tuer par les éléments de Jean-Tony Oulaï) et de ne pas être obligé de localiser le corps (exhumé quelques jours plus tard pour être amené dans une destination inconnue). Alors que les premiers «témoignages» recueillis par le juge Ramaël à Abidjan ne réussissaient à établir aucun lien clair avec des autorités politiques, Berté donne une «preuve» pour accabler directement la Présidence ivoirienne – Kieffer y aurait séjourné deux jours et deux nuits. Cinquièmement, on s’interroge sur le sort réservé en France à Jean-Tony Oulaï, présumé assassin de citoyen français venu mystérieusement se réfugier… dans la gueule du loup, c’est-à-dire en France ! Alors qu’un témoignage aussi «solide» et jugés «crédible» par la justice française existe depuis visiblement plus d’un an, Jean-Tony Oulaï n’est pas en prison, mais en liberté, bien que sous contrôle judiciaire. Il n’a pas été mis en examen par la même justice française. Vous avez dit bizarre ? Comme c’est bizarre ! Nous y reviendrons.
Pour regarder le reportage de France 3 : http://jt.france3.fr/1920/
23 août 2007
Des Guinéens tabassent des policiers français...
... Venus "accompagner" des sans-papiers expulsés manu militari.
http://fr.news.yahoo.com/rtrs/20070823/tts-france-expulsions-guinee-ca02f96_4.html
Discours de Sarkozy : la presse française relaie l'indignation de l'élite africaine
Qui a dit que les médias français étaient imperméables aux opinions des intellectuels africains ? Le Monde (avec du retard) et Libé (dans tout un "dossier" sur le Net) relaient l'indignation des penseurs du continent (et de l'Hexagone) après le discours de Sarkozy à Dakar. Cela signifie-t-il que sur d'autres sujets, si les intellectuels africains s'exprimaient avec autant de virulence, ils pourraient obliger la "bulle explicative parisienne" à cesser de ronronner ?
http://www.liberation.fr/rebonds/dicoursdesarkozyadakar/
http://lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-946870,0.html
Débats sur Agoravox...
... Au sujet de "La nouvelle idéologie négrière".
http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=28094
Allez voir si ça vous dit...
20 août 2007
La nouvelle idéologie négrière
Ancien monsieur Afrique du Parti socialiste français et vieux militant connaissant à la fois la faune politique française, les têtes couronnées et les fortes têtes d’Afrique francophone, Guy Labertit est désormais en retrait de l’appareil institutionnel du principal parti d’opposition hexagonal. En profite-t-il pour se donner une plus grande marge de liberté de parole ? En tout cas, il a publié dans Le Monde daté du samedi 18 août 2007, un article d’opinion intitulé «A qui profite l’uranium du Niger ?». Pour les lecteurs du «vénérable quotidien du soir», il revient sur le conflit d’intérêts entre l’Etat du Niger et la firme française publique Areva, accusée de soutenir la rébellion qui sévit dans le Nord du pays. Il met surtout en lumière les accords inégaux qui permettent à Areva d’acheter la matière première principale de l’industrie nucléaire hier au quart du cours mondial, aujourd’hui au tiers. « Selon les critères de l'indice de développement humain, retenus par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), le Niger occupe la dernière position dans le classement de l'ensemble des pays du monde. Cette place est largement due au très fort taux d'analphabétisme (89 %), plus sensible encore chez les femmes. Pourtant, l'uranium du Niger est enlevé par les groupes miniers, dont le français Areva en premier lieu, au tiers du cours mondial, et l'énergie nucléaire est la parade choisie par les puissances industrielles pour limiter le réchauffement de la planète et préserver l'équilibre des écosystèmes. Sauvegarder la planète en maintenant dans la misère la majorité de la population qui vit dans ses espaces recélant l'indispensable source d'énergie ? Cette extravagante conduite politique du monde alimente à peine la mauvaise conscience des instances internationales. A l'ONU et dans d'autres enceintes, il est de bon ton de ressasser, non sans condescendance, l'impérieuse nécessité d'accroître l'aide publique au développement quand la théorie du pillage des matières premières n'est pas aussi morte qu'on le croit - à l'image de ce qui se passe au Niger», écrit-il. Comment arrive-t-on à ne pas se scandaliser qu’un des pays les plus riches du monde extorque son uranium au pays le plus pauvre du monde à un prix dérisoire ? Bruno D., lecteur du Monde estime que dès lors que le Niger est un pays africain, donc dictatorial et mal géré, le pillage de son uranium est acceptable. «Trois questions: 1) Quand bien même Areva (entreprise publique à 94%, dont le principal client est une entreprise publique à 84%) payerait son uranium au prix fort, les sous iraient-ils au développement ou bien dans la poche de quelques dirigents nigériens ? Si la réponse est non, à quoi bon s'offusquer ? 2) Sur quoi a-t-on le plus de contrôle : la destination des aides ou celle des montants des concessions minières? 3) Où y a-t-il le moins d'intermédiaires qui se servent ?»
Les réactions d’un certain nombre d’abonnés du Monde – qui seuls ont le droit de commenter en ligne les articles publiés dans les éditions papier et électronique –sont frappantes et donnent une idée de ce que l’on pourrait appeler une nouvelle idéologie négrière. Refusant à grands cris la «repentance» à l’égard des crimes coloniaux du passé, l’école de pensée productrice de cette nouvelle idéologie se fonde sur une amnésie historique «décomplexée» et sur une vision du monde où la loi du plus fort doit être la meilleure dès lors que le plus fort n’est pas… les Etats-Unis !
Selon Bruno D., puisque le gouvernement nigérien est corrompu, autant mieux le voler – sans pour autant que ce vol soit un disqualifiant moral – et redistribuer au peuple nigérien selon des priorités décidées par les technocrates gérant une « aide » au développement dont le fondement idéologique emprunte à la geste d’Arsène Lupin, gentleman cambrioleur qui dépouille les riches pour donner aux pauvres. «Si le prix payé était celui de marché spot, pensez vous que le développement du Niger en serait amélioré ? Non bien sûr puisque ces recettes retournent immédiatement dans les banques occidentales», écrit, dans la même veine, un certain yfournier. Où l’on comprend tout l’investissement intellectuel mobilisé pour maintenir, dans l’esprit du citoyen occidental, l’image invariable du tyran africain assoiffé de sang et prompt à déposer ses biens mal acquis dans des comptes en Suisse. Qu’est-ce qui justifierait donc les spoliations dont les pays africains sont victimes s’ils étaient dirigés par des chefs «normaux», ni pires ni meilleurs que leurs homologues des pays riches, où la corruption de l’élite politique est, elle aussi, assez préoccupante ? En réalité, dictateurs africains et néo négriers occidentaux sont des alliés objectifs. C’est pour cette raison qu’il n’y a aucune contradiction dans la pose de Nicolas Sarkozy, qui complexe la jeunesse africaine à Dakar, l’accusant de ne pas assez se dresser contre la corruption, pour ensuite encenser le «doyen» Omar Bongo au Gabon, caricature du type de dirigeants contre lesquels il serait urgent de se lever.
La nouvelle idéologie négrière a pour caractéristique de brandir, à tout propos et hors de propos, la «part de responsabilité» des Africains dans leur propre malheur. Le procédé est efficace pour deux raisons. Premièrement, de nombreux dirigeants africains ont montré au monde entier leur irresponsabilité chronique. Il n’est pas possible de ne pas en tenir compte. Deuxièmement, l’esprit humain est binaire. Pour discréditer une approche, il faut mettre en valeur l’évidence d’une approche visiblement opposée – même si les deux sont tout à fait complémentaires et permettent de comprendre la réalité. DavidX, lecteur du Monde, réagit ainsi à l’article de Guy Labertit : «Cette intervention pleine de bons sentiments fait l'impasse sur la responsabilité même des Nigériens et de leurs dirigeants dans la situation actuelle. Si le pays est dans une situation dramatique du point de vue économique, social, humain, il le doit avant tout à la façon dont il a géré ses affaires. Il est responsable de sa situation de faiblesse dont profite, sans beaucoup d'états d'âme, Areva. Nier la responsabilité première des Africains, c'est faire preuve de néo-colonialisme». DavidX ne prouve rien, mais présente une fausse évidence : qu’est-ce qui lui permet donc d’imposer, comme première cause de la pauvreté du Niger, des causes endogènes ? Connaît-il l’histoire de ce pays et surtout des rapports de force dans ce pays ? Jérôme F, quant à lui, évoque le monopole historique d’Areva comme une banale question de gouvernance. «Je ne vois pas pourquoi l'auteur met en cause l'ONU dans ce article. Il semble que le rapport de forces clairement défavorable au Niger provienne d'un monopole d'Areva. Dans ce cas donner des licences d'exploitation à d'autres entreprises est la bonne piste d'amélioration. Malheureusement tant que les mines des concurrents ne sont pas ouvertes Areva est toujours en monopole. Ici le problème semble venir d'une mauvaise gestion passée, et il faut du temps pour la remettre en cause.» Jérôme F sait-il que ce monopole date d’avril 1961, soit moins d’un an après des indépendances négociées par des dirigeants choisis par l’ancien colonisateur lui-même ? Sait-il que le premier président nigérien, Amani Diori, a été renversé par ses anciens maîtres parce qu’il voulait remettre en cause le «deal» uranifère franco-nigérien ?
Certains abonnés du Monde, en commentant l’article de Guy Labertit font carrément preuve de cynisme. Stefool_2, se fondant sur la supériorité technologique de la France et jetant aux orties des notions aussi élémentaires que la propriété et la souveraineté des Etats, affirme : «Des tonnes d'uranium sous la terre n'ont aucune valeur.» Puisque le Niger ne maîtrise pas les technologies d’extraction de l’uranium, il doit se contenter de ce qu’on lui donne. Lokantl, quant à lui, évoque le spectre de l’appauvrissement de la France, qui serait inéluctable si l’ordre mondial devenait plus juste : «C'est un peu facile de réduire ce problème à de méchantes entreprises. Areva = encore entreprise publique, donc l'Etat est complice. Or, l'Etat c'est le peuple dans nos démocraties. Donc nous bénéficions tous, au moins indirectement, des arrangements d'Areva. On peut en revanche rester vigilant, dénoncer les excès, et ne pas reconduire ceux qui pratiquent cette politique. Mais sommes nous prêt à remettre en cause fondamentalement nos modes de vie, conséquences obligées d'un monde plus égalitaire ?» Et si c’était cette peur diffuse du déclassement d’un vieil Empire colonial qui expliquait le succès de la nouvelle idéologie négrière ?
Il ne faut pas désespérer. En France, certains esprits gardent le sens de la justice. Leur esprit peut encore se permettre de saines colères. DH écrit : «Article utile, réactions d'un cynisme troublant! Les mêmes sans doute soutiennent l'expulsion d'immigrés venus des pays spoliés par ces grands groupes. Le riche n'envisage jamais de remettre en cause son mode de vie fondé souvent sur la spoliation de l'autre. En quelque sorte la France, si fière de ses centrales nucléaires, obtient du plus pauvre au monde, africain, de "l'aide"pour financer ses efforts de réduction des gaz à effet de serre !». Lave Plus Blanc met les pieds dans le plat : «Agréablement surpris de trouver un article d'une telle qualité dans Le Monde, je conçois que ses "lecteurs", toujours aussi ignorants des réalités de la bourse aux matières premières dont les prix sont fixés à Londres (et non à Niamey), parlent de "la responsabilité première des Africains". A leurs yeux embrouillés, la France, qui tira sa puissance de son empire colonial, doit le rester, et continuer de traiter en "esclaves" ses fournisseurs d'énergie. Négriers, et fiers de l'être.»
PS : Sur la photo d'illustration, Anne Lauvergeon, présidente d'Areva.
Les dindons de la guerre
Est-ce donc un des signes de «l’exception ivoirienne» ? Alors qu’habituellement en Afrique, les conflits armés poussent les citoyens et les observateurs à s’interroger sur les chances de survie de l’Etat, on est bien obligé d’affirmer qu’au pays des Eléphants, la problématique se pose autrement. Paradoxalement (à première vue), la crise politico-militaire est, pour de nombreuses corporations et groupes d’intérêt, l’occasion rêvée pour donner de la voix et faire «avancer des dossiers». Partis politiques, enseignants, douaniers… tout le monde compte bien profiter de «l’aubaine» de la déstabilisation de l’Etat pour mieux l’obliger à accepter des revendications qui seraient, peut-être, plus difficiles à imposer en période de paix. Alors que la crise tire à sa fin, voici que la Grande Muette, elle aussi, se fâche, rouspète et revendique. Des murmures (savamment entretenus) parcourent les casernes. On s’interroge sur les retards de paiement des «primes de guerre» ou «primes alimentaires». On demande à l’Etat un «dédommagement» de fin de guerre : six millions de FCFA par soldat !
Comment expliquer ce déchaînement assez inattendu d’exigences catégorielles alors que la Côte d’Ivoire est en train de sortir du plus profond abîme de son Histoire ? Difficile à dire, mais certaines pistes de réflexion peuvent être explorées.
Premièrement, cette crise atypique a trop duré, alors que ses manifestations militaires et tragiques n’ont été que des pics de courte durée. Elle a fini par «lasser» ceux qui attendaient son terme pour poser leurs problèmes. La guerre avait, la plupart du temps, des apparences de normalité : il n’était donc pas question de repousser ad vitam aeternam l’expression de difficultés s’exacerbant un peu plus chaque jour. Le conflit armé n’a pas fait disparaître les soucis du quotidien !
Deuxièmement, dès le moment où l’enjeu le plus immédiat de la crise a été le maintien ou l’éviction du pouvoir du président élu, une tendance très naturelle de la nature humaine s’est révélée. Puisque Gbagbo est dos au mur et a besoin de nous, profitons-en pour faire monter les enchères, se sont dit plusieurs groupes et corporations, courtisés en permanence par ceux dont le but était de ravir le fauteuil à celui qui était assis dessus.
Troisièmement, l’expérience a montré que la crise n’avait pas provoqué un appauvrissement net du pays. L’économie de guerre avait rendu certaines poches encore plus pleines, la fièvre consommatrice continuait d’habiter de nombreuses notabilités politiques, l’argent coulait à flots et la corruption s’emballait. L’instabilité gouvernementale créait des décaissements énormes pour des projets toujours inaboutis, sans que personne ne s’en offusque. Le budget de l’Etat ne cessait d’augmenter, mais l’argent était désormais affecté aux dépenses de fonctionnement d’un gouvernement n’zassa particulièrement dépensier, tandis que tous les investissements et grands projets marquaient le pas. L’invocation permanente de la crise devenait donc, pour de nombreux Ivoiriens, un «piège à cons» tendu par la coterie des jouisseurs.
Bref, la crise devenait, aux yeux du grand nombre, le moment idéal pour faire prospérer les fortunes privées au détriment de l’Etat. D’autant plus que l’Etat lui-même se sentait souvent si fragile qu’il donnait l’impression d’acheter la fidélité de ses serviteurs – notamment des militaires. Une option qui a coûté très cher aux entreprises les plus loyales du secteur privé, prises à la gorge entre les stratégies mafieuses de certains hommes d’affaires et les besoins toujours grandissants du fisc, des douanes et d’un «racket» profitant lui aussi de l’instabilité institutionnelle pour s’épanouir au-delà de ce qu’on pourrait appeler ses territoires naturels…
La manière dont la crise se termine ne contribue pas non plus à ériger une «morale de l’Histoire» et conforte ceux qui pensent avoir été bernés dans un conflit-carnaval où tout devenait possible et qui donnait l’occasion aux plus filous de «manger». Les militaires qui ont maintenu intacte leur loyauté envers l’Etat s’étranglent de rage lorsqu’ils voient le luxe insolent dans lequel baignent leurs anciens camarades qui ont trahi, ont été absous et jouent les vedettes. Ils se voient comme les «dindons de la guerre», d’autant plus que leurs chefs, en rapport direct avec le pouvoir politique, leur semblent avoir accumulé, eux aussi.
La crise politico-militaire a réussi à assécher les valeurs, à déboussoler les esprits naguère nourris aux idéaux républicains. C’est cela le vrai danger. Il est impossible de bâtir une paix durable sans qu’elle repose sur un socle solide, une utopie partagée. Si tant d’Ivoiriens veulent «manger» ici et maintenant, c’est parce qu’ils ne croient plus en un avenir collectif. Il est urgent de rebâtir un vrai projet national crédible, dans lequel le plus grand nombre se reconnaîtra et acceptera de mourir un peu à lui-même. Ce travail est celui des hommes politiques de ce pays. Pour l’instant, ils semblent être engagés dans une précampagne dont le nec le plus ultra est de diaboliser l’adversaire. Cela n’est pas suffisant. Aujourd’hui, le désarroi national se fonde aussi sur un constat. Tous les bords politiques ont été aux affaires, séparément ou (le plus souvent ces dernières années) ensemble. Tous ont déçu, tous se sont laissés aller à des dérives visibles par tous, en matière de bonne gouvernance. La saleté généralisée des dix communes du district d’Abidjan, gérées par des maires de toutes les obédiences politiques, montre qu’il n’y a plus de poche de moralité naturelle. Dès à présent, les leaders ivoiriens doivent s’atteler à construire des projets dont le cœur sera la résurrection morale de leur pays. C’est à la crédibilité de cet aspect de leurs engagements de campagne qu’ils seront jugés.
17 août 2007
Guy Labertit dans Le Monde, sur la crise de l'uranium au Niger
Je suis très fier de mon ami Guy Labertit, qui a publié un article dans Le Monde daté de demain sur la crise entre l'Etat nigérien et Areva. Il met le doigt sur les vrais problèmes, et déconstruit tout le discours occidental de "l'aide au développement" et de la commisération, qui ne peut tenir debout sur ses deux pieds que si l'on oblitère la question du pillage des matières premières. On reconnait dans la démarche de Guy Labertit le "paradigme d'Abidjan", celui qui met en lien les aventures diplomatiques des grandes puissances (avec leur part d'ombre), les intérêts économiques des grandes firmes transnationales... et les discours d'opportunité qui ont pour particularité de mettre sous l'éteignoir les curiosités dangereuses !
Lisez et commentez :
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-945242,0.html
16 août 2007
Un autre compte-rendu de la dédicace...
... Sur le blog de mon étudiant, Israël Yoroba.
