Extraits d'un texte assez dense de l'intellectuel camerounais vivant en Afrique du Sud, publié en exclusivité sur le site d'Alain Mabanckou. Cette partie de son long papier (que vous pourrez lire chez Mabanckou) m'intéresse parce qu'elle évoque l'importance de l'intelligence et de la pensée critique dans les processus visant à lutter contre la domination, dans les luttes sociales et dans les engagements politiques progressistes.

achilleMbembe"(...) C’est une critique que j’entends beaucoup ces jours-ci et qui, souvent, me surprend. Il en est de même de celle qui consiste à croire qu’il n’est d’engagement politique authentique de la part d’un intellectuel africain que la voie des armes et de la violence, ou la création d’un parti révolutionnaire de masse. On loue les vertus de la violence pour la violence en oubliant qu’il n’y a pas de luttes sociales véritables sans production consciente d’un capital d’intelligence critique et sans une transformation des schèmes de pensée qui autorisent précisément la domination.

On veut nous convaincre qu’à trop connaître et à trop réfléchir, on perd son temps. Comment s’étonner dès lors que démunis de mémoire et de culture, beaucoup finissent souvent par opter pour ce qui les abrutit toujours plus et par valider des choix dont ils ignorent les causes et les conséquences ?

Certes, si tant est que l’objectif est de gripper les rouages de la domination, alors les réflexions théoriques ne doivent pas tourner à vide, dans l’incantation, fût-elle prophétique. Mais la transformation effective du monde dans lequel nous vivons ne peut se faire sans un renouvellement de la pensée critique. On l’a vu à plusieurs reprises en Afrique au cours du dernier quart du XXe siècle : une radicalité uniquement centrée sur elle-même, instrumentale et cynique, ou encore l’exaltation spontanéiste d’explosions populaires sans débouchés – tout cela, très souvent, a mené droit à l’impasse.

Si les Africains veulent s’en sortir, il leur faudra développer une conception relativement large du rôle de la critique et de l’intellectualité. On ne peut plus, de nos jours, opposer critique dûment informée et transformation sociale. La critique dûment informée – et donc qui repose sur un ensemble de connaissances - est absolument indispensable pour toute lutte émancipatrice.

Pour le reste, il existe diverses figures de l’intellectuel. Mais, autant que je puisse en juger, ce qui caractérise un intellectuel, c’est avant tout sa liberté de parole et de pensée."