soroDurant la semaine qui est en train de s'achever, une polémique feutrée a opposé, en Côte d'Ivoire, le ministre de l'Intérieur Désiré Tagro et le Premier ministre issu de la rébellion, Guillaume Soro. La controverse s'est développée par voie de presse, les deux hommes se gardant bien de faire des déclarations claires. On peut retenir que "la palabre" tourne autour des audiences foraines - destinées à enregistrer dans les livrets de l'état-civil ceux qui ne l'ont jamais été, qu'ils soient Ivoiriens ou étrangers, dès lors qu'ils ont 13 ans ou plus - et du redéploiement de l'administration.

La presse proche de la Primature accuse Désiré Tagro de "bloquer" les audiences foraines en soutenant les préfets et les sous-préfets dans leurs revendications, concernant les garanties en matière de logement et surtout de sécurité. Elle laisse entendre que Désiré Tagro a un agenda caché, et veut profiter du redéploiement pour contrôler les rouages de l'administration... afin de se poser, auprès du président Gbagbo, en alternative crédible à l'actuel Premier ministre. Le raisonnement, l'on s'en rend compte, est tiré par les cheveux.

Quand on creuse un peu et qu'on se creuse les méninges, l'on comprend que c'est l'extension de l'autorité de l'Etat aux zones gentiment appelées "zones CNO" qui pose problème. Et Désiré Tagro l'a dit lui-même aujourd'hui, lors d'une cérémonie à Abidjan, selon l'agence d'information Alerte Info : "L’objectif" n’est pas de faire "un redéploiement de façade" du corps préfectoral, mais "définitif". tagro

Or, un redéploiement définitif suppose que le reste de l'administration suit : les policiers, les gendarmes - en attendant la refonte de l'armée et l'intégration des ex-rebelles qui peuvent y être intégrés - mais aussi les Douanes, les Impôts, etc... De cela, Guillaume Soro et ses hommes ne veulent pas. Pourquoi ?

Déjà parce qu'ils sont "gourmands". Très prosaïquement, ils veulent se nourrir à la fois à la mamelle de l'Etat central et à celui de leur structure informelle - les Forces Nouvelles - qui capte des "impôts" et des "taxes" dans le Centre, le Nord et l'Ouest et profite grandement de la contrebande. De plus, Guillaume Soro n'a ni la volonté ni le courage de faire comprendre à ses chefs de guerre que le temps de l'économie de guerre est passé, et qu'il faut retourner à la vie normale et faire fructifier le magot déjà empoché. Le Premier ministre redoute trop un soulèvement ou une grogne sur laquelle IB ou un autre prospérerait.

Personnellement, je crois qu'au-delà de toutes ces raisons, se pose un problème de confiance fondamental. Soro sait que son atout, ce sont ses troupes dépenaillées qui coupent la Côte d'Ivoire en deux. Dès qu'elles seront désarmées ou intégrées dans une entité gouvernée depuis Abidjan, il perdra toute utilité pour Gbagbo. Il redoute ce moment, se disant que le numéro un ivoirien pourrait bien lui appliquer le dicton selon lequel "la vengeance est un plat qui se mange froid."

Par ailleurs, Soro veut, j'en suis persuadé, pouvoir faire machine arrière au moment propice et s'intégrer dans un nouveau plan de la nébuleuse qui harcèle la Côte d'Ivoire depuis cinq ans. Il veut maintenir intacte sa capacité de nuisance. Les symboles qu'il brandit en permanence - tels la prochaine visite de Gbagbo à Korhogo, annoncé lors d'une rencontre avec le corps préfectoral - ne sont-ils pas au final du dilatoire ?

Pour l'instant, Gbagbo observe, et regarde le jeu de son Premier ministre. Trop conscient des ennemis extérieurs à l'affût de la moindre contradiction systémique, il s'abstient de contrarier Soro. Dans ce contexte, le travail de la galaxie patriotique n'est-il pas de rappeler à l'ancien secrétaire général de la FESCI ses engagements ? La polémique des grades, par exemple, n'est-elle pas un petit jeu destiné à ralentir le processus de réunification de l'armée, donc de réunification irréversible du pays ? Mieux vaut, à mon sens, un Wattao commandant dans une armée unique que deux armées - le terme "armée" n'étant utilisé dans le cas des Forces nouvelles que par commodité - se faisant face.

La Côte d'Ivoire ira-t-elle aux élections sans que les FDS ne soient à Ouangolodougou ?