centrafrique_bozize_electionsLorsque le général François Bozizé renversait Ange Félix Patassé et s’emparait de Bangui le 15 mars 2003, protégé par les parachutistes français et les soldats de la CEMAC, qui aurait imaginé que la lune de miel entre Paris et le nouveau maître de la République centrafricaine se transformerait en lune de fiel ? A priori, Bozizé avait tout pour plaire. Formé par les Français à l’école militaire de Bouar, souvent exilé dans l’Hexagone durant son long parcours de putschiste, protégé d’Omar Bongo Ondimba et de Denis Sassou N’Guesso, « piliers du bar » françafricain qui l’auraient initié à la franc-maçonnerie, secouru par des colonnes militaires bleu-blanc-rouge venues du Tchad voisin, il avait le profil parfait du « bon fils de famille », de l’allié sûr.

Patatras ! Depuis plusieurs mois, les relations entre Paris et Bangui se détériorent, allant jusqu’à rappeler les psychodrames de l’ère Patassé. Dans une interview à Jeune Afrique, Bozizé officialise la brouille, même s’il tente de la minimiser en évoquant « certains conflits d’ordre commercial qu’on a cherché, à tort, à politiser… »

Quels sont ces conflits ? Il y a d’abord l’affaire Total. « Nous avons constaté que Total réalisait des bénéfices exagérés dans le domaine de la distribution des carburants en Centrafrique. Nous avons attiré l’attention de ses dirigeants sur ce point et créé une nouvelle société mixte de distribution au sein de laquelle Total était appelée à prendre sa part. On va vers une solution ». Même si le conflit est venimeux et qu’il a s’est manifesté par un conflit à la Cour constitutionnelle, entre les pro et les anti Total.

Il y a aussi l’affaire Areva. « Nous avons signé avec la société canadienne Uramin un contrat d’exploitation des quelque 23 000 tonnes d’uranate du gisement de Bakouma. Cette convention prévoyait explicitement que l’accord du gouvernement centrafricain était un préalable nécessaire en cas de rétrocession. Or Areva s’est portée acquéreur sans notre consentement. D’où le blocage. Il est hors de question que notre patrimoine soit bradé par un jeu de capitaux à la Bourse de Londres. Le peuple centrafricain ne le comprendrait pas. (…) Nous négocions avec Areva. Ils sont venus nous voir ici à Bangui à deux reprises. Si cela n’aboutit pas, nous saisirons nos avocats, mais je ne crois pas que cela soit dans l’intérêt de ce groupe. Après tout, le Niger a imposé à Areva de nouveaux accords et la Namibie s’est fait payer un ticket d’entrée. Pourquoi pas la Centrafrique, pauvre d’entre les pauvres ? Ce serait la moindre des choses… »

Ceci explique-t-il cela ? En tout cas, les conflits se multiplient. Le 14 juillet dernier, les éléments de la sécurité de Bozizé et ceux de l’ambassadeur de France à Bangui en sont venus aux mains. Bozizé raconte. « Voici l’histoire. J’arrive à l’ambassade pour assister à la réception du 14 juillet. Une bagarre éclate entre ma sécurité et celle de l’ambassadeur. J’ouvre la portière de mon véhicule et je vois les gendarmes français en pleine altercation avec l’un de mes fils, le sous-lieutenant Franklin Bozizé. Motifs : seuls quatre de mes éléments sont autorisés à pénétrer avec moi dans l’enceinte de l’ambasssade, ce qui est à la fois insuffisant et paradoxal puisqu’on a laissé entrer auparavant, et au grand complet, la sécurité du Premier ministre et celle du président de l’Assemblée nationale, soit une vingtaine de personnes au total ! Je l’ai dit à l’ambassadeur : la responsabilité de cet incident incombe à la partie française. Suite à cette histoire, les instructeurs détachés par Paris au sein de ma garde rapprochée ont tous été rappelés. Tout cela me paraît bien disproportionné et, pourquoi ne pas le dire, vexatoire. Savez-vous que, dans les quartiers, certains exigeaient déjà que je rompe les relations avec la France ? Heureusement que je sais raison garder. »

Le président centrafricain, face aux mauvaises manières de Paris, s’est tourné vers « l’alternative », c’est-à-dire l’Afrique du Sud. « Du jour au lendemain, sans préavis, je me suis retrouvé seul ou presque, entouré d’éléments en voie de formation. Le président Thabo Mbeki, qui avait déjà donné son accord de principe fin 2006 pour dépêcher des instructeurs militaires en Centrafrique, a accepté de précipiter le mouvement et d’affecter une quinzaine de ses hommes à ma sécurité. »

Jusqu’où ira la défiance franco-centrafricaine ? En tout cas, on retrouve dans cette querelle de famille quelques éléments souvent vus dans les conflits plus ou moins ouverts entre la France et quelques-unes de ses anciennes colonies. Des conflits d’intérêt entre des pays enlisés dans une crise économique de plusieurs décennies et une ex-métropole habituée à avoir beaucoup en payant trop peu, dans un contexte de mondialisation où l’Afrique peut faire jouer la concurrence. Une méfiance et une peur du complot venant de Paris, qui se comprennent vu le passif de la Françafrique et les jeux d’alliance puis de lâchage qui font que même les « enfants de la famille » ne peuvent se permettre de dormir que d’un seul œil. Une « arrogance française » (selon l’expression des essayistes Emmanuel Saint-Martin et Romain Gubert) qui transforme la moindre contradiction en casus belli. Un étrange sentiment d’attraction-répulsion côté africain, qui rend difficile l’idée même d’une relation dépassionnée avec Paris.

Il faut pourtant dépasser le cadre des « prises de tête » hystériques pour passer à une nouvelle étape de l’histoire du rapport de l’Afrique francophone au reste du monde…