31 octobre 2007
A propos de cartes de séjour, par David N'Goran
Le dernier édito de David N'goran porte sur la suppression de la carte de séjour donc la question migratoire en Côte d'Ivoire. Le papier est polémique, le sujet aussi. Débattons !
Le Président Laurent Gbagbo a rencontré la communauté burkinabé vivant en Côte d’Ivoire, c’était le dimanche dernier au complexe sportif de Yopougon. Au terme de cet échange entre les frères-ennemis d’hier, on retiendra essentiellement l’annonce portant sur l’éventualité d’une suppression de la carte de séjour pour les non nationaux vivant dans notre pays. Mais parce que ce qui est dit à l’occasion d’une rencontre de cette nature se distingue par ses relents inévitablement politiques et politiciens, il ne faut pas prendre ce type de propos pour argent comptant. Attendons que le chef de l’Etat, s’il veut bien prendre l’avis des Ivoiriens, leur donne davantage d’explications sur son projet, parce qu’il y va de leur pays, de leur avenir et de celui de leurs enfants. Pour autant, soumettons l’hypothèse au décryptage du jour, en espérant que surgiront ses sens cachés.
Deux traditions intellectuelles ont cours autour de la question des cartes de séjour des non nationaux. La première est celle de la gauche traditionnelle. Sous le sceau d’un certain universalisme, elle investit la gestion des affaires publiques suivant le mode des bons sentiments, un peu comme s’il s’agissait effectivement pour elle d’avoir « le monopole du cœur ». Ainsi dira-t-elle par exemple que « la carte de séjour gâte le nom de la Côte d’Ivoire », une façon de dire que notre pays devait montrer au monde un visage plus humain, voire humaniste, en traitant ses voisins en « frères ». La seconde relève de la droite et ses démembrements idéologiques. Dans l’entendement général, les partis de droite sont d’un cynisme froid qui, faisant l’apologie du Léviathan entretient sa vie et sa survie. Ils diront par exemple, sous un air néo malthusien qu’un Etat ne saurait indéfiniment actualiser la métaphore de la mère et ses enfants. Comme dans l’apologie du banquet, chacun ne vient à la table que s’il apporte sa part. Ici, deux logiques s’affrontent sous le manichéisme doctrinal du « bien » et du « mal », de « l’utopie » dans son premier sens d’intelligence puérile et de « réalisme », avec sa prétention à l’efficacité empiriste. Telle me semble être la première pomme idéologique qui opposa le FPI de Laurent Gbagbo au PDCI du temps d’Alassane Dramane Ouattara, à propos de la question des cartes de séjour des non nationaux, vivant chez nous ou avec nous. La gauche ivoirienne des premiers instants, vivant encore dans les nuages a postulé, sans le savoir, que la gestion d’un Etat pouvait s’accommoder de valeurs abstraites comme « partage des biens, liberté, égalité, justice, libre circulation des biens et des personnes » et autres blablablas, débités à la catéchèse. Et puis, comme tout parti de gauche qui se respecte, l’accès à la gestion de la chose publique transforma le parti au pouvoir en parti presque réaliste, c’est-à-dire, dorénavant soucieux de la problématique d’un Etat fort. Pourquoi ?
Parce que l’avènement de l’assurance maladie universelle (AMU), de l’école gratuite, de la décentralisation et de la réforme de la filière café-cacao devaient supposer une Côte d’Ivoire moderne maîtrisant ses populations, notamment, celle issue de l’immigration. Feu Boga Doudou l’avais si bien compris qu’il a bien voulu apporter une petite touche au problème de la carte de séjour. En réduisant considérablement son coût, il proclamait, au-delà de la fausse considération économique, la nécessité de ce document pour un Etat soucieux de modernité.
Or voilà qu’au plus fort de ma casquette de militant de gauche, je dois reconnaître que le chef de l’Etat n’est pas sincère dans son discours et ses arguments.
Il n’est pas sincère parce qu’il sait que 15000 Fcfa/an pour un travailleur qui gagne 50.000/mois, revient à une obligation de 15000/600.000fcfa/an dans un pays qui n’exige aucun permis de travail, encourageant ce type de travailleur à occuper plusieurs emplois à la fois, sans imposition sur le revenu.
Il n’est pas sincère parce qu’il sait qu’il ne peut pas réduire, aussi trivialement, tous les détenteurs de cartes de séjour aux Burkinabés, et qu’il n’est pas recevable, non plus, que tous les Burkinabés soient assimilés à des « dockers au port ».
Il n’est pas sincère parce qu’il n’ignore pas que plusieurs voyageurs traversent nos frontières sans aucun document de leurs pays d’origine, non pas par manque de moyens, mais par méconnaissance de l’importance d’un document administratif de cette nature.
Le chef de l’Etat est informé de ce qu’on ne peut confondre libre circulation et document d’identification…il ne croit quand même pas que sur la base de promesses de bonne foi, tous les voyageurs à destination d’Abidjan viendront avec des éléments administratifs d’identification, dont l’exactitude et l’authenticité ne souffriront d’aucun doute !
En réalité, le président Gbagbo verse abondamment, et exagérément dans la politique. Voulant casser du Ouattara à tout prix, il perd de vue ce qui est fondamental pour nous.
Un Etat moderne ne vit pas de déclarations d’amour et de déclamations évangéliques, il vit de projets à longs termes, cohérents et constants.
On dirait que nous vivons une véritable phobie du papier : Ivoiriens sans papiers, étrangers sans papiers, ça s’appelle une pétaudière ! Sauf si le Burkina Faso a su se faire respecter en nous faisant la guerre.
Ah si seulement notre Assemblée nationale était encore fonctionnelle, elle remettrait les choses à l’endroit, car visiblement, nous voulons la paix, mais nous la confondons à l’absence de guerre.
Connaissez-vous abidjantalk ?
Un petit post pour faire (gratuitement) la promo d'un forum sur lequel je vais quasi-quotidiennement, même si je n'y écris pas. Son nom ? Abidjantalk. Contrairement à d'autres forums, il n'est pas une foire aux injures et aux invectives sans fond - même si on s'y chamaille aussi vertement. Les membres d'abidjantalk font l'effort de l'analyse politique, et versent au débat articles, vidéos et documents plus ou moins techniques qui aident chacun à forger son opinion. J'aime bien !
Allez-y faire un tour si le coeur vous en dit :
29 octobre 2007
Cristina, Hillary et les autres...
Une femme peut-elle succéder à son président de mari ? Cette question s'est souvent posée ces dernières années, dans plusieurs pays dans le monde. Aux Etats-Unis, la personnalité d'Hillary Clinton auprès de son mari a tout de suite poussé les observateurs à imaginer cette Première Dame femme de tête à la tête du pays après son époux qui, lors de sa campagne de 1992, avait clairement indiqué aux Américains qu'en l'élisant, ils en auraient deux pour le prix d'un. Hillary Clinton a pris un recul de huit ans avant d'afficher clairement ses ambitions présidentielles.
En Argentine, Cristina Kirchner ne s'est pas encombrée de précautions inutiles. A la suite de son époux, Nestor Kirchner, elle a brigué la magistrature suprême, et a été élue dès le premier tour, comme nous le raconte cet article du site d'information Rue 89 :
http://www.rue89.com/2007/10/29/presidentielle-argentine-le-triomphe-de-cristina-kirchner
Women's power ? Ségolène Royal ne s'y est pas trompée en soutenant ostensiblement "la reine Cristina" et sa "féminité assumée". En tout cas, l'Argentine crée un précédent : c'est la première fois qu'un président élu transmet le pouvoir démocratiquement à son épouse, par la volonté du peuple. En Côte d'Ivoire, cette information animera sans doute les salons feutrés, étant donné que la Première Dame Simone Ehivet Gbagbo est considérée comme présidentiable... Ou bien ?
25 octobre 2007
Bozizé aussi !
Patatras ! Depuis plusieurs mois, les relations entre Paris et Bangui se détériorent, allant jusqu’à rappeler les psychodrames de l’ère Patassé. Dans une interview à Jeune Afrique, Bozizé officialise la brouille, même s’il tente de la minimiser en évoquant « certains conflits d’ordre commercial qu’on a cherché, à tort, à politiser… » Quels sont ces conflits ? Il y a d’abord l’affaire Total. « Nous avons constaté que Total réalisait des bénéfices exagérés dans le domaine de la distribution des carburants en Centrafrique. Nous avons attiré l’attention de ses dirigeants sur ce point et créé une nouvelle société mixte de distribution au sein de laquelle Total était appelée à prendre sa part. On va vers une solution ». Même si le conflit est venimeux et qu’il a s’est manifesté par un conflit à la Cour constitutionnelle, entre les pro et les anti Total. Il y a aussi l’affaire Areva. « Nous avons signé avec la société canadienne Uramin un contrat d’exploitation des quelque 23 000 tonnes d’uranate du gisement de Bakouma. Cette convention prévoyait explicitement que l’accord du gouvernement centrafricain était un préalable nécessaire en cas de rétrocession. Or Areva s’est portée acquéreur sans notre consentement. D’où le blocage. Il est hors de question que notre patrimoine soit bradé par un jeu de capitaux à la Bourse de Londres. Le peuple centrafricain ne le comprendrait pas. (…) Nous négocions avec Areva. Ils sont venus nous voir ici à Bangui à deux reprises. Si cela n’aboutit pas, nous saisirons nos avocats, mais je ne crois pas que cela soit dans l’intérêt de ce groupe. Après tout, le Niger a imposé à Areva de nouveaux accords et la Namibie s’est fait payer un ticket d’entrée. Pourquoi pas la Centrafrique, pauvre d’entre les pauvres ? Ce serait la moindre des choses… » Ceci explique-t-il cela ? En tout cas, les conflits se multiplient. Le 14 juillet dernier, les éléments de la sécurité de Bozizé et ceux de l’ambassadeur de France à Bangui en sont venus aux mains. Bozizé raconte. « Voici l’histoire. J’arrive à l’ambassade pour assister à la réception du 14 juillet. Une bagarre éclate entre ma sécurité et celle de l’ambassadeur. J’ouvre la portière de mon véhicule et je vois les gendarmes français en pleine altercation avec l’un de mes fils, le sous-lieutenant Franklin Bozizé. Motifs : seuls quatre de mes éléments sont autorisés à pénétrer avec moi dans l’enceinte de l’ambasssade, ce qui est à la fois insuffisant et paradoxal puisqu’on a laissé entrer auparavant, et au grand complet, la sécurité du Premier ministre et celle du président de l’Assemblée nationale, soit une vingtaine de personnes au total ! Je l’ai dit à l’ambassadeur : la responsabilité de cet incident incombe à la partie française. Suite à cette histoire, les instructeurs détachés par Paris au sein de ma garde rapprochée ont tous été rappelés. Tout cela me paraît bien disproportionné et, pourquoi ne pas le dire, vexatoire. Savez-vous que, dans les quartiers, certains exigeaient déjà que je rompe les relations avec la France ? Heureusement que je sais raison garder. » Le président centrafricain, face aux mauvaises manières de Paris, s’est tourné vers « l’alternative », c’est-à-dire l’Afrique du Sud. « Du jour au lendemain, sans préavis, je me suis retrouvé seul ou presque, entouré d’éléments en voie de formation. Le président Thabo Mbeki, qui avait déjà donné son accord de principe fin 2006 pour dépêcher des instructeurs militaires en Centrafrique, a accepté de précipiter le mouvement et d’affecter une quinzaine de ses hommes à ma sécurité. » Jusqu’où ira la défiance franco-centrafricaine ? En tout cas, on retrouve dans cette querelle de famille quelques éléments souvent vus dans les conflits plus ou moins ouverts entre la France et quelques-unes de ses anciennes colonies. Des conflits d’intérêt entre des pays enlisés dans une crise économique de plusieurs décennies et une ex-métropole habituée à avoir beaucoup en payant trop peu, dans un contexte de mondialisation où l’Afrique peut faire jouer la concurrence. Une méfiance et une peur du complot venant de Paris, qui se comprennent vu le passif de la Françafrique et les jeux d’alliance puis de lâchage qui font que même les « enfants de la famille » ne peuvent se permettre de dormir que d’un seul œil. Une « arrogance française » (selon l’expression des essayistes Emmanuel Saint-Martin et Romain Gubert) qui transforme la moindre contradiction en casus belli. Un étrange sentiment d’attraction-répulsion côté africain, qui rend difficile l’idée même d’une relation dépassionnée avec Paris. Il faut pourtant dépasser le cadre des « prises de tête » hystériques pour passer à une nouvelle étape de l’histoire du rapport de l’Afrique francophone au reste du monde…
Lorsque le général François Bozizé renversait Ange Félix Patassé et s’emparait de Bangui le 15 mars 2003, protégé par les parachutistes français et les soldats de la CEMAC, qui aurait imaginé que la lune de miel entre Paris et le nouveau maître de la République centrafricaine se transformerait en lune de fiel ? A priori, Bozizé avait tout pour plaire. Formé par les Français à l’école militaire de Bouar, souvent exilé dans l’Hexagone durant son long parcours de putschiste, protégé d’Omar Bongo Ondimba et de Denis Sassou N’Guesso, « piliers du bar » françafricain qui l’auraient initié à la franc-maçonnerie, secouru par des colonnes militaires bleu-blanc-rouge venues du Tchad voisin, il avait le profil parfait du « bon fils de famille », de l’allié sûr.
24 octobre 2007
Jeune Afrique parle de notre village !
Dans son numéro double n°2441-2442, daté du 21 octobre au 3 novembre 2007, l'hebdomadaire Jeune Afrique consacre un article de deux pages, signé de Claire Labat, aux blogs francophones d'Afrique subsaharienne, notamment de Côte d'Ivoire. La journaliste cite, parmi les blogs les plus populaires de Côte d'Ivoire, ceux de deux membres de notre village : le mien et celui d'Edgar Yapo - même si elle est un peu en retard en affirmant que nous sommes journalistes au Courrier d'Abidjan, où nous ne signons plus depuis plus d'un mois.
Claire Labat écrit : "Si les blogs n'en sont encore qu'à leurs balbutiements en RDC, ils gagnent peu à peu du terrain en Afrique de l'Ouest, au Sénégal et en Côte d'Ivoire notamment. Même si, là aussi, "bloguer" reste l'apanage d'une poignée d'initiés - des hommes, exclusivement : journalistes, politiques, écrivains, intellectuels... En Côte d'Ivoire, parmi les blogs les plus populaires, figurent ceux de Théophile Kouamouo et d'Edgar Yapo, tous deux journalistes au Courrier d'Abidjan." C'est encourageant...
Dans un numéro précédent, Jeune Afrique avait révélé que le livre La Recolonisation de l'Afrique - le cas de la Côte d'Ivoire était la troisième vente de la Librairie de France du Plateau au mois d'août. Un livre promu dans cet espace et par les notables de ce village. Merci à vous tous pour votre fidélité et votre engagement.
Le Niger aime la Chine, par Alain Faujas (Lu dans Le Monde)
Puisque les pays riches ne tiennent leurs promesses faites à Gleneagles en 2005 ni en matière d'aide ni en matière d'annulation de dettes, les pays pauvres se tourneront de plus en plus vers l'argent de la Chine qui inquiète tant les Occidentaux (Le Monde du 17 octobre). Tel est le message un brin provocateur que le groupe des 29 pays les plus endettés a délivré, le 21 octobre à Washington, à l'occasion des assemblées du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale.
Alors que certains pays du Club de Paris étudient des sanctions à l'égard de la République démocratique du Congo, coupable à leurs yeux d'accepter un prêt chinois de 5 milliards de dollars, au moment où elle demande l'apurement de sa dette extérieure, Ali Mahaman Lamine Zeine, ministre des finances du Niger et président du groupe des 29, a annoncé que son pays négociait, lui aussi, avec la Chine une aide importante. "Même quand un pays n'a plus de dettes, comme le mien, il a encore besoin de beaucoup d'argent pour faire reculer la pauvreté et améliorer le niveau de vie de sa population", a-t-il déclaré. "Nous n'avons pas comme d'autres une peur "bleue" des Chinois avec lesquels nous travaillons de longue date. Je peux même dire que c'est le seul de nos créanciers qui nous a octroyé des prêts à taux zéro."
Ce n'est pas que le Niger dédaigne les fonds du FMI ou de la Banque mondiale, de la France ou des Etats-Unis, mais les institutions internationales prennent tellement de précautions pour octroyer prêts et dons afin d'éviter gaspillages et corruption qu'il faut "au moins deux ans" pour que l'argent arrive sur le terrain et contribue au développement.
La Chine, elle, offre son aide tout de suite et sans conditions. De plus, elle "parle en milliards de dollars, quand les donateurs occidentaux comptent en millions !".
C'est vrai, cet argent facile pourrait pousser à se surendetter les pays qui en ont tant besoin pour s'équiper en puits, en écoles et en routes. "On nous dit "prudence" avec l'endettement, poursuit M. Zeine, mais il n'est pas question pour nous de retomber dans le piège des années 1980 et nous accepterons l'aide chinoise à condition que cet argent contribue à créer chez nous suffisamment de richesse pour que nous puissions le rembourser. D'autre part, cette aide devrait aller directement dans des projets conçus en partenariat et ne transiterait pas par le budget de l'Etat nigérien."
Pour rassurer les bailleurs de fonds internationaux et occidentaux toujours frileux, le ministre nigérien ajoute : "Je ne vois pas où est le problème que nous traitions avec la Chine, puisque la Banque mondiale elle-même est en train de discuter avec Pékin un protocole pour que son aide s'inscrive dans les normes internationales et contribue à la transparence et à la bonne gouvernance dans l'exécution des projets."
23 octobre 2007
Jésus-Christ et les Bétés
Le dernier éditorial de David N'Goran, qu'il offre aux lecteurs de ce blog pour discussion, bien entendu.
J’ai suivi avec un intérêt marqué, les démonstrations du Dr. Ore Gneze, sociologue, actuel conseiller du Chef de l’Etat pour les traditions et les religions. C’était en fin de semaine, sur le plateau de Ben Zahui. Pour une fois, on peut être fier de notre malheureuse petite télévision nationale : elle nous plus édifiés qu’elle ne nous a abrutis.
En effet, il s’agissait, pour l’invité du jour, de nous parler de « Bétotique », concept, théorie et méthode qu’il défend depuis maintenant, plus de trente ans. Pour le chercheur, cette thèse est à la fois démarche scientifique de décodage des faits linguistiques africains, et contribution de la langue bété aux recherches scientifiques. Ne parlant, moi-même, aucun mot bété, je ne serai pas en mesure de vous donner des illustrations pratiques de l’exercice. Pour autant, j’ai apprécié l’intérêt scientifique et général, à long terme, de la proposition pour les sociétés africaines et leur libido sciendi. Tenez ! Par exemple, j’ai appris, combien certains mots, savants ou ordinaires, de la langue bété pourraient traduire parfaitement la nomenclature de la science médicale (le pancréas, le foie, ou le cœur dans leurs fonctions vitales et structurelles), celle des mathématiques (les nombres et leurs agencements), de la géographie physique (les astres et leur rapport à notre sphère). J’ai appris que « l’ordre du monde » selon la langue bété, prononce et conçoit les mots comme « pyramide », « Europe » et « Sahara » d’une façon identique à celle de nos ancêtres, Toutankhamon ou Ramsès II. J’ai surtout appris qu’un bété pourrait comprendre parfaitement les épisodes bibliques parce que le signe linguistique à l’œuvre dans le livre saint ne devrait pas être étranger à celui de nos frères de Gagnoa, Daloa, Issia, Soubré, etc. Ainsi, quand le Nazaréen, au plus fort de son supplice criait «Eli, Eli, lama sabachtani ? », un bété, au fait des rouages de sa langue, pourrait bien traduire, au même titre que l’araméen : « Père, Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? ». De même, les formules sacrées et consacrées de guérison, que le Christ employait durant son ministère, semblent encore à jour, hormis quelques légères variantes dues aux évolutions du temps et des contacts, dans l’usage bété actuel. Egalement, des substantifs comme
«Jérusalem », « Alléluia », désigneraient exactement, dans le parler bété, les signifiés auxquels les rattachent l’hébreu, l’araméen ou l’égyptien…
Pourtant, il n’en fallait pas plus pour que l’hétéronomie prenne place. En effet, de même qu’un boxeur ne peut donner, raisonnablement, son avis sur les mathématiciens, de même un collectionneur d’objets d’art, un bûcheron, ou un simple militant de parti ne peut se permettre d’évaluer les universitaires. Or, c’est ce qui nous est donné de vivre dans ce pays où nous rions de tout, marchant souvent sur la tête, écrivant notre histoire à reculons. Quelques petites gens ont écrit et fait propager que « un bété vient de dire que Jésus est bété ». Une simplification à outrance qui permet de politiser la thèse, afin de lui enlever sa substance. L’autre fonction du rire étant, bien entendu, d’infecter ce fruit de longues années de nuits blanches, de fantasmes politiciens, développés à l’endroit d’un certain « Christ de Mama ». Il est vrai que cette façon de disqualifier par la dérision est une longue tradition Ivoirienne : il aura fallu une bonne dose d’abnégation à feu le professeur Niangoran Bouah, pour qu’il se remette de l’hilarité générale, doublée d’humiliation, dont il a été victime en plein stade, durant les premières expérimentations de sa « drummologie ». Certains de ses pairs n’avaient pas hésité, en ces temps-là, à lire la science du vieil homme, comme le démembrement d’une idéologie « akan », donc un savoir au service du parti au pouvoir. De même, l’indifférence générale ayant caractérisé l’entrée au collège de France du professeur Harris Memel Fôtê se serait transformée en liesse et fierté nationale si les tenants du pouvoir d’alors avaient eu une autre perception de la frontière existant entre science et politique. Sur le plateau, Ben Zahui a donc été honnête de confesser sa gêne des premiers instants : animé par le complexe du clan, il craignait d’être regardé, non plus comme le journaliste qui fait son travail, mais comme un sujet «bété» participant à un débat « bétéisé », à la faveur du mandat présidentiel d’un «bété». Malgré tout, je crois que « la bétotique » est une affaire sérieuse, susceptible de remettre en cause un certain nombre de paradigmes scientifiques et linguistiques, considérés comme acquis.
Ainsi, la thèse de l’absence d’une raison graphique, opposée à une pensée sauvage (J. Goody, 1979) de nos langues tendrait-elle vers ses limites, puisqu’au même titre que les langues dites indo-européennes, les langues bété, sénoufo, agni, attié, lingala et bien d’autres, trouvent leurs essences dans une conception rationnelle, voire scientifique de la vie et du monde. Le rapport à Jésus-Christ apporte de l’eau au moulin
des égyptologues, à propos de la part africaine prépondérante de la science dominante actuelle, monopolisée par l’occident chrétien et ses mythes afférents. Bottey Moum Koussa le traduit par une belle formule : « Jamais mon peuple et moi n’avons été hors de l’histoire, mais dans le ventre de l’histoire ». Si Jésus-Christ n’est pas étranger à « Nous », alors le mensonge occidental de la différence tombe en désuétude pour faire place à l’homogénéité du « même » et de « l’autre » : Honneur et gloire à Cheik Anta Diop !
Mais comme l’exige mon métier, je ne peux défendre une thèse sans l’interroger. Faute d’espaces, je formulerai deux inquiétudes, que je considère comme des « dangers » à l’affût des travaux du « tonton », le Dr. Ore Gneze.
J’ai entendu dire au cours de la démonstration que « les bétés étaient intelligents et guerriers ». Tout en percevant la fonction sociologique d’une telle assertion, je m’inquiète de son interface linguistique qui pourrait aussi traduire «Les « autres » ne sont pas aussi intelligents que les bétés, et sont moins courageux ». ll y a ici une singularisation mythifante et mystificatrice qui fait retomber dans des travers inutilement ethnocentristes.
J’interroge également le concept de « bétotique » et je crains l’anachronisme de son usage. En effet, il est prouvé par l’anthropologie que l’ethnonyme « bété » est une invention récente de l’altérité coloniale, et que les mouvements de l’histoire, ont rendu « le bété de Gagnoa » assez différent du reste du pays bété. Le concept aurait dû rechercher, afin de s’y identifier, l’autodésignation précoloniale. Car telle qu’elle est formulée, la thèse tend à négliger dans le parler bété actuel, et l’influence des Néo, auxiliaires des Français, celle des Français eux-mêmes, puis l’impact déterminant et décisif du christianisme. A ce prix, la rigueur et la cohérence du concept équivaudront ainsi à celles de son contenu.
18 octobre 2007
Que penser des bases étrangères en Afrique ?
Le débat a été ressuscité avec les prises de position très claires du président en exercice de l'Union africaine et ancien numéro un malien, Alpha Oumar Konaré, et du président sud-africain, Thabo Mbeki. C'était lors de la dernière Assemblée générale de l'ONU, au cours d'une session spéciale du Conseil de sécurité sur l'Afrique, dont l'initiative revenait à la France : les deux hommes d'Etat ont demandé très clairement le retrait des bases militaires étrangères d'Afrique - Konaré a parlé de "suppression pure et simple". Ambroise Ebonda l'a bien expliqué et analysé dans Le Messager de Douala :
http://fr.allafrica.com/stories/200709280141.html
Lors d'une interview télévisée hier, le président ivoirien Laurent Gbagbo a apporté de l'eau à leur moulin en soutenant cette revendication.
Le week-end précédent, nous avons enregistré un débat dans le cadre de l'émission de TV2, "Il faut le dire", consacrée justement à ce sujet. Mes "camarades de conversation" étaient le journaliste Claude Franck About et l'ancien ministre Gnamien Yao. Jugez-en vous-mêmes !
TV2 Débat sur les bases françaises Afrique
envoyé par nadytch
15 octobre 2007
Entre "feymania à l'ivoirienne" et début de "glasnost"
La semaine qui vient de s'achever a été marquée, en Côte d'Ivoire, par l'affaire Yed Stéphane, du nom d'un jeune homme de moins de 30 ans à la fortune intrigante, au domicile duquel les forces de l'ordre ont retrouvé, au hasard d'un ratissage consécutif à un cambriolage chez Laurent et Sarata Ottro (respectivement PCA de la Société ivoirienne de raffinage et directrice adjointe du cabinet du chef de l'Etat) cinq caisses de faux dollars, une machine à fabriquer des faux billets et de la poudre d'or.
http://news.abidjan.net/article/index.asp?n=267811
L'affaire rappelle furieusement l'épopée des "feymen", majoritairement Camerounais, qui ont commencé à proliférer au milieu des années 90. Spécialisés dans la "multiplication de billets", le plumage de gogos très fortunés comme les chefs d'Etat et diverses arnaques basées sur l'imposture la plus flamboyante, ils ont attiré la curiosité des journalistes et des chercheurs, comme le montrent ces articles du site Backchich et des Editions du CERI :
http://www.bakchich.info/article1088.html
http://www.ceri-sciencespo.com/publica/etude/etude77.pdf
Les spécialistes s'accordent sur une chose : au Cameroun, les feymen ont grandi à l'ombre de puissants protecteurs au coeur du pouvoir, comme le sécurocrate Jean Mfochivé. Et justement, ce qui est troublant dans l'affaire Yed, c'est que le principal mis en cause s'est très vite prévalu de l'amitié de Patrice Baï, responsable de la sécurité privée du numéro un ivoirien. Vrai ou faux ? Manipulation d'un homme aux abois ou révélation d'un "réseau" ? Difficile à dire. Il reste que Le Matin d'Abidjan, journal bleu proche du pouvoir, a accusé clairement Patrice Baï et dénoncé "la mafia autour de Gbagbo". Baï lui-même a indiqué que les informateurs du Matin étaient au Palais présidentiel. Ambiance...
Le président Gbagbo a en tout cas très vite pris la mesure de l'affaire et s'est rendu à la gendarmerie pour indiquer très clairement que si un de ses proches est impliqué dans l'affaire, il doit être mis aux arrêts.
http://fr.allafrica.com/stories/200710080994.html
Et si le numéro un ivoirien était fatigué, à quelques mois des élections, de subir politiquement les dérives de certains de ses proches, qui profitaient de l'état de guerre pour se livrer à toutes sortes d'actions répréhensibles ? En tout cas, il a, dans la semaine qui vient de s'achever, demandé au Procureur de la République d'ouvrir une enquête sur les allégations de malversations dans la filière café-cacao, qui ont pris de la consistance avec les polémiques sur l'usine Nestlé de Fulton, achetée par le FRC. Quand on ajoute à cela la reprise en main des ordures ménagères des mains des collectivités territoriales, on peut espérer que quelque chose soit en train de bouger en Côte d'Ivoire. Du moins, l'on peut se dire que le débat sur la moralisation de la vie publique avance.
13 octobre 2007
Belle pub...
Je ne suis pas, loin de là, ultranationaliste ni étoolâtre, mais je trouve cette pub belle et je voudrais féliciter ici sa conceptrice, Patricia Wansi, patronne de W&W Communication.
Le site Grioo a diffusé une longue interview d'elle que vous pouvez lire en cliquant sur ce lien :

