Le dernier éditorial de David N'Goran, livré à notre regard. L'auteur me charge de vous dire qu'il apprécie les commentaires, polémiques ou pas.

abidjan_hotel_ivoire_8novembre2004_2_5C’est certain, il  se trouvera encore quelques malheureux esprits retors pour nous reprocher notre trop grand attachement aux Ivoiriens qui sont tombés les 4, 5 et 6 novembre 2004 sur le front enflammé de l’hôtel  Ivoire. Ils nous diront, pauvres d’eux, que nos défunts sont  devenus pour nous, des objets  fantasmagoriques et qu’ils nous servent, de ce fait, d’éléments expiatoires de ce qui apparaît à leurs yeux, comme la face visible de nos « désirs inassouvis ». Ils rêvent, dans ce beau pays où, la  parole libérée  court nos ruelles, de nous imposer un temps de parole et un temps  de silence. Et pourtant, je les ai vus, cette semaine de prière pour les  morts, dans une posture comique, parcourir les églises à la recherche d’un saint-défunt à invoquer…  Selon la formule qu’affectionne Yambo Ouologuem : « Une larme pour eux ! » 

A l’origine du décryptage du jour, il  y a  des faits (les événements de novembre 2004), des paroles dans leur dualité de rapport au silence (l’actualité et son traitement du drame), et l’effet imprévu du miroir de l’histoire (la gêne de l’Etat-honteux).

Ici, les événements sont à vivre comme si c’était hier. De ma jeune mémoire, depuis Angoulvant et sa folie de pacification, jusqu’à notre temps, jamais violence n’aura été exercée avec autant de hargne sur les têtes crépues que nous sommes, en causant tant de dégâts. Dans les deux cas, les acteurs sont les mêmes : d’un côté, le fonctionnaire colonial  et sa logique impérialiste. De l’autre, le sujet africain, refusant de se soumettre au statut de l’indigénat. Les moyens de l’affrontement ont quand même évolué : les baïonnettes et les quelques canons rouillés, pliant l’échine aux sagaies et autres fléchettes  empoisonnées ont été remplacés par  des appareils de guerres hyper sophistiqués, mitraillant et faisant toucher de ses mains froides, la mort à des milliers de manifestants aux mains nues. Hier, comme aujourd’hui, nous  sommes sortis nombreux, parce qu’il nous fallait  bâtir un rêve : «Atteindre la plénitude de soi, se rendant compte de soi, et n’ayant de compte à rendre qu’à soi». En termes refondés, on dirait « Gouverner

la Côte

d’Ivoire autrement », différemment de ceux qui  confondent le bruit des chaînes à une invitation à la danse.

Mais hier, comme aujourd’hui, la raison coloniale a imposé son hégémonie  à l’histoire des dominés : ces  têtes Abbey arrachées et plantées sur des piquets ressemblent fort bien à celle de Coulibaly Kouassi Jean-Louis, réduite en bouillie, étalée, plate et blanche, mêlée de sang coagulé sur le bitume attendant d’être nettoyée au Karcher. Hier, comme aujourd’hui, la vie continue, belle et imperturbable, le folklore suit son court, la mise en scène triomphe, les gouvernants s’étreignent et célèbrent leurs amours retrouvées, les Ivoiriens dansent en chantant à tue-tête : « bobaraba hé bobaraba !! bobaraba! » Quelque part, maman Coulibaly Kouassi n’oublie pas. Elle a gardé,  comme un trésor, la fameuse maxime : « Pardonner, mais ne pas oublier ». A elle comme à nous autres, Patriotes Ivoiriens, le sang des martyrs crie jusqu’à nous et s’étonne de notre silence…

Pourquoi donc les Ivoiriens, si friands de paroles et de coups de gueule, sont-ils devenus soudainement adeptes du silence ? 

Deux raisons justifient l’aberration : la première est relative à la configuration de notre paysage politique actuel. En effet, le maître et le disciple sont entrés en tandem. Dans leur entendement, il y a des sujets qui  gênent parce qu’ils feront mentir les apparences d’aujourd’hui, au risque de bousculer les schémas mis en place. La seconde raison est la plus lointaine mais la plus agissante. Je crois, en effet, que nous vivons l’expérience même de l’Etat postcolonial. Héritier de la colonie, il en porte les réflexes et les méthodes, surtout quand il sort d’une insubordination mal structurée comme la nôtre. On peut, sans doute, tuer les Ivoiriens impunément, mais une ancienne colonie ne tient pas un discours de  dissidence de la stature de celui que nous avons servi au monde tout aussi impunément. « La bête coloniale humilie ses victimes, récompense ses valets, punit ses dissidents et noue avec ses laquais des rapports d’amants et de persécuteurs, de bourreau et de protecteurs », écrit Mbembe. Or comment survivre à l’indiscipline en plaisant au maître ?         

L’Etat postcolonial, dissident non courageux, développe une stratégie en interne, en régulant le temps du silence et celui de la parole, se taisant là où il lui faut parler, parlant quand il faut se taire, transformant en testament les faits divers, et relativisant en épiphénomènes les événements dignes de mémoire. Dans le cas des tueries de novembre 2004, l’Etat Ivoirien post colonial use et abuse d’un silence qui à la longue se fera censure, s’il n’impose pas une façon unique et univoque de donner sens historique et mémoriel au récit. Dans tous les cas, s’il y a, de la part des autorités actuelles, un rapport trop pudique à nos morts de l’hôtel Ivoire, ce n’est ni par éducation, ni par privilège d’une morale bienséante, mais par malaise et vertige dus à une absence de cohérence dans le discours, et de discordance dans la note révolutionnaire. Sony Labou Tans’i avait raison : « Les vivants qui n’ont pas de morts sont aussi malheureux que les morts qui n’ont pas de vivants ». Dans ces conditions, nous ne sommes plus un pays, nous sommes un « Etat-honteux » qui ignore le respect des morts !