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Le blog de Théophile Kouamouo

Vous rêvez comme moi d'une Afrique digne, d'une Afrique des Africains plus solide face à la violence des impérialismes ? Vous militez pour un continent démocratique et indépendant ? Moi aussi. Marchons d'un même pas.

06 novembre 2007

Oui, le respect des morts !

Le dernier éditorial de David N'Goran, livré à notre regard. L'auteur me charge de vous dire qu'il apprécie les commentaires, polémiques ou pas.

abidjan_hotel_ivoire_8novembre2004_2_5C’est certain, il  se trouvera encore quelques malheureux esprits retors pour nous reprocher notre trop grand attachement aux Ivoiriens qui sont tombés les 4, 5 et 6 novembre 2004 sur le front enflammé de l’hôtel  Ivoire. Ils nous diront, pauvres d’eux, que nos défunts sont  devenus pour nous, des objets  fantasmagoriques et qu’ils nous servent, de ce fait, d’éléments expiatoires de ce qui apparaît à leurs yeux, comme la face visible de nos « désirs inassouvis ». Ils rêvent, dans ce beau pays où, la  parole libérée  court nos ruelles, de nous imposer un temps de parole et un temps  de silence. Et pourtant, je les ai vus, cette semaine de prière pour les  morts, dans une posture comique, parcourir les églises à la recherche d’un saint-défunt à invoquer…  Selon la formule qu’affectionne Yambo Ouologuem : « Une larme pour eux ! » 

A l’origine du décryptage du jour, il  y a  des faits (les événements de novembre 2004), des paroles dans leur dualité de rapport au silence (l’actualité et son traitement du drame), et l’effet imprévu du miroir de l’histoire (la gêne de l’Etat-honteux).

Ici, les événements sont à vivre comme si c’était hier. De ma jeune mémoire, depuis Angoulvant et sa folie de pacification, jusqu’à notre temps, jamais violence n’aura été exercée avec autant de hargne sur les têtes crépues que nous sommes, en causant tant de dégâts. Dans les deux cas, les acteurs sont les mêmes : d’un côté, le fonctionnaire colonial  et sa logique impérialiste. De l’autre, le sujet africain, refusant de se soumettre au statut de l’indigénat. Les moyens de l’affrontement ont quand même évolué : les baïonnettes et les quelques canons rouillés, pliant l’échine aux sagaies et autres fléchettes  empoisonnées ont été remplacés par  des appareils de guerres hyper sophistiqués, mitraillant et faisant toucher de ses mains froides, la mort à des milliers de manifestants aux mains nues. Hier, comme aujourd’hui, nous  sommes sortis nombreux, parce qu’il nous fallait  bâtir un rêve : «Atteindre la plénitude de soi, se rendant compte de soi, et n’ayant de compte à rendre qu’à soi». En termes refondés, on dirait « Gouverner

la Côte

d’Ivoire autrement », différemment de ceux qui  confondent le bruit des chaînes à une invitation à la danse.

Mais hier, comme aujourd’hui, la raison coloniale a imposé son hégémonie  à l’histoire des dominés : ces  têtes Abbey arrachées et plantées sur des piquets ressemblent fort bien à celle de Coulibaly Kouassi Jean-Louis, réduite en bouillie, étalée, plate et blanche, mêlée de sang coagulé sur le bitume attendant d’être nettoyée au Karcher. Hier, comme aujourd’hui, la vie continue, belle et imperturbable, le folklore suit son court, la mise en scène triomphe, les gouvernants s’étreignent et célèbrent leurs amours retrouvées, les Ivoiriens dansent en chantant à tue-tête : « bobaraba hé bobaraba !! bobaraba! » Quelque part, maman Coulibaly Kouassi n’oublie pas. Elle a gardé,  comme un trésor, la fameuse maxime : « Pardonner, mais ne pas oublier ». A elle comme à nous autres, Patriotes Ivoiriens, le sang des martyrs crie jusqu’à nous et s’étonne de notre silence…

Pourquoi donc les Ivoiriens, si friands de paroles et de coups de gueule, sont-ils devenus soudainement adeptes du silence ? 

Deux raisons justifient l’aberration : la première est relative à la configuration de notre paysage politique actuel. En effet, le maître et le disciple sont entrés en tandem. Dans leur entendement, il y a des sujets qui  gênent parce qu’ils feront mentir les apparences d’aujourd’hui, au risque de bousculer les schémas mis en place. La seconde raison est la plus lointaine mais la plus agissante. Je crois, en effet, que nous vivons l’expérience même de l’Etat postcolonial. Héritier de la colonie, il en porte les réflexes et les méthodes, surtout quand il sort d’une insubordination mal structurée comme la nôtre. On peut, sans doute, tuer les Ivoiriens impunément, mais une ancienne colonie ne tient pas un discours de  dissidence de la stature de celui que nous avons servi au monde tout aussi impunément. « La bête coloniale humilie ses victimes, récompense ses valets, punit ses dissidents et noue avec ses laquais des rapports d’amants et de persécuteurs, de bourreau et de protecteurs », écrit Mbembe. Or comment survivre à l’indiscipline en plaisant au maître ?         

L’Etat postcolonial, dissident non courageux, développe une stratégie en interne, en régulant le temps du silence et celui de la parole, se taisant là où il lui faut parler, parlant quand il faut se taire, transformant en testament les faits divers, et relativisant en épiphénomènes les événements dignes de mémoire. Dans le cas des tueries de novembre 2004, l’Etat Ivoirien post colonial use et abuse d’un silence qui à la longue se fera censure, s’il n’impose pas une façon unique et univoque de donner sens historique et mémoriel au récit. Dans tous les cas, s’il y a, de la part des autorités actuelles, un rapport trop pudique à nos morts de l’hôtel Ivoire, ce n’est ni par éducation, ni par privilège d’une morale bienséante, mais par malaise et vertige dus à une absence de cohérence dans le discours, et de discordance dans la note révolutionnaire. Sony Labou Tans’i avait raison : « Les vivants qui n’ont pas de morts sont aussi malheureux que les morts qui n’ont pas de vivants ». Dans ces conditions, nous ne sommes plus un pays, nous sommes un « Etat-honteux » qui ignore le respect des morts !

Posté par kouamouo à 19:53 - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Ceux qui sont morts en novembre 2004 ont laissé en nous une trace indélébile, car leur mort injuste aura servi à nous faire comprendre notre place dans le monde. En effet, pour ceux d'entre nous qui étaient encore sceptiques, la brutalité de ces journées de novembre 2004 a démontré la réalité de notre rapport avec la France; et cela en soi est un repositionnement historique de ce que représente la Côte d'Ivoire dans le monde aux yeux des Ivoiriens et des Ivoiriennes. J'ose penser que c'est là le début d'une façon de penser dont les conséquences n'ont pas encore fini de se manifester...

Pour ce qui est de "l'absence de cohérence dans le discours et la discordance dans la note révolutionaire": a-t-il jamais été question de faire une révolution pour nos leaders actuels? Refonder et "révolutionner" sont deux choses TRES différentes. De plus, les idéalistes (et je ne fais pas exception) pensent parfois que tout le monde pense comme eux; et c'est une erreur de croire que nos leaders pensent comme nous, car ils évoluent dans une autre réalité, beaucoup plus prosaïque...

Nous avons pendant trop longtemps tué nos morts en Afrique, en les traitant comme des pièces de musée que l'on révère sans même s'accorder le droit de les toucher. Il est tellement urgent de ressuciter Lumumba, Cabral, Biko, Sankara, en tout cas ce qui a fait d'eux ces figures qui contineunt de nous faire rêver. La fin du monde, c'est quand on renonce à rêver son lendemain. Un oui sans réserve au respect des morts.

Posté par Enrico, 06 novembre 2007 à 23:34

Enfin quelqu'un qui sait d'où il vient

Theo, je dois reconnaitre qu'il y'a de celà quelque temps je ne vous connaissais pas, car pour moi le courrier d'Abidjan n'etait que le porte voix du fpi.
Mais j'avoues que je me suis trompé la mentablement. J'ai appris à vous decouvrir depuis l'article de ja sur le phenomene des blogs en Afrique et depuis j'y ai pris goût.
Votre phrasée juste et la pertinence de vos analyses tout comme votre grande qualité journalistique ne sont pas à demontrer.
Theo, vous etes un monsieur et soyez toujours à la hauteur.
Les morts du 6 novembre 2004 malgré tous les petits calculs politiciens sont tout simplement des ivoiriens, des africains tombés pour un idéal. Et ce qui ajoute encore au tragique c'est qu'ils sont tombés sous le soleil de leur pays face à un agresseur au visage pâle venant par delà les mers.
Et je me revoltes oui je m'insurge qu'on les oublies ces jeunes de mon âge qui ont pris leur courage pour defendre la souveraineté oui le respect de l'Afrique,car pour moi ce n'etait pas le regime de Gbagbo qu'il defendait. Non il s'élévait contre l'arrogance du colon drappé dans ces habits blancs de faiseurs de paix.
Encore merci pour avoir donné un semblant d'humanité à nos morts tombés pour la patrie et dans la fleur de l'âge.
Kourou

Posté par kourou, 07 novembre 2007 à 12:22

Revolution ou refondation

Cher Enrico,

Aucun idéologue du pouvoir en place ne peut distinguer "refondation" et "revolution". Les tenants du pouvoir eux-mêmes ne peuvent démentir qu'ils ont promis un heureux "changement radical de situation" c'est ça aussi la révolution en termes gramsciens. Enfin, il n'y a pas que les "mots" il ya aussi, les faits.
Amicalement
l'auteur

Posté par David Ng, 07 novembre 2007 à 13:07

Cher David,
j'ai tendance à comprendre le sens du mot "révolution" comme il a été analysé par Brinton Craine. Craine a identifié un certain nombre d'événments socio-politques majeurs de l'histoire humaine en les comparant les uns aux autres; de cette façon il procède à une typologie des révolutions dites sociales. En fait quand je parle de "révolutions", c'est à ces événements-là que je fais référence. L'histoire humaine n'en a pas connu beaucoup: je pense notamment à la Révolution Anglaise de 1688, Française de 1789, la Révolution Russe de 1917. Craine a écrit en 1938; mais en dépit de cela, des révolutions ultérieures ont répondu à ses critères: la Révoluton Chinoise de 1949 et enfin la Révolution iranienne de 1979.
Donc c'est dans ce sens de boulversment total de l'organisation politique, culturelle et sociale d'une sociétét humaine que j'entends le concept de révolution. Je n'ai jamais lu Gramsci, mais je suis extrêmement curieux de le découvrir de le texte, car il est difficile de ne pas entendre parler de ce grand penseur marxiste. C'est dans ce sense que je dis que la refondation ivoirienne n'est pas une révolution.

Amicalement,
Enrico

Posté par Enrico, 07 novembre 2007 à 21:59

Le Guide des morts est le Père des Rois

Une des choses, probablement les plus importantes à mes yeux, que j'ai apprises ces dernières années, c'est qu'en Afrique, depuis des millénaires, la mort est au fondement et au coeur des phénomènes sociétaux...

En effet, ce serait en vue de se souvenir de leurs morts, de leur vouer un culte, que des Aficains de l'Holocène se seraient rassemblés au tour d'un AUTEL administré par l'Aîné du groupe, qui deviendra progressivement un Prêtre/Nganga s'occupant du TEMPLE, dont les descendants exerceront, bien plus tard, des fonctions plus proprement politiques dans un PALAIS...

Cette séquence historique (tombe/autel-temple-palais), documentée depuis le Néolithique (ou encore l'Holocène des paléoclimatologues), a été méticuleusement étudiée par Alain Anselin de qui je tiens qu'en Afrique ancienne "Le Guide des Morts est le Père des Rois"...

En Afrique, la vie est conçue comme une forme d'énergie produite par les interactions entre Vivants et Morts. En sorte que la rupture de ces interactions, de ce commerce permanent que les Vivants doivent entretenir avec les Morts, peut entraîner un effondrement du monde, une déperdition de l'énergie-vie, une dysharmonie des rapports sociaux, des conditions de vivre-ensemble...

On note d'ailleurs qu'en Afrique ancienne, les plus grands monuments architecturaux, les plus fastueux, gigantesques, sont des édifices en l'honneur de la Mort : ce sont les pyramides ("per aa"), d'abord apparues en Nubie ; puis perfectionnées en Egypte, et qui ont symbolisé la prospérité économique, la vitalité spirituelle, de même que la puissance politique (et aussi militaire...) des sopciétés les ayant construites...

Bref, aujourd'hui notre rapport collectif amnésique à nos morts est le signe et la conséquence de notre marasme civilisationnel (spirituel, politique, voire économique) : depuis les Tshimpa Mvita, Lat Dior Diop, Toussaint Louverture, Samory Touré, Patrice Lumumba, Thomas Sankara, jusqu'à Coulibaly Kouassi Jean-Louis...

Pire, depuis lors, nous célébrons de préférence les Savorgnan de Brazza, Charles De Gaulle, et autres Angoulevant...

Bref, le point souligné dans l'article ci-dessus par David N'goran est encore plus profond que l'auteur ne le crois. Cela dépasse largement le cadre paradigmatique d'une Refondation FPIste prise au dépourvu par la Françafrique, et qui réagit tant bien que mal, plutôt qu'elle ne proagit. L'Etat dit post-colonial est l'institution ultime qu'une domination étrangère séculaire a fomentée en Afrique ; lesquelles domination et institution sont au crépuscule de leur temps...

Posté par ogotemmêli, 08 novembre 2007 à 05:57

Ah Ogotêmmeli

L'homme Ogotemmeli et sa vision toujours très encyclopédique!
C'est vrai que vous soulevez certains aspects auxqueles j'ai pas pensé.
merci pour la contribution!
David NG

Posté par David NG, 08 novembre 2007 à 11:08

Enrico

Cher Enrico,

La classification dont tu parles procède très souvent d'une approche très hegelienne de l'histoire, institutionnalisant des "centres" et créeant des "périphéries"... tu te rappelles certainement du débat sur la place de la révolution haîtienne dans le corpus general de la révolution française? Tu fais bien de lire Gramsci.
Bien à toi
Amitiés

Posté par David NG, 08 novembre 2007 à 11:13

David, David...

Absolument: Je ne dis pas adhérer à tous les schémas et idées de Braine; effectivement c'est très hégélien. Et je n'entends nullement instaurer de centres ni de périphéries, bien entendu.

Mais j'ai toujours du mal à voir en quoi la Refondation s'inscrit dans une optique révolutionnaire...et ne crois pas que ce soit de gaieté de coeur que je fais ce constat, bien au contraire...Le concept de révolution est tellement lourd, que je n'assimile pas toute volonté de changement radical à une révolution (s'il te plaît ne me traite pas d'hégélien une fois de plus...rires..)

Bien à toi,
Enrico.

Posté par Enrico, 08 novembre 2007 à 15:56

Rassure-toi Enrico

Oh non je ne traite pas d'hégelien, rassures-toi! tu sais nous disons si bien la même chose que je te confie le titre du livre que je prépare sur la "révolution ivoirienne" que je qualifie de "bricolage"...
on en reparlera
bien à toi

Posté par David NG, 09 novembre 2007 à 19:37

le surnaturelle

je voudrais un expose de votre part sur le surnaturelle a travers "le respect des morts" de amadou kone

Posté par queshiany, 04 mars 2008 à 20:08

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