photo_rue_jean_louis_coulibalyEn ce mois anniversaire de novembre 2007, c'est un signe réconfortant. Le maire de la commune de Cocody, où se trouve l'hôtel Ivoire, théâtre de la fusillade meurtrière des militaires français de la Force Licorne, a enfin matérialisé la décision du président Gbagbo de baptiser une avenue continguë à cet hôtel du nom de Jean-Louis Coulibaly Kouassi, ce jeune patriote décapité par les snipers aux ordres de Jacques Chirac et dont l'image de la tête explosée a fait le tour du monde. Il fallait le faire, et cela a été fait, après les pressions d'un certain nombre de leaders d'opinion parmi lesquels je suis fier d'être compté. Relisons en cette occasion cette petite note publiée le 8 décembre 2006 et intitulée "Les larmes de Suzanne" - Suzanne est le prénom de la mère de Jean-Louis Coulibaly, qui s'est courageusement battue pour que le nom de son fils unique froidement assassiné ne passe pas par pertes et profits.

"Un après-midi, elle est arrivée dans mon bureau. La tête couverte d’un fichu noir, le corps revêtu d’un ensemble pagne bleu. Elle est venue de Yopougon me raconter son histoire.
Son nom ? Suzanne Ahou. Elle est une de ces anonymes sur qui la grande Histoire marche, sans qui elle n’aurait pas pu advenir, mais qu’elle a toujours la tentation de renvoyer au second plan. Suzanne est la mère de Jean-Louis Coulibaly Kouassi, le jeune patriote décapité par l’armée française devant l’Hôtel Ivoire le 9 novembre 2004. La Côte d’Ivoire se souvient de ce jeune corps défiguré par les FAMAS de Licorne. La Côte d’Ivoire a vu cette mère traumatisée – elle n’avait qu’un fils, et il lui a été arraché par l’armée française – tomber dans les bras du président Gbagbo lors du dernier sommet des jeunesses africaines organisé par le COJEP, et pleurer toutes les larmes de son corps. Dans plusieurs pays du monde, on l’a vue raconter son histoire d’une tristesse insondable dans le documentaire «La victoire aux mains nues».
Avons-nous le droit de zapper ? Non. Suzanne est venue dans mon bureau et je dois vous dire ce qu’elle m’a dit. Elle m’a dit qu’elle n’a pas cessé de pleurer depuis les commémorations du mois de novembre dernier. Pourquoi ? «Aucun grand type n’était là ! C’est comme si deux ans après sa mort, on avait déjà commencé à oublier mon enfant». Or, insiste-t-elle, elle n’avait qu’un enfant…
Suzanne reste encore en vie parce qu’elle veut perpétuer la mémoire de Jean-Louis. C’était un artiste, il travaillait le bois pour faire des beaux objets décoratifs. Elle souhaite que ses amis, ceux qui travaillaient avec lui, puissent mettre en place une structure d’accueil et de formation qui porterait son nom. Elle veut que le monde se souvienne que son enfant n’était pas, n’en déplaise à Alliot-Marie, un «désoeuvré»…
Suzanne garde avec elle une copie du discours du président Gbagbo, en novembre 2005, dans lequel il annonçait solennellement que la rue allant de Blockhauss à l’Hôtel Ivoire serait baptisée «rue Jean-Louis Coulibaly Kouassi». Elle a écrit au maire de Cocody, Jean-Baptiste Gomont Diagou, pour savoir quand et comment serait mis en œuvre cet engagement du numéro un ivoirien, du chef de la Résistance.
Elle en est déçue, amère, contrariée, mais le maire n’a pas encore eu le temps (ou la volonté) de lui répondre.
Et pourtant elle rêve, Suzanne ! D’une belle cérémonie, toute officielle, et d’un baptême éclatant. Elle rêve d’une plaque qui perpétuera le souvenir de son fils unique. Car elle ne peut pas croire qu’il soit mort pour rien. Elle ne veut pas croire que lui, dont le trépas a permis de déchirer le voile noir du mensonge licornien, n’ait pas de rue en son nom, alors que «des gens qui n’ont rien fait pour la Côte d’Ivoire» y ont droit, eux. «Si je meurs et que j’arrive au Ciel, il faut que je dise à mon fils que sur terre, dans son pays, on ne l’a pas oublié. Je suis malade, je suis fatiguée, on ne sait jamais !». Très souvent, Suzanne est au bord du précipice. Son âme flirte souvent avec les gouffres les plus sombres.
Qui la consolera ?"

Le maire de Cocody n'a pas fait qu'immortaliser Jean-Louis Coulibaly. Il a aussi baptisé la rue où des assaillants ont, dans photo_rue_marcellin_yac_la nuit du 18 au 19 septembre, assassiné le grand arrangeur Marcellin Yacé. Elle porte désormais le nom de l'illustre disparu. C'est une autre bonne chose, qui donne raison à tous ceux qui pensent que la réconciliation ne doit pas se faire sur le dos de la mémoire. Cela me rappelle aussi le premier article que j'ai fait dans Le Monde après l'attaque du 19 septembre et qui tournait justement autour de Yacé. Il avait déjà été un peu flingué par ma hiérarchie, notamment en sa dernière phrase, qui n'est pas de moi et qui d'ailleurs semble me reprocher d'avoir choisi cet angle infirmant la fameuse thèse du "ni putsch ni mutinerie". L'article est intitulé "La mort, au bout du portable, du chanteur Marcellin Yacé".

"Les mélomanes ivoiriens ont l'oreille reconnaissante : ils pleurent Marcellin Yacé, célèbre chef d'orchestre et chanteur d'Abidjan, « arrangeur » d'une multitude de tubes locaux sur lesquels ils aiment tant danser, et victime innocente du coup d'Etat manqué du 19 septembre. « Parmi tous ces décès, c'est celui qui me fait le plus mal », confie Basile, atterré.

En cette matinée de vendredi, à la cité des arts de Cocody, un quartier résidentiel d'Abidjan, l'attroupement s'est formé autour du carrefour où il est mort, jeudi à l'aube. Une sorte de pèlerinage, effectué par ceux qui aimaient ses sons et son sourire, et commencé dès que la circulation est redevenue possible dans une capitale économique désormais entièrement maîtrisée par les forces loyales au président Laurent Gbagbo.

La voix cassée, son oncle Guy raconte. « A quatre heures du matin, son épouse, qui lui avait demandé de rentrer à la maison, a appelé sur son téléphone portable. Quand il lui a dit où il était, elle lui a demandé s'il n'y entendait pas les tirs. Il s'est vite retrouvé devant les assaillants. Il lui a donc répondu qu'ils étaient devant lui. Puis elle a entendu de très forts bruits, des coups de feu. Puis, plus rien du tout... »

Les habitants du quartier, celui de l'enfance de Marcellin, où se trouve sa « cour familiale » et où il possède un studio d'enregistrement, sont en deuil. « Il est sorti de sa voiture en se traînant, gémissant, jusqu'à six heures. Il a frappé à plusieurs portes, toutes verrouillées. On ne savait pas que c'était lui ! »

La cité des arts est l'un des quartiers d'Abidjan où les combats entre assaillants et forces loyales au gouvernement, stationnées dans un camp proche de la gendarmerie, ont été les plus violents : des amulettes et des gris-gris jetés par terre, ainsi que des grosses flaques de sang, sur le sol et sur les murs, en témoignent. Des impacts de balles défigurent un centre commercial. Dans la courte rue allant du camp de gendarmerie à l'école des arts, treize cadavres ont été dénombrés. Deux palmiers situés devant une résidence, où les mutins auraient tenté de se retrancher, ont été effeuillés par le feu nourri. Pas très loin, un petit entrepôt de bois, ouvert - et vidé - a été criblé de balles. « C'était le lieu de repli des assaillants, qui étaient tous en civil. Ils ont tué le gardien qui, toute la nuit, n'avait cessé de pleurer et de supplier », raconte Marie, une jeune femme du quartier.

Les amis de Marcellin ne veulent pas croire qu'on ait voulu lui faire du mal volontairement, lui qui faisait danser tout le monde, toutes tendances politiques et ethniques confondues. « Peut-être qu'ils ne l'ont pas reconnu. Peut-être qu'ils n'étaient pas Ivoiriens... Ils parlaient à peine français », conclut, un peu rapidement, Marie. Un riverain raconte comment les mutins sont arrivés, avant le petit matin. « Ils étaient plusieurs dizaines, ils sont venus à bord de gbaka », des minibus de transport collectif.

Mais on revient vite au triste destin de Marcellin, le « martyr ». La colère se dessine sur les visages, sans qu'on sache sur quoi elle peut déboucher. « Pourquoi lui ? », n'arrête-t-on pas de répéter. Pourquoi les autres ?"

Le maire de Cocody a aussi pensé à des artistes comme Alpha Blondy et à des figures telles que Thérèse Houphouët-Boigny, qui ont désormais leurs rues. Au-delà de la mémoire de la crise ivoirienne, son initiative réhabilite la mémoire de la Côte d'Ivoire tout court. Quel était donc ce pays où, à part Houphouët-Boigny, les édifices et les avenues ne portaient que les noms des anciens ou des néo-colons ?

Par ailleurs, il faudrait qu'une grande opération d'adressage des rues soit lancée pour que l'on ne soit plus obligé d'indiquer les maisons ou les entreprises en se repérant par rapport aux manguiers, aux maquis et aux stations-service. Il faudrait aussi que les boîtes postales se trouvent, comme dans tous les pays "normaux", à l'entrée des résidences et non dans un des trop peu nombreux bureaux de poste. La Côte d'Ivoire veut se lancer dans une révolution informatique, et cela implique forcément le développement du e-commerce, qui ne peut fonctionner sans système efficace de messagerie obéissant à la règle du "one-to-one". Des rues bien identifiées permettraient aussi des applications GPS et utilisant GoogleMaps.

Petit sondage : si vous deviez baptiser une rue de Cocody, quels noms vous viendraient à l'esprit ? Moi je pense en vrac à Thabo Mbeki, à Nelson Mandela, à Amara Essy, aux Eléphants de Côte d'Ivoire, à Amadou Hampaté Bâ, à Cheikh Anta Diop, à Bernard Dadié, à Sidiki Bakaba, à Biaka Boda, à Ernest Boka, à Amédée Pierre et à quelques pères fondateurs du RDA. J'attends vos idées...