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Le blog de Théophile Kouamouo

Vous rêvez comme moi d'une Afrique digne, d'une Afrique des Africains plus solide face à la violence des impérialismes ? Vous militez pour un continent démocratique et indépendant ? Moi aussi. Marchons d'un même pas.

14 novembre 2007

"Courrier d'Abidjan" : nouvelle crise, nouvelles accusations, nouvelles mises en scène

La lecture des journaux du matin est une des activités normales du citoyen qui se veut informé. Et elle peut réserver des surprises. J'en ai eu une ce matin. En ouvrant Le Courrier d'Abidjan, j'apprends qu'une nouvelle crise y a lieu et qu'elle serait causée par un groupe "d'activistes" se réclamant de moi et ayant recours à des miliciens pour créer un syndicat.

J'affirme ici de manière très claire que je ne suis lié ni de près ni de loin à ce qui se déroule au Courrier d'Abidjan. J'ai tourné la page, et j'exhorte ceux qui là bas me voient partout à le faire également. N'est-ce pas en effet symptomatique que, pour signer le pamphlet m'accusant (entre autres personnes), l'on utilise le pseudonyme de Sylvie Kouamé, qui n'a jamais été utilisé que par moi par le passé ? Il ne faut pas illusionner les lecteurs et faire croire que la plume qui, en son temps, s'est distinguée dans la défense des institutions ivoiriennes et d'une certaine idée de la dignité africaine est la même qui, aujourd'hui, raconte avec de nombreuses fautes d'orthographe et de grammaire, des péripéties internes à une entreprise de presse. Je ne suis pas "l'ennemi structurant" que certains espèrent.

Les articles du Courrier et de Notre Voie sur la crise au sein de cette rédaction :

http://www.lecourrierdabidjan.info/a_la_une.asp?id=17135

http://www.notrevoie.com/a_la_une.asp?id=16441

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13 novembre 2007

Quand le sang innocent coule dans la rue !

m_tangmoDans cet article qui témoigne de sa douleur et de son indignation, Véronique Michèle Metangmo dénonce une réalité camerounaise scandaleuse mais méconnue de l'opinion internationale au nom d'une conspiration du silence. Les assassinats réguliers par les forces gouvernementales de lycéens ou d'étudiants manifestant pacifiquement. En dessous de son papier, vous pourrez cliquer sur un lien vers des articles du quotidien Mutations qui reviennent sur ces crimes d'Etat. Quel prix a la vie d'un jeune Camerounais pour un Paul Biya qui célèbre ses vingt-cinq années de pouvoir dans le faste et l'arrogance ?

Buéa, Abong-Mbang, Kumba et ailleurs, le sang de jeunes Camerounais, jeunes Africains a coulé et coule encore dans la rue. On se croirait dans les rues de l’Afrique du Sud en période d’apartheid ou tout simplement dans ce roman de Sipho Sepamla « A ride in the Whirlwind » publié sous le titre de « Retour à Soweto » dans sa version française.

Ce sang de ces jeunes Noirs, jeunes Africains, jeunes Camerounais qui coule dans l’indifférence générale tant au Cameroun, qu’en Afrique ou dans le monde inquiète !

Pourtant nous sommes bien dans un gouvernement dit démocratique dont le chef de l’État revient d’un séjour de plus d’une semaine dans une grande capitale d’un monde occidental qui lui a ouvert grand les portes de son palais sans aucuns problèmes ; de cette grande instance internationale où il a pris sans aucunes huées ou cris la parole devant un parterre de représentants du monde entier et a essayé sans grande conviction de se faire « l’ambassadeur des pauvres ». Et toujours à cette instance, il a été écouté sans jamais être sommé de rendre des comptes au sujet des afflictions causées aux jeunes Camerounais soucieux de s’instruire, d’avoir accès à l’instruction, à l’éducation et soucieux d’être utiles pour leurs familles, leurs pays et leur cher continent.

Depuis les années 90, les jeunes Africains et Camerounais vivent de nombreux massacres de Soweto  sans que cela semble réellement choquer personne.

Le Cameroun et l’Afrique s’endormiront encore cette nuit pour parler avec Sipho Sepamla, ignorant tout du cauchemar auquel la nuit avait donné naissance. Un cauchemar qui allait hanter bien des nuits à venir !

Oui quel avenir pour cette jeunesse jetée aux orties, aux affres les plus monstrueuses d’un pouvoir cette fois noir, mais tout aussi sanguinaire, sauvage, cruel, féroce et impitoyable.

Des flics. Encore des flics ! « Les flics ! Ils massacraient des enfants innocents en pleine rue. Car les représentants du système avaient la réputation d’être intraitables et cruels. Certains disaient : barbares. ». Nos dirigeants à la peau noire ne diffèrent presque en rien de cette réalité décrite quelques années plutôt dans les rues de Soweto.

Nous ne sommes pas le 16 juin mais un jour nous serons tous forcés de « découvri[r] soudain le rôle » de ces enfants de Kumba, de Buéa et d’ailleurs. De Ngome Nkwelle Herbert, Tchambanu Derrick, Ufeanei Ivo, Mouma Benet…, ces jeunes Camerounais et Africains tombés sous les balles des forces de l’ordre et avec la complicité du gouvernement camerounais.

Nous attendions encore les réactions de notre cher gouvernement et de son chef en la personnekumba_ashu_mbeng_ns_230 même du Prince depuis les dernières exactions de Buéa, d’Abong-Mbang et autres sans aucun résultat, sans aucun procès, sans aucun changement. Et nous sommes forcés de constater encore aujourd’hui et définitivement que le Cameroun sans aucune gêne vient d’entrer dans une ère de répressions tous azimuts envers des jeunes Camerounais.

Et quels jeunes Camerounais ? Ceux qui osent se lever tous les matins pour essayer de gagner leurs vies rendues chaque jour difficiles par un gouvernement grand détourneur de fonds publics, ces fonds mêmes qui auraient dû être destinés à l’éducation, à la santé et au bien-être de ces jeunes, grandes victimes de leur gouvernement policier et répressif. Ces jeunes qui osent s’inquiéter et se plaindre des conditions pénibles et difficiles dans lesquelles ce gouvernement les laisse essayer de s’en sortir : coupures intempestives d’électricité, manque de structures éducatives adéquates, conditions de travail dans les laboratoires et autres structures éducatives les plus appauvries et les plus dépourvues au monde, aucune prise en charge financière, frais de scolarité qui chaque jour augmentent sans jamais que le gouvernement paraisse s’en offusquer. Je pourrais continuer la pitoyable liste de tous ces maux et souffrances que vivent les jeunes Camerounais, mais à quoi bon ?

Ces mêmes jeunes Camerounais sont ceux qui sont poussés chaque jour par leurs gouvernements vers les filières clandestines de l’immigration et autres tourments. Cherchant ainsi à fuir à jamais ce terrible enfer où le malheur de leur naissance les aura plongé sans jamais susciter la pitié ni de leurs propres « pères et mères » chefs et responsables du pouvoir et du système dans leurs pays depuis les lendemains des semblants ou véritables indépendances.

Ce gouvernement et tous ses complices devront un jour répondre de ces exactions et abus perpétrés à l’endroit de cette jeunesse combative, qui se refuse de désespérer et qui appelle chaque jour leur gouvernement à rendre compte de leur gestion inefficace du pays.

Un jour et ce jour est certain, ces jeunes dégonfleront le mythe de l’invincibilité de ces pouvoirs opprimants et complices de ce sang jeune, vigoureux, bouillant, fertilisant, vivace, énergique versé chaque jour dans les rues du Cameroun et d’Afrique.

Paul_Biya_nous_pas_bougerUn jour, soyez en certains, ces jeunes, pour reprendre Frantz Fanon, réussiront à « creuser la tombe où s’enliser[ont] définitivement » ces pouvoirs dictatoriaux et sanguinaires qui tirent à balles réelles sur de pauvres jeunes qui ont osé se plaindre des coupures d’électricité dans leurs structures éducatives, des conditions d’accès à leur lieu de formation, de la cherté de la vie, qui les empêche ainsi qu’à leur famille d’assurer leur éducation et leur formation, etc.

Ne pouvant fortifier leurs gouvernements ripoux et escrocs, ces gouvernements n’ont d’autres moyens que d’essayer de justifier leur gestion caractérisée par la gabegie et l’inefficacité par une utilisation de la force et toutes sortes de violence envers la jeunesse.

Combien de ces jeunes doivent encore chaque jour être sacrifiés pour permettre à nos dirigeants de se maintenir et piller notre cher pays ?

Combien de ces jeunes doivent encore tomber sous les balles des hommes en tenue pour qu’un jour nouveau puisse se lever dans ce cher berceau de nos ancêtres, pris en otage par des hommes et des femmes beaucoup plus fiers de leurs pactoles injustement amassés que de ces grands et nobles héros qui pendant longtemps se sont battus pour donner une dignité à cette terre et patrie chérie que nous avons tous reçue en héritage ?

Combien de ces jeunes «  doivent encore mourir, combien d’enfants sans mère doivent pleurer, combien de temps notre peuple devra-t-il continuer à peiner pour que quelques-uns seulement puissent avoir un compte de mille dollars à la banque de ce dieu-monstre qui, pendant quatre siècles, a dépouillé un continent  ».

Je reste convaincue qu’un jour viendra certainement où nous pourrions comme le rêvait le Rebelle dans la poésie de Césaire « ouvrir sur un autre soleil les yeux de nos filles et fils » et sur cette terre que nous ont légué nos chers ancêtres.

Et ce jour là, nous chanterons tous un véritable hymne en l’honneur de ces véritables fers de lance de la nation.

Nous célébrerons comme l’ont longtemps rêvé les enfants de Soweto et d’ailleurs « l’avènement du grand jour au rythme des tambours, battre des mains et frapper le sol du pied ».

Mais en attendant ce jour-là, nous devons encore souffrir de voir ces gouvernements ripoux célébrer sur le sang versé des jeunes, sur les tombes des jeunes sacrifiés, sur les jeunes poussés sur le chemin de l’exil, de la soif, de la solitude et du désespoir … leurs longues années à la tête des États africains.

Un jour, chers jeunes, jeunes morts au combat, nous exigerons une reddition de comptes, forts de ces sacrifices ultimes que vous avez offerts pour nous tous.

Un jour, nous établirons un autel pour célébrer votre bravoure et votre courage et vous présenter en héros devant, nous l’espérons, un peuple nouveau et soucieux du bien-être de ses jeunes.

Ce jour, nous pensons qu’il se lèvera car dans nos cœurs et pour reprendre Sipho Sepamla, l’espérance est profondément gravée.

En attendant, nos larmes comme de longs fleuves intarissables coulent pour pleurer nos jeunes frères et enfants.

Véronique Michèle METANGMO

michelemetangmo@hotmail.com

http://www.cameroon-info.net/cmi_show_news.php?id=20974

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Célestin Monga fait son bilan

MongaC'est une des figures intellectuelles qui a marqué l'adolescence des gens de ma génération, au Cameroun. "Jeune insolent" du printemps démocratique, chroniqueur talentueux dans la presse nationale et panafricaine, il a été jeté en prison pour avoir écrit une lettre ouverte trop corsée au président Paul Biya dans Le Messager. Le procès Monga-Njawé est arrivé, et a eu la même intensité que celui relatif aux événements du 18 février 1992 en Côte d'Ivoire. C'était une période de rêves fous...

Mais l'Histoire a balbutié, et Paul Biya a profité de l'hostilité de la France à l'égard de la démocratie dans son pré carré et des désunions d'une opposition et d'une société civile immature pour s'imposer et verrouiller son pouvoir. Alors, que s'est-il passé ? Qui a fauté ? Célestin Monga, qui est aujourd'hui conseiller à la Banque mondiale, s'interroge et fait le bilan dans un livre intitulé "Un bantou à Washington", édité aux éditions PUF en France. Au passage, l'on conseillera à l'auteur et aux autres intellectuels camerounais d'éditer à la fois en Europe (pour le marché occidental) et en Afrique, où ils peuvent réussir à vendre un livre à 3000 F et donc donner l'opportunité à un large public d'étudiants et de jeunes travailleurs de les lire.

Rue 89, le site d'information en continu de Pierre Haski - dont le regard sur l'Afrique est intéressant, ce qui est rare au sein de la presse française -, donne la parole à Monga. L'intellectuel camerounais en profite pour évoquer le processus démocratique en Côte d'Ivoire et la figure de Laurent Gbagbo dans l'opposition. Passionnant. Cliquez plus bas :

http://www.rue89.com/2007/11/12/celestin-monga-lafrique-la-france-et-le-regard-dun-bantou

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09 novembre 2007

Humanitaires, une force blanche ?, par Michel Galy

Un cadeau au "village" de Michel Galy, politologue et sociologue français qui a enseigné il y a quelques années maintenant à l'Université de Cocody.

Inverser le regard: et si la résistible opération de l’Arche de Zoé, navrante et caricaturale, n’était que l’extrême pointe d’une « action d'urgence », affranchie de toute morale, désireuse de ramener des corps souffrants, dans un vertige technologique d’avions, de 4X4 et d’Internet ? Y a t-il grande différence entre les pratiques interventionnistes d’un certain « French doctor » (muni de son sac de blé somalien !) et cette débauche ordinaire de moyens matériels fabuleux, utilisés avec délectation, dans des zones misérables, par des humanitaires toujours en extériorité - voire en situation de domination ?

Une longue fréquentation critique et dialoguée avec ces humanitaires à la fois idéalistes et inconscients amène à poser, à partir du cas tchadien qui n'est qu'un épiphénomène,  des questions qui dérangent, et à y apporter des débuts de réponses .Pour faire bref : les  « humanitaires » ont-ils ce que Bourdieu  aurait pu appeler un « habitus » néocolonial- et se distinguent-ils bien des militaires et des onusiens ? Que faire alors pour ne plus participer de ce « Métier de Seigneur » selon l’aristocratique terme qui suscitait bien des vocations pour les « Officiers des Affaires Indigènes » d’antan ? Inculturation et humilité, ouverture aux sociétés africaines et changement d’habitus semblent de « déchirantes révisions », indispensables.

Le point de vue des africains, notamment des intellectuels  « non capturés » par le système de l'Aide, en témoigne de manière constante : il n'est que de lire sur le Net la presse tchadienne et africaine pour s’en convaincre ; s’autoglorifiant de leur présence et de leur dévouement, les humanitaires semblent ignorer qu’ils sont assimilés au « système mondial » et unanimement critiqués à ce titre par la jeunesse africaine politisée. Non sans réminiscences historiques troublantes, mêlées à des ressentiments contemporains: depuis la traite esclavagiste à la maltraitance de l’immigration, en passant par l'acculturation forcée et l'apostasie religieuse d'un islam sur la défensive.

Faut-il ignorer comment fonctionnent les sociétés locales, ou agir au hasard ? Religions autochtones ou sociologie villageoise, réflexion sur l’ethnicité, catégories sociales des partenaires…tout ceci fait d’ailleurs l’objet d’un   « savoir caché »aux occidentaux, mais connu du personnel national des ONG - et parfois géré à son profit ! Ainsi dans les années 9O une grande ONG américaine à Madagascar n’employait pratiquement que des Merinas - et parmi eux uniquement des représentants des deux castes dominantes, à l’exclusion des descendants d’esclaves, les andevo, exclus en toute logique malgache et de l’emploi et de l’aide aux plus pauvres… « Tout malgache égale un malgache pour nous » ! nous répondait-on, dans un ethnocentrisme béat… Dommage que les malgaches ne soient pas de cet avis et que les inégalités s’en renforcent!

Faut-il « changer l’Afrique », et au nom de quel mandat, au risque de faire échouer ses propres projets ? Faut-il par exemple comme nous avons vu systématiquement en Afrique de Ouest, s'appuyer sur une « jeunesse » locale idéalisée, quand ce sont les Anciens qui possèdent l'essentiel du pouvoir? Sur un mode plus trivial, mais important pour les bénéficiaires, faut-il prévoir des puits fermés et techniquement parfaits- bientôt « gâtés »faute d’entretien, les femmes retournant au marigot une fois les humanitaires partis sous d'autres cieux? Ou alimenter les dénutris à coup de « boulgour », cette affreuse nourriture occidentale si bien vitaminée, détestée des populations qui l'assimilent à un aliment bestial- alors que des recettes existent pour l'africaniser?

Au fond de la Sierra Leone,nous avons observé des ONG se mêler aussi bien de sexualité que de violences conjugales, de la possession de la terre comme des relations affectives entre maîtres et élèves, d'hygiène obligatoire ou d'alimentation ; ailleurs des associations liées à l'Eglise catholique tenter de contrôler le sort des « talibé »- ces petits mendiants liés à leurs « maîtres musulmans » ; d'autres, entretenir  des « enfants des rues » au statut équivoque ; ou servir, comme à Bouaké pendant plusieurs années pour une ONG médicale, de « Ministère de la Santé » à un mouvement rebelle qui a mis à feu et à sang le nord ivoirien, brûlé les Centres de santé, tué ou chassé infirmiers et médecins sudistes!

Critiques exagérées, tendancieuses ou excessives? Voire...Ces multiples observations de terrain, accompagnées d'avertissements répétés, montrent au contraire qu'en s'extériorisant par rapport aux sociétés locales, en montant des actions sans légitimité, en se rapprochant dangereusement du « code génétique » des communautés locales, le mouvement humanitaire se prépare des lendemains qui déchantent. .. 

Si certains, à la suite de Rony Brauman, ont commencé de longue date à faire des analyses politiques sur les pays d'intervention, peu se posent les questions de leur propre habitus, des moyens et de la légitimité sociale de leurs actions.

L’attitude sectaire et le comportement de « cow boys » de certaines ONG médicales, anciennes et puissantes, est un sujet de dérision dans le milieu humanitaire lui même. Des dérives dangereuses existent, comme celle d'une ghettoïsation forcenée des jeunes humanitaires angoissés devant le milieu africain: on a pu voir des « concessions »  de certaines ONG interdits aux africains pour des raisons « sécuritaires », des « couples  mixtes » interdits par les règlements...

Loin du « politiquement correct » imposé et aux humanitaires et aux africains, c'est l'option inverse d'un métissage généralisé ou d'une inculturation des personnels et des projets qu'il faudra bien adopter- y compris pour des objectifs de sécurité et de développement!

Il n'y a pas de raison sérieuse que des chercheurs, des religieux, des membres d'associations plus modestes vivent et travaillent « à hauteur d'homme » ,avec des moyens volontairement limités- et que les humanitaires les plus arrogants rivalisent avec les énormes 4X4 des forces U.N. pour parader! Tout le monde n'est pas obligé d'être anthropologue, sociologue ou même politologue. Mais nul –s’il choisit ces métiers exigeants- n’est censé rester ignorant ou méprisant...

Contrairement à ce que croient les « humanitaires au pouvoir », style Kouchner -et surtout le courant « bushiste » d'interventionnisme forcené à la BHL, « reconstruire les sociétés et les Etats », imposer la démocratie ou moraliser le Sud n'est pas à long terme un idéal soutenable. Mais plutôt un pari de plus en plus dangereux, avec bientôt des blocages croissants pour tout intervenant  extérieur. Sauf changement radical de pratiques et des valeurs, que l'affaire tchadienne rend désormais indispensable.

Posté par kouamouo à 19:24 - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Et Canal + filma...

Souvenons-nous du courage de Canal +, de Paul Moreira et de Stéphane Haumant qui ont filmé et diffusé les preuves irréfutables de la nature réelle d'une énième "expédition coloniale".


Côte d'ivoire l'armée Française ment
envoyé par guillaumecotescene

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Guy-Bertrand n'aime pas la politique

A l'occasion du troisième anniversaire de la fusillade honteuse de l'hôtel Ivoire, je vous offre, à vous mes villageois, cette nouvelle rédigée il y a presque exactement un an, alors que j'étais en voyage en Libye. C'est l'histoire d'un jeune étudiant camerounais en Côte d'Ivoire. Dépolitisé, il a une brutale prise de conscience quand un jeune patriote meurt dans ses bras, fauché par les balles meurtrières de l'armée française.

-         La radio des Blancs ment !

Guy-Bertrand sursaute violemment. Son cœur fait comme un bond fou dans sa poitrine. Il se concentre pour ne pas laisser un spasme qu’il sent sourdre du fond de ses tripes prendre le contrôle de tout son corps. «Mais pourquoi je m’énerve seulement à ce moment précis alors que j’ai vu pire depuis plusieurs jours ?», se demande-t-il, irrité et perplexe face à ce qu’il considère comme une désarticulation inquiétante entre les tressautements de son âme et les froids constats de son intelligence.

lavictoiremainsnuesIl regarde droit dans les yeux le patient auquel il s’apprête à administrer une bonne dose de Valium avant de le consulter sommairement et de le mettre à la disposition des infirmières pour les premiers gestes d’urgence. Enfin ! Un patient, voilà un bien grand mot ! C’est plutôt une plaie sanguinolente à visage humain qu’il a en face de lui. Il a reçu une balle dans la poitrine, et il saigne abondamment. Son cœur est-il atteint, perforé ? Guy-Bertrand ne le sait pas encore. Ce qui l’inquiète bien plus, c’est le sang qu’il vomit littéralement, ce sont ses dents qui claquent, son visage qui devient de plus en plus livide, sa peau qui vire au gris. Guy-Bertrand est persuadé que celui qui est là, couché sur une civière placée rapidement sur ce qui est habituellement la table d’un bureau de consultation, ne s’en sortira pas. Il doit avoir une hémorragie interne. Il a perdu bien trop de sang.

-         La radio des Blancs ment, je te dis !

Son patient, de plus en plus excité, cherche l’iris de ses yeux avec une volonté assez fascinante pour quelqu’un qui se trouve dans un tel état. Comme s’il espère une parfaite communication par le regard. Comme s’il veut transmettre à Guy-Bertrand les dernières gouttes d’une vie qui s’enfuit à grands flots. Comme s’il souhaite lui souffler à l’oreille une précieuse vérité, un sésame miraculeux pour accéder à une autre dimension de la connaissance. Comme s’il veut lui faire un témoignage qui bousculerait son existence.

-         Ils mentent ! Ils mentent ! Ils mentent !

-         Oui. Bien sûr qu’ils mentent. Je sais qu’ils mentent.

Guy-Bertrand regarde tout autour de lui. Il a peur qu’un médecin le surprenne en train de parler politique avec un patient alors que son rôle à lui, externe, est de superviser comme il peut le travail des infirmières. Les internes ne peuvent pas le faire aujourd’hui. Il y a bien trop d’afflux aux urgences ! Tout le monde est surchargé de travail.

Aujourd’hui, c’est le 9 novembre 2004. Les carreaux blancs du hall du CHU de Cocody sont maculés de grosses flaques rouges. L’hôpital a l’air d’une cour des miracles. Les prières montant au ciel, les cris de douleur, les hurlements de révolte, les expirations des mourants, les larmes de deuil s’entremêlent pour faire un vacarme cauchemardesque. C’est la guerre ouverte entre l’armée française et les civils ivoiriens dans toutes les villes de la zone gouvernementale.

****

Depuis le 6 novembre, ce jour où les soldats de l’Opération Licorne ont détruit la quasi-totalité des avions de guerre de l’armée ivoirienne, et où des dizaines de milliers de patriotes ont décidé de les affronter et de les empêcher de renverser le président Laurent Gbagbo, le sang ne cesse de couler. Dans la nuit du 6 au 7 novembre, les premières victimes de la Licorne sont arrivées  à l’hôpital. Brûlées sur le pont par des balles traçantes jetées par des hélicoptères français voulant les décourager de traverser le pont Charles-De-Gaulle pour arriver à l’aéroport Félix Houphouët-Boigny, désormais entre les mains de l’armée française. Blessées alors qu’elles s’en allaient défier les soldats hexagonaux devant leur base militaire, dénommée 43è BIMA.

Cette nuit-là, Guy-Bertrand n’était pas de garde. C’était un week-end, et il était allé rendre visite à des amis, Camerounais comme lui, étudiants à l’Ecole de statistique. Il n’avait pas pu rentrer chez lui, puisque l’atmosphère était devenue électrique dès que la nouvelle de la destruction, par les Français, des avions de guerre gouvernementaux allant à l’assaut des zones rebelles, avait commencé à se répandre. Il avait décidé de dormir chez son ami Philémon. Il verrait bien le lendemain !

Quand l’agitation avait commencé dans la ville, les nombreux étudiants étrangers de la cité, qui étaient réunis dans la salle télé et regardaient un film sur une chaîne câblée, avaient vite zappé sur les chaînes françaises d’information continue pour en savoir plus. Selon le présentateur du bulletin d’information d’une de ces chaînes, l’aviation ivoirienne avait attaqué un camp français à Bouaké, le fief des rebelles ivoiriens. Ce qui avait entraîné des représailles de la force Licorne qui, sur instruction du président français Jacques Chirac, avait décidé de détruire tous les avions de guerre de «l’armée de Laurent Gbagbo», le président ivoirien.                                       

Le présentateur français avait embrayé, avec le même professionnalisme détaché, sur un autre sujet. Mais pas les étudiants africains qui, quelques minutes auparavant, dégustaient un thriller américain passionnant.

Dans cette salle télé, ces étudiants ayant pour la plupart un avis sur tout, discutaient régulièrement en rivalisant d’arguments. De la polygamie, du sida, de l’homosexualité, de l’insalubrité, du christianisme et de l’islam, du coupé-décalé et du R’n’B, de sport et de politique. Forcément, ce nouveau développement de la crise ivoirienne ne pouvait pas échapper à leur verve.

-         Gbagbo a cherché, il a trouvé !

La sentence était venue de Karim, un étudiant nigérien qui, de toute façon, était habituellement le plus grand pourfendeur du chef de l’Etat ivoirien. Pourquoi ? Il détestait les étrangers, il haïssait les musulmans. Il voulait tout pour ses frères, les chrétiens du Sud du pays.

-         Là, il est allé chercher les Français. Il a trouvé des gens qui vont pouvoir lui répondre et lui donner la raclée qu’il mérite.

La moitié de la salle qui, habituellement, défendait mordicus le président ivoirien – un héros, un patriote, un homme proche du peuple, que les Français détestaient parce qu’il voulait mettre une fin à l’exploitation néocoloniale de son pays – restait sans voix. Sonnée. Assommée. Ne sachant pas quoi dire. Elle triomphait quelques heures plus tôt, au moment où les informations venant de Bouaké assuraient que l’Opération Dignité faisait détaler les rebelles vers leurs bases-arrières des pays voisins. Le pays serait bientôt réunifié. La guerre serait finie. Et gagnée. Les frappes de l’aviation ivoirienne étaient chirurgicales. Hourra !

-         Qui te dit que c’est vrai ? On a déjà vu l’intox des Français ici. Ils mentent !

C’est Philémon qui avait dégainé le premier face aux propos de Karim. Guy-Bertrand trouvait son ami d’enfance incroyable. Où trouvait-il la force pour proclamer, d’une cité universitaire d’Abidjan, du haut de son mètre 70, qu’un journaliste français – dont le travail était de chercher et de trouver la vérité, qui avait pour lui toutes les informations des agences de presse internationales, des satellites, des systèmes de renseignement perfectionnés de l’Occident –  mentait ? En plus, avec une telle rapidité ! Comment se faisait-il que, même dans le dénuement idéologique, l’absence totale d’information – la RTI montrait des clips mièvres sur le pardon et la réconciliation –, il trouvait la force de défendre son «client» ? – c’est ainsi qu’il appelait affectueusement un Gbagbo qu’il n’avait jamais vu. Peut-être croyait-il tellement en son grand homme qu’il considérait d’emblée comme faux tout ce qui semblait donner de lui une autre image que celle qu’il avait choisi de retenir. Peut-être considérait-il juste comme un devoir de contredire Karim, dont il connaissait les positions politiques et avec qui il avait déjà croisé le fer au sujet d’une crise ivoirienne tournée dans tous les sens dans cette même salle télé.

A cet instant, Guy-Bertrand pensait à deux choses. Que cette histoire de fous l’avait empêché de regarder jusqu’au bout le thriller américain. Et qu’il fallait

que tout ce cinéma s’arrête avant lundi, parce qu’il devait retirer le Western Union que son frère aîné lui avait envoyé d’Allemagne.

Il n’avait absolument pas d’opinion sur ce nouveau rebondissement du conflit ivoirien.

Thierno, Nigérien comme Karim et pro-Gbagbo comme Philémon, en moins hystérique tout de même, était entré dans la danse.

-         De toute façon, ça n’arrange pas Gbagbo d’aller s’attaquer à une armée plus forte que la sienne, alors qu’il est en train de liquider la rébellion. Il n’est pas fou quand même !

-         Qu’est-ce qui te fait croire que son armée va de victoire en victoire ? C’est de l’intox. Les journaux bleus racontent n’importe quoi. L’armée de Gbagbo n’est pas motivée. Tout ce qui l’intéresse, c’est racketter les chauffeurs de gbaka. Or, les rebelles savent pourquoi ils se battent.

-         Quoi ? Des voleurs comme ça ? Ce n’est pas l’armée de Gbagbo comme tu dis qui a démonté toute l’Université de Bouaké pour aller revendre tuiles, carreaux et sanitaires dans des pays voisins.

C’était reparti. Bientôt, il y aurait un début de bagarre. Car ces affrontements verbaux où les injures personnelles volent bas ne vont jamais plus loin que des débuts de bagarre théâtraux.

Guy-Bertrand n’aimait pas trop la politique. Il était plutôt foot. Supporter chauvin des Lions indomptables, mais tout de même réaliste face à leurs défauts. Son ami Philémon était tout aussi exalté quand il soutenait Eto’o que quand il défendait Gbagbo. Tout aussi catégorique quand il s’agissait de vouer le président français Jacques Chirac aux gémonies que quand il fallait trouver des poux dans la tête du buteur ivoirien Didier Drogba dès que quelqu’un osait le comparer à son héros. Il glorifiait les Ivoiriens courageux résistant à l’oppression française avec la même pugnacité qu’il dénonçait les Ivoiriens prétentieux qui osaient comparer Eto’o et Drogba. Philémon ne voyait là aucune forme de contradiction.

****

Tard dans la nuit, alors que les débatteurs infatigables de la salle télé étaient rentrés dans leurs chambres et essayaient de dormir malgré le vacarme extraordinaire des patriotes qui chantaient, criaient et mettaient le feu à tous les symboles français dans le voisinage, tout le monde avait entendu des bruits de détonation.

Comme un seul homme, ils étaient tous montés sur le toit de leur résidence étudiante, d’où ils avaient une vue imprenable sur le quartier. Cocody-Ambassades. Le quartier où résidait le président de la République.

Les rues étaient toujours noires de monde. Des gospels désespérés arrivaient aux oreilles des étudiants de l’Ecole de statistiques, quand le staccato des détonations – bombes, missiles, grenades, roquettes, mitraillettes ? – faiblissait un peu.

En levant les yeux au ciel, ils avaient vu. Des flammes qui sortaient de ce qui était sans doute un cihélicoptère – tous les signaux lumineux de l’appareil étaient éteints. Des flammes qui semblaient tomber sur la Résidence de Gbagbo. L’hélicoptère venait, lançait ses flammes, repartait. A chacun de ses surgissements, les milliers de personnes qui s’étaient postées comme des boucliers humains devant la résidence présidentielle, se couchaient et chantaient des cantiques. A chacun de ses départs, ils se levaient, narguant et insultant l’hélico, son pilote, le général d’armée dont dépendait ce pilote, et le président français qui donnait des ordres à ce général d’armée.

Philémon était désormais dans un état second. Il avait des yeux étranges. Embués de larmes. Des larmes d’émotion, de défi, mais aussi de jouissance. A l’instant, il était faible, impuissant. Mais heureux. Il avait désormais la preuve que c’est la France qui faisait la guerre à la Côte d’Ivoire.

-         Karim ! Où est Karim ? Parle encore ! Vous avez vu non ? Vous allez encore nier ? Karim ! Il est où ? Karim, viens voir tes ancêtres les Gaulois dans leurs œuvres ! Vous allez encore dire quoi ?

Philémon avait foncé comme un dératé dans sa chambre. Il avait pris le drapeau camerounais qu’il faisait flotter à sa fenêtre – pour narguer «ces abrutis d’Ivoiriens» – et avait arraché le drapeau ivoirien qui était dressé sur un pic au milieu de la cour. Il les avait attachés et était allé vers la résidence de Gbagbo.

Faire quoi ? Guy-Bertrand était perplexe. Pensait-il vraiment que ses deux drapeaux noués et brandis à la face du tout-venant allaient faire reculer les Français ? Pourquoi se mettait-il ainsi en danger alors qu’il ne pouvait en rien changer le cours de l’Histoire ? Et puis, est-ce qu’il était Ivoirien ? Est-ce que c’était son problème ?

Après l’énième coup de folie de son ami Philémon, Guy-Bertrand n’était pas d’humeur à subir les commentaires des étudiants de l’Ecole de statistiques. Il allait mettre des boules Quiès dans ses oreilles et essayer de dormir. C’était plus sage.

****

Guy-Bertrand avait vu les flammes des hélicos gaulois. Il sait donc que la radio des Blancs ment quand elle dit que la France ne veut absolument pas renverser le président ivoirien. Mais il est lui-même étonné de la vivacité avec laquelle il a confirmé les accusations du patient qui continue de le regarder droit dans les yeux.

Guy-Bertrand n’aime pas la politique. De toute façon, il ne peut que la détester. Il est né en 1982 au Cameroun. Le seul président qu’il a jamais connu de sa vie, c’est bien Paul Biya. Un Paul Biya dont son père a toujours dit pis que pendre. Un voleur. Un chef bandit à la tête d’une clique de spécialistes de détournements de fonds publics et de fraude électorale. Une crapule qui a juré d’appauvrir ses compatriotes avant de mourir. Son père détestait tellement Paul Biya qu’il avait milité dans un parti d’opposition, le Social Democratic de John Fru Ndi, dès l’avènement du multipartisme. Enseignant et syndicaliste, il avait été muté dans une ville de l’extrême nord du pays par un gouvernement qui n’appréciait pas que ses fonctionnaires aillent jouer les activistes pour le compte de l’adversaire. Dans l’extrême nord, il avait créé une section du SDF. Il y avait consacré une bonne partie de ses économies, au grand dam de son épouse. Puis, un jour, il était rentré à la maison. En colère. Au bord de la crise de nerfs. Traitant John Fru Ndi de tous les noms. Disant qu’il était le complice de Biya. Qu’ils étaient pareils. Des voleurs. Des menteurs profitant du désespoir du peuple. Ils s’étaient partagés le pays. Le père de Guy-Bertrand avait déchiré sa carte du SDF devant les yeux médusés des siens. Toutes ces privations pour rien ! Toute cette souffrance qui était censée être leur part de sacrifice pour la libération du Cameroun, transformée en un jour en absurde tribulation ! Guy-Bertrand ne peut pas croire en la politique, broyeuse de rêves, piège à gogos, machine à briser les naïfs. Au Cameroun comme en Côte d’Ivoire, il ne peut pas investir son affection en un leader politique. Jamais !

Mais pourquoi les yeux de ce patient dans ses yeux le troublent-ils à ce point ?

-         Ils mentent. Ils disent que nous sommes des miliciens. Mais regarde dans ma poche.

Guy-Bertrand regarde à gauche et à droite. Personne pour le voir aller fouiller la chemise ensanglantée de ce patient dont les infirmières ne croient de toute façon plus aux chances de survie. Il finit par tomber sur une carte professionnelle. Son patient s’appelle Joël-Roland Coulibaly Kouadio. Il a 22 ans comme lui. Il est informaticien dans une multinationale française. Guy-Bertrand sursaute à nouveau.

Une vie prometteuse sacrifiée sur l’autel de la politique. Pourquoi ?

-         Ce sont les journalistes de la radio des Blancs qui m’ont tué, accuse Joël-Roland, comme s’il est déjà de l’autre côté. Comme s’il est déjà mort.

Guy-Bertrand comprend la logique de Joël-Roland. Si la radio n’avait pas dit que les jeunes aux mains nues dansant devant l’Hôtel Ivoire pour demander le départ des chars de l’armée française qui s’étaient postés là étaient des miliciens, les Légionnaires n’auraient pas tiré. Si ces milliers de personnes ne sont que des civils en colère, comme les altermondialistes dans les rues de Davos, comme les antiguerre dans les rues de Paris au moment de l’assaut de Bush contre Saddam, alors l’armée française ne peut pas ouvrir le feu sans s’attirer les foudres de toute l’opinion mondiale. Mais s’ils sont des miliciens comme les Interahamwé du Rwanda du temps du génocide, comme les Tontons Macoutes de Haïti, comme les hommes du général Aïdid en Somalie, l’armée française peut ouvrir le feu. Miliciens contre militaires. Délinquance sans visage contre violence légitime.

C’est la radio des Blancs qui juge, qui fabrique la réalité médiatique, même s’il faut pour cela tuer la vérité. La vérité de la carte professionnelle de Joël-Roland. La vérité de toutes ces vies mâchées, réduites à néant, écrasées depuis ce 6 novembre maudit. La vérité de ces foules où pauvres et bourgeois, profs d’université et jeunes déscolarisés, banquières et grilleuses d’alloco se frôlent, se touchent, se consolent, se donnent du courage. Et crient à la face du monde que leur pays est leur pays, et qu’ils n’accepteront pas de seconde colonisation.

Guy-Bertrand ne dit rien. Il ne peut rien dire parce que des larmes irrépressibles lui montent au visage. S’il parle, il pleure. S’il pleure, on peut le remarquer dans le service et ça lui créera des problèmes. Or il s’est juré de ne jamais prendre de risque au nom de la politique. Il se souvient trop bien de l’amertume de son père.

Joël-Roland recommence à parler.

-         Dans mon entreprise, ils vont se poser des questions. Nos patrons qui ne savent rien de nous. Nos patrons qui croient qu’on pense comme eux parce qu’on travaille avec eux. Et qu’ils ne nous paient pas pour les contredire.

Joël-Roland esquisse un sourire. Un petit sourire où Guy-Bertrand semble lire un bonheur paradoxal et inexplicable. Le corps du patient se raidit de plus en plus. Se refroidit de plus en plus.

-         Tu sais pourquoi je suis sorti à l’appel de Blé Goudé ?

-         Non.

-         Ce n’est pas à cause de Blé Goudé. Je m’en fous de Blé Goudé. C’est à cause d’une chanson. Va dans mon jean, et prends mon portable. Compose mon numéro. Le 05887650. Et tu comprendras.

L’âme de Joël-Roland est partie. C’est fini. Guy-Bertrand va prendre son portable dans son jean. Et compose le numéro à partir du sien. Comme conclu. Qui désobéirait aux dernières volontés d’un mort ?

Des voix cristallines d’enfant s’échappent du téléphone de Joël-Roland. Sa sonnerie personnalisée. Une comptine écolière. Chantée avec une voix joyeuse, pleine de fougue et d’assurance. Une voix pleine de rires.

«Le pays que nous habitons /S’appelle la Côte d’Ivoire/Et ses habitants/S’appellent les Ivoiriens/Nous sommes les enfants ivoiriens/Enfants ivoiriens/Nous sommes les enfants ivoiriens/Enfants ivoiriens…»

Guy-Bertrand fonce dans les toilettes de son service. Les spasmes sont là. Il ne peut plus les combattre. Lui reviennent à l’esprit les strophes d’une comptine chantée mille fois.

«Cameroun !/ Cameroun !/ Cameroun mon beau pays/La jeunesse est fière de toi/La jeunesse est fière de toi/Nous allons tous travailler/Pour être plus dignes de toi/Vive mon pays le Cameroun !»

Guy-Bertrand s’agenouille tout près du pot du W.-C. Et il laisse libre court à ses spasmes. Son corps est pris de saccades comme celles d’un poulet qu’on égorge. Il pleure à haute voix. Personne ne l’entendra. Son téléphone sonne. C’est sa sœur. Elle est inquiète.

-         C’est comment chez vous là ? On dit que Gbagbo est devenu fou. Les rebelles l’ont dépassé. Il s’attaque aux Français.

-         Qui t’a dit ça ?

-         RFI.

Guy-Bertrand gueule. Il sait que sa raison ne contrôle plus ses paroles.

-         Ils mentent. Ils mentent. Ne crois pas ce qu’ils disent. C’est eux. Ils tuent les gens. Je suis à l’hôpital. Tu peux me croire. Ils ont occupé la capitale. Ils ont tiré sur la maison du président. Leurs chars ont essayé d’entrer dans la maison du président ! Ils se croient en pays conquis. Ne crois pas la radio des Blancs ! La radio des Blancs ment !

Le téléphone se coupe. Problème de réseau sans doute. Guy-Bertrand a une douleur insupportable à l’estomac. Il est impuissant. Impuissant au point de ne pas pouvoir dire à sa sœur la vérité évidente que Joël-Roland a pu lui transmettre avant de s’en aller. Il se sent pauvre type. Un pauvre type, vivant dans un pauvre pays, d’un continent bien malheureux. Sa faiblesse l’écrase. Il aurait aimé ne jamais avoir vu le regard perçant de Joël-Roland. Comment vivre avec une telle brûlure désormais ?

Tripoli, le 15 novembre 2006 

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07 novembre 2007

Il y a trois ans, en Côte d'Ivoire...

La France, alors dirigée par Jacques Chirac, tentait et ratait un coup d'Etat en pleine journée à Abidjan. Des patriotes de tous âges et de toutes conditions lui barraient le chemin, et indiquaient à la face du monde que les choses avaient changé, et qu'il fallait désormais plus que quelques colonnes tricolores pour changer le cours de l'Histoire en Afrique.

Certains des héros de novembre sont passés aujourd'hui de vie à trépas, tués dans la fleur de l'âge par les héritiers d'Angoulvant. La Côte d'Ivoire et l'Afrique les célébreront bientôt de manière plus forte que dans la période que nous vivons, qui est à mon avis non un moment de "grande trahison" mais un moment de digestion de l'Histoire. Les enjeux immédiats sont trop liés à la quête ou à la conservation du pouvoir pour que l'intelligence collective se soucie de manière centrale de la mémoire à long terme. Encore qu'il ne faut pas négliger ces enjeux. Que deviendrait la résistance ivoirienne si le processus de paix actuel s'achevait par une victoire (électorale ou armée) des suppôts locaux de la Françafrique, qui se réjouissaient ouvertement, en novembre 2004, de l'assaut chiraquien contre nos vies et notre dignité bafouée ? L'Histoire suit son cours. "La fin d'une chose vaut mieux que son commencement", disent les Saintes Ecritures.

Pour rendre hommage à tous ceux dont les jeunes vies ont été fauchées en ce novembre sanglant d'il y a trois ans, écoutons ce "David contre Goliath" plein d'humour et de défi du "Collectif Zouglou".

Posté par kouamouo à 12:48 - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

06 novembre 2007

Oui, le respect des morts !

Le dernier éditorial de David N'Goran, livré à notre regard. L'auteur me charge de vous dire qu'il apprécie les commentaires, polémiques ou pas.

abidjan_hotel_ivoire_8novembre2004_2_5C’est certain, il  se trouvera encore quelques malheureux esprits retors pour nous reprocher notre trop grand attachement aux Ivoiriens qui sont tombés les 4, 5 et 6 novembre 2004 sur le front enflammé de l’hôtel  Ivoire. Ils nous diront, pauvres d’eux, que nos défunts sont  devenus pour nous, des objets  fantasmagoriques et qu’ils nous servent, de ce fait, d’éléments expiatoires de ce qui apparaît à leurs yeux, comme la face visible de nos « désirs inassouvis ». Ils rêvent, dans ce beau pays où, la  parole libérée  court nos ruelles, de nous imposer un temps de parole et un temps  de silence. Et pourtant, je les ai vus, cette semaine de prière pour les  morts, dans une posture comique, parcourir les églises à la recherche d’un saint-défunt à invoquer…  Selon la formule qu’affectionne Yambo Ouologuem : « Une larme pour eux ! » 

A l’origine du décryptage du jour, il  y a  des faits (les événements de novembre 2004), des paroles dans leur dualité de rapport au silence (l’actualité et son traitement du drame), et l’effet imprévu du miroir de l’histoire (la gêne de l’Etat-honteux).

Ici, les événements sont à vivre comme si c’était hier. De ma jeune mémoire, depuis Angoulvant et sa folie de pacification, jusqu’à notre temps, jamais violence n’aura été exercée avec autant de hargne sur les têtes crépues que nous sommes, en causant tant de dégâts. Dans les deux cas, les acteurs sont les mêmes : d’un côté, le fonctionnaire colonial  et sa logique impérialiste. De l’autre, le sujet africain, refusant de se soumettre au statut de l’indigénat. Les moyens de l’affrontement ont quand même évolué : les baïonnettes et les quelques canons rouillés, pliant l’échine aux sagaies et autres fléchettes  empoisonnées ont été remplacés par  des appareils de guerres hyper sophistiqués, mitraillant et faisant toucher de ses mains froides, la mort à des milliers de manifestants aux mains nues. Hier, comme aujourd’hui, nous  sommes sortis nombreux, parce qu’il nous fallait  bâtir un rêve : «Atteindre la plénitude de soi, se rendant compte de soi, et n’ayant de compte à rendre qu’à soi». En termes refondés, on dirait « Gouverner

la Côte

d’Ivoire autrement », différemment de ceux qui  confondent le bruit des chaînes à une invitation à la danse.

Mais hier, comme aujourd’hui, la raison coloniale a imposé son hégémonie  à l’histoire des dominés : ces  têtes Abbey arrachées et plantées sur des piquets ressemblent fort bien à celle de Coulibaly Kouassi Jean-Louis, réduite en bouillie, étalée, plate et blanche, mêlée de sang coagulé sur le bitume attendant d’être nettoyée au Karcher. Hier, comme aujourd’hui, la vie continue, belle et imperturbable, le folklore suit son court, la mise en scène triomphe, les gouvernants s’étreignent et célèbrent leurs amours retrouvées, les Ivoiriens dansent en chantant à tue-tête : « bobaraba hé bobaraba !! bobaraba! » Quelque part, maman Coulibaly Kouassi n’oublie pas. Elle a gardé,  comme un trésor, la fameuse maxime : « Pardonner, mais ne pas oublier ». A elle comme à nous autres, Patriotes Ivoiriens, le sang des martyrs crie jusqu’à nous et s’étonne de notre silence…

Pourquoi donc les Ivoiriens, si friands de paroles et de coups de gueule, sont-ils devenus soudainement adeptes du silence ? 

Deux raisons justifient l’aberration : la première est relative à la configuration de notre paysage politique actuel. En effet, le maître et le disciple sont entrés en tandem. Dans leur entendement, il y a des sujets qui  gênent parce qu’ils feront mentir les apparences d’aujourd’hui, au risque de bousculer les schémas mis en place. La seconde raison est la plus lointaine mais la plus agissante. Je crois, en effet, que nous vivons l’expérience même de l’Etat postcolonial. Héritier de la colonie, il en porte les réflexes et les méthodes, surtout quand il sort d’une insubordination mal structurée comme la nôtre. On peut, sans doute, tuer les Ivoiriens impunément, mais une ancienne colonie ne tient pas un discours de  dissidence de la stature de celui que nous avons servi au monde tout aussi impunément. « La bête coloniale humilie ses victimes, récompense ses valets, punit ses dissidents et noue avec ses laquais des rapports d’amants et de persécuteurs, de bourreau et de protecteurs », écrit Mbembe. Or comment survivre à l’indiscipline en plaisant au maître ?         

L’Etat postcolonial, dissident non courageux, développe une stratégie en interne, en régulant le temps du silence et celui de la parole, se taisant là où il lui faut parler, parlant quand il faut se taire, transformant en testament les faits divers, et relativisant en épiphénomènes les événements dignes de mémoire. Dans le cas des tueries de novembre 2004, l’Etat Ivoirien post colonial use et abuse d’un silence qui à la longue se fera censure, s’il n’impose pas une façon unique et univoque de donner sens historique et mémoriel au récit. Dans tous les cas, s’il y a, de la part des autorités actuelles, un rapport trop pudique à nos morts de l’hôtel Ivoire, ce n’est ni par éducation, ni par privilège d’une morale bienséante, mais par malaise et vertige dus à une absence de cohérence dans le discours, et de discordance dans la note révolutionnaire. Sony Labou Tans’i avait raison : « Les vivants qui n’ont pas de morts sont aussi malheureux que les morts qui n’ont pas de vivants ». Dans ces conditions, nous ne sommes plus un pays, nous sommes un « Etat-honteux » qui ignore le respect des morts !

Posté par kouamouo à 19:53 - Commentaires [10] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

01 novembre 2007

Toujours sur la suppression de la carte de séjour en Côte d'Ivoire...

... Edgar Yapo a exprimé son point de vue sur un billet dans son blog.

http://wwwleblogdedgaryapo.blogspot.com/2007/10/gbagbo-met-fin-la-carte-ouattara.html

Posté par kouamouo à 20:42 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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